Daniel Kupferstein exhume le massacre du 14 Juillet 1953

Daniel Kupferstein exhume le massacre du 14 Juillet 1953

“Peu de personnes savent ce qui s’est passé”

Liberté, 19 juin 2017

Le réalisateur et écrivain vient de publier un livre intitulé Les balles assassines du 14 Juillet 1953. Il est le fruit d‘une enquête minutieuse sur la répression policière violente qui a ciblé des militants du MTLD à Paris lors d’un défilé organisé pour fêter la prise de la Bastille. Cet autre crime d’État de la France coloniale n’a jamais été reconnu. Il est sorti des mémoires des deux côtés de la Méditerranée.

Liberté : Peu de personnes ont entendu parler du massacre du 14 Juillet 1953, comment avez-vous découvert cette page oubliée de l’histoire et pourquoi vous y êtes-vous intéressé ?

Daniel Kupferstein : C’était un peu le fruit du hasard. J’ai fait en 2001 un film sur les massacres du 17 Octobre 1961. Dans ce film qui s’appelait Dissimulation d’un massacre, j’avais tiré prétexte du procès pour diffamation que l’ancien préfet de Paris Maurice Papon avait intenté à l’historien Jean-Luc Einaudi pour montrer comment un massacre avait été dissimulé pendant quarante ans. J’ai aussi réalisé un second film sur un autre massacre qu’on confond souvent avec celui du 17 Octobre 1961 et qui s’est produit à la station de Métro Charonne à Paris, le 8 Février 1962. À travers ces films, j’ai voulu montrer que les auteurs et les méthodes de répression étaient les mêmes. C’était d’ailleurs le cas pour le massacre du 14 Juillet 1953 dont j’ai entendu parler au cours de la projection d’un de mes films. Un des témoins directs m’a révélé l’existence de cette tuerie et m’a raconté ce qui s’est passé. Il a révélé avoir pris part à un défilé organisé place de la Nation et au cours duquel la police a tiré sur les manifestants. Les faits m’ont été confirmés ensuite par une historienne, Danielle Tartakowsky, qui m’a conseillé d’en faire un film. Sur le coup, j’ai plaisanté en disant que je n’allais pas devenir un spécialiste des massacres parisiens.

Qu’est-ce qui vous a poussé finalement à faire le film puis le livre ?

En repensant plus tard à cette histoire, j’ai réalisé que le plus jeune des témoins devait avoir au moins 75 ans et qu’il fallait faire vite. Je me suis donc lancé dans l’aventure en 2010. La réalisation du film a duré quatre ans. À la fin, j’avais accumulé tellement de documents et d’informations exclusives qu’il m’a paru nécessaire de faire un livre.

La quête de l’information autour de ce massacre était-elle facile ?

Oui et non. Un ami m’avait envoyé tout ce qui était diffusé sur internet autour de cette histoire. Il y avait donc des traces d’informations çà et là. Un livre avait été également écrit par Maurice Raisfus. Il résumait, sur la base d’articles de presse, du compte-rendu du Journal officiel et d’autres documents, le massacre. Un autre historien, Emmanuel Blanchard, a aussi évoqué cet évènement dans un ouvrage sur les Algériens et la répression de la police parisienne entre 1945 et 1962. J’ai pu avoir accès ensuite aux archives de la police et au dossier d’instruction. Grâce à des contacts en Algérie et à une annonce que j’ai fait passer dans les journaux locaux, j’ai pu enfin rencontrer des témoins. L’un d’eux est Abdelhamid Mokrani, blessé pendant le défilé. L’enquête a duré au moins trois ans.

Le massacre du 14 Juillet 1953 marque-t-il le début de la répression à grande échelle des militants algériens pour l’indépendance, en France ?

La répression des Algériens par la police française était systématique. Avant la création du FLN, elle ciblait les militants du MTLD. Il y a eu notamment une répression massive en 1951. Une rafle avait visé 6 000 personnes qui prenaient part à un meeting. Ils avaient été emmenés dans une forêt à 150 kilomètres de Paris. Une année plus tard, trois Algériens avaient été tués à Mobeliard, à Charleville et Havre, lors de manifestations pour la libération de Messali Hadj.

On parle beaucoup du massacre du 11 Octobre 1961, mais pas de celui du 14 Juillet 1953. Pourquoi selon vous ?

Même l’évocation du massacre du 11 Octobre 1961 est récente. Dans les années 80, personne n’en parlait, en France comme en Algérie d’ailleurs. Il a fallu que des historiens comme Einaudi fassent ressortir cette mémoire pour qu’elle soit reconnue aujourd’hui. Le même constat peut être appliqué aux massacres du 14 Juillet. Sans l’apport des écrivains et des historiens, les faits ne peuvent pas remonter à la surface. Emmanuel Blanchard dit qu’il n’y a pas de mémoire sans porteurs de mémoire. Par ailleurs, le nombre de victimes fait que certains crimes sont plus éclairés que d’autres.

Cela explique-t-il le fait que l’État français n’ait jamais évoqué cet épisode de son histoire alors qu’il a reconnu partiellement sa responsabilité dans les massacres du 17 Octobre ?

Encore aujourd’hui, peu de personnes ont connaissance de ce qui s’est passé. Après la projection de mon film, des élus communistes de la mairie de Paris ont estimé qu’il est important de restaurer les faits. Ils ont décidé notamment de poser une plaque commémorant le massacre, à la place de la Nation, le 6 juillet prochain. C’est un début de reconnaissance en espérant qu’un jour, le président de la République se positionne sur ce sujet.

En Algérie aussi ce massacre n’est pas évoqué. Pourquoi ?

En Algérie, l’histoire officielle a été écrite à partir de 1962, une histoire consacrée en grande partie au FLN. Tout ce qui s’est passé avant 1954 ne compte pas et n’est pas reconnu. De ce point de vue-là, beaucoup de faits ont été omis, surtout ceux qui pouvaient faire référence a Messali Hadj, qui vient tout juste d’être réhabilité. Un témoin dit dans mon livre que pendant la guerre d’indépendance, le FLN et l’ALN donnaient de l’argent à la famille d’une victime du massacre du 14 Juillet 1953, mais que tout cela s’est arrêté en 1962, car à partir de cette date, seules les victimes apparentées au FLN étaient prises en charge. On a construit l’histoire officielle de l’Algérie à partir de la vision de Ben Bella et de Boumediene. Sur le tard, on a accepté d’intégrer à cette histoire les massacres de Sétif, de Guelma et de Kheratta, ainsi que la révolte d’El Mokrani, mais en dehors de ça, il n’y a rien eu.

Le déroulement des faits

Des manifestants algériens, militants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), se joignent à un défilé organisé par le mouvement ouvrier et le Parti communiste français, place de La Nation à Paris, pour fêter la prise de la Bastille. Ils forment un carré à part, brandissent des portraits de Messali Hadj et scandent des slogans qui dénoncent le colonialisme et sont favorables à l’indépendance de l’Algérie. Le cortège est pris à partie par la police qui demande le retrait du portrait de Messali. Face au refus des manifestants, les agents de l’ordre usent de leurs armes à feu. Sept personnes sont tuées : six Algériens (Abdelkader Draris, Larbi Daoui, Abdallah Bacha, Mouloud Illoul, Tahar Madjène, Amar Tadjadit) et un Français (Maurice Lurot, militant CGT). Les autorités invoquent la légitime défense, suivies par une bonne partie de la presse de l’époque. Après le drame, le Parti communiste, la Confédération générale du travail (CGT), ainsi que le Mouvement contre le racisme et pour l’amitie entre les peuples (Mrap) se mobilisent. Mais peu a peu, le massacre tombe dans l’oubli.

Interview réalisée par : Samia Lokmane-Khelil