France : un passé colonial controversé

Une rencontre le 23 avril prochain sur ce thème

France : un passé colonial controversé

Par Chaffik Benhacene, La Tribune, Jeudi 21 avril 2005

A quelques mois de la signature, publiquement confirmée lors du récent déplacement à Paris du président de la République, d’un «traité d’amitié» entre l’Algérie et la France voué par ses initiateurs à constituer le nouveau socle de «la refondation» des rapports entre les deux pays, jamais le passé colonial de l’ancienne puissance n’aura autant hanté l’espace public et nourri les polémiques. On rappellera, à cet égard, la sortie d’une soixantaine de députés du parti majoritaire, l’UMP, interpellant les pouvoirs publics français sur le bien-fondé de l’invitation du chef de l’ Etat algérien aux cérémonies commémoratives de Toulon -où il fut particulièrement rendu hommage aux soldats originaires d’Afrique- et cela au moment même où l’Assemblée nationale française parachevait le cadre légal d’ une nouvelle reconnaissance par l’Etat des droits des supplétifs algériens -harkis- de l’armée française. Tout s’est, en tout état de cause, passé en France comme si le choc renouvelé des révélations sur les faits de torture, les viols et finalement les activités criminelles des militaires français, du début des années 2000, avait provoqué une sorte d’accélération d’un processus politique et législatif de solde pour tout compte d’un passé algérien toujours lourd à porter. A la remarquée et symboliquement chargée inauguration d’une stèle commémorative des massacres d’octobre 1961 par le maire socialiste de Paris, Delanoë, aura répondu le mémorial érigé en hommage aux «soldats français d’Afrique du Nord», notamment les harkis d’ Algérie désormais officiellement honorés le 21 septembre sur décision du président français et dont tout, en France, concorde à conforter un statut de victimes. Cette orientation générale -qui n’a, selon toutes apparences, soulevé aucune objection ou réaction, ait-elle été officieuse du côté algérien- a-t-elle ainsi reçu une formelle et inattendue consécration législative en février dernier au travers de la loi 2005-118 du 24 février portant «reconnaissance de la nation et contribution en faveur des Français rapatriés». Cette loi dispose notamment en son article 4 que «les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer notamment en Afrique du Nord et accordent à l’ histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit».Une pétition pour l’ abrogationL’adoption de cette loi aura tôt fait réagir notamment les historiens spécialistes de la question colonie et de la guerre d’ indépendance algérienne qui ont pris l’initiative de lancer une pétition appelant à l’abrogation immédiate du nouveau texte. Au moins trois arguments militent, à leurs yeux, en faveur de cette abrogation, d’abord le refus d’ «une histoire officielle» contraire à la liberté de pensée, ensuite, l’ imposition d’un «mensonge officiel» quant au «rôle positif du colonialisme», enfin, par l’encouragement d’un communautarisme réactif de groupes «interdits de tout passé». Les initiateurs de cette pétition -à tous égards courageuse et conforme à la déontologie de la recherche scientifique- savaient, d’autre part, mettre les pieds sur un terrain sensible et qu’aura aussi balisé un autre appel, médiatique et corrosif, mettant en cause le passé colonial de l’Etat français. Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour voir se concrétiser, sur un registre expressément politique, les effets de cette nouvelle loi sous la forme d’une manifestation qu’abritera samedi prochain le Sénat français sur le thème révélateur de «la responsabilité de l’Etat français dans les massacres de Français qui ont suivi le 19 mars 1962». Les organisateurs de cette rencontre, qui prennent explicitement appui sur la nouvelle loi, en donnent aussi, si besoin était, une interprétation précise et c’est bien d’Algérie qu’il est surtout question sous les formulations faussement neutres «d’outre-mer». Selon ce qu’en indique le programme, la journée devrait ouvrir droit aux témoignages des «oubliés de la guerre d’Algérie» et qui «n’ont pas pu s’exprimer durant plus de quarante ans». Beaucoup de ces témoignages devraient être de militaires français, de gendarmes, de harkis et ce choix se passe d’autant plus de commentaires que l’objectif assigné à la manifestation est de «permettre à plus de 2 millions de Français et leurs descendants, spoliés de leurs droits, d’obtenir justice». Cette idée reprend, sous des formes auxquelles la loi du 24 février 2005 apporte de fait un outil de poids, l’antienne un temps agitée et fortement médiatisée en France d’une fallacieuse procédure judiciaire engagée, un temps, par des associations de fils de harkis contre l’Etat français et surtout l’Etat algérien.Un révisionnisme à la françaiseAu-delà de ce qui peut s’apparenter à de vaines et intéressées agitations de nostalgiques impénitents de l’Algérie française, il demeure une question plus fondamentale et qui a trait à une entreprise désormais inscrite dans la durée et dans les espaces académiques et qui vise à la fois à l’absolution de l’Etat français et de la colonie européenne de ses crimes en Algérie et cela notamment -et rejette par avance toute idée de repentance- en arguant de celle du FLN/ALN durant la guerre, plaçant, ipso facto, sur un même plan politique et moral le bourreau et la victime, la puissance de l’Etat impérial et la résistance qui n’en pouvait mais des Algériens. Ainsi, si les organisateurs de la rencontre du 23 avril lancent bien un appel à la participation des historiens, se sont-ils bien gardés d’y inviter ceux qui précisément font autorité sur la question au sein de l’ université française et ont-ils requis, sans réelle surprise, celle de Guy Pervillé, spécialisé, hélas, depuis quelques années déjà dans la contestation macabre du chiffre des victimes algériennes que ce soit d’ octobre 1961 à Paris ou de Mai 1945 à Sétif et Guelma. Si globalement ce qui confère à une tentation de «révisionnisme à la française» peut sembler encore minoritaire politiquement et marginal intellectuellement, on peut estimer qu’elle pourra puiser dans le silence et de nouvelles complaisances algériennes sur le sujet de quoi alimenter les fantasmes. On peut, en effet, avoir peine à croire que cette année 2005 est officiellement placée sous le signe de la commémoration du cinquantenaire de Novembre 1954 et court-on peut-être le risque, une fois de plus, de lâcher la proie pour l’ombre et de ne donner au futur traité d’amitié que des assises minées, ici et là-bas, par le poids des non-dits et des mensonges. Notons enfin que les auteurs de la pétition contre la loi de février 2005 en appellent «au travail en commun, par une confrontation entre les historiens des sociétés impliquées pour rendre compte de la complexité des phénomènes».

C. B.