Mohammed Harbi à propos du film « Algérie, histoires à ne pas dire »

Mohammed Harbi à propos du film « Algérie, histoires à ne pas dire »

3 mai 2008

Nous reprenons ici le texte publié le 30 avril 2008 sur le site de la LDH-Toulon : il s’agit de la partie liminaire de l’intervention de Mohammed Harbi, lors du débat qui a suivi la projection du film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, vendredi 14 mars 2008, au Studio Reflet Médicis à Paris. L’enregistrement vidéo de ce débat est accessible sur le site du film (la huitième vidéo de cette page). La transcription a été réalisée par Le Manifeste des libertés, à partir de l’enregistrement vidéo, et validée par Mohammed Harbi.

J’ai vu ce film trois fois : une première fois à Alger, avant censure – avant, je pense, que l’un des acteurs [de la séquence « Constantine »] ait demandé à être effacé du film –, puis une deuxième fois, puis une troisième fois, ici. Ce film est un document, bien sûr, mais c’est un document qui s’insère, que son producteur le veuille ou non, dans l’histoire vivante. Et cette histoire est aujourd’hui, en grande partie, occultée, maltraitée. Mais ici, en France, et même en Algérie, on a commencé à lever le secret sur un certain nombre de tabous, et à les discuter.
La guerre dont on parle dans ce film, c’est la guerre des Algériens. Je précise, tout de suite, que je considère comme Algériens ceux qui se veulent Algériens et se disent Algériens, et, parmi eux, il y a un certain nombre d’Européens qui se voulaient et se disaient Algériens et qui après l’indépendance n’ont pas été reconnus comme tels. Et je pense que tout le travail de Jean-Pierre Lledo, à travers son film sur Lisette Vincent, à travers son film sur Henri Alleg, et à travers ce film, vise à réintroduire l’histoire de cette communauté dite « européenne » – qui comprend un certain nombre d’indigènes, dont les juifs d’Algérie, bien sûr – dans l’histoire du pays.
Cela étant, dans ce genre de film, surtout les films qui tendent à évoquer l’histoire vivante, nous devons le faire sans oublier le contexte politique dans lequel on les produit, le contexte politique dans lequel on en débat. Il existe en France – chacun le sait, et Lledo autant que nous – un fort courant de réactivation et de l’européocentrisme, et de la « laudation coloniale », dirait René Gallissot. Pour ce courant, l’idée que la tradition révolutionnaire qui prend sa source dans la revendication d’égalité entre tous les hommes est une des raisons des dérives qui ont secoué le siècle que nous avons vécu, le XXe siècle. La mode aujourd’hui est de remettre en cause tous les faits de violence, sans s’intéresser à ses formes, sans se demander quelles sont les origines de cette violence. Ce n’est pas le cas de ce film. Et on ne peut pas faire à Lledo le procès de voir son film comme un film qui essaie de réhabiliter le colonialisme : c’est vraiment un film anticolonialiste, qui parle de l’Algérie telle qu’il l’a vue et telle qu’il l’a vécue.
Cela étant, je pense qu’il faut toujours, quand on parle des problèmes des faits de violence, en parler en se référant d’une manière précise à ses circonstances, parce que c’est sur les circonstances de cette violence que peut porter le débat, que peuvent porter les mises en cause.
Si on veut bien réfléchir à ce qui s’est passé en Algérie, dont les deux événements évoqués par le film, à savoir le 20 août [1955] et l’affaire d’Oran [5 juillet 1962], ces deux événements doivent être mis en rapport, dans le premier cas, avec un défaut de direction, et, dans le deuxième cas, avec un défaut d’État.
Le 20 août a été inspiré par la peur de l’échec. Il ne faut jamais oublier que les gens qui ont lancé le 1er Novembre n’étaient pas, comme on le croit ou comme on le dit aujourd’hui, sûrs de réussir. Et donc, la peur de l’échec a absolument été l’une des causes d’un certain nombre de dérives. Je voudrais rappeler ici que, lorsque les hommes du 1er Novembre sont partis, ils sont partis avec un certain nombre de directives. Je vais en évoquer certaines, que l’on retrouve dans le bulletin mensuel n° 2 du Service des liaisons nord-africaines du colonel Schoen : on recommandait aux combattants d’éviter le massacre des vieillards, des enfants, des femmes ; on leur recommandait d’éviter le viol ; on leur recommandait de ne pas profaner les églises en Algérie. Ce sont des documents qu’on peut retrouver dans les archives du colonel Schoen. Et, même à cette période – la première période – où a été exploité le meurtre de l’instituteur Monnerot, un certain nombre de combattants sont passés dans les Aurès, dans des écoles, s’expliquer avec les instituteurs. Tous ces faits, quand on revoit les travaux historiques, ont été totalement gommés, totalement occultés.
Alors la question qui se pose, c’est comment les gens qui sont passés avec ce type de recommandations ont fini par faire autre chose ; comment se fait-il que, dans une région comme Alger, à un moment donné les dirigeants nationaux comme Abbane et Ben M’hidi avaient décidé de retirer la responsabilité d’Alger au colonel Ouamrane, parce qu’ils craignaient que ce dernier s’engageât dans une voie d’actions individuelles, et à un autre moment eux-mêmes finissent par aller dans cette direction. Et ces questions sont importantes : elles soulèvent le problème des guerres coloniales. Des guerres coloniales dans lesquelles coexistent des populations différentes : les unes exploitées et opprimées, les autres dominantes. Et je pense que, s’il y a des observations que je ferai dans le film, c’est que, quand on étudie la population, les populations en guerre, on ne peut pas simplement voir ces populations sous un angle économiste, sous un angle de la condition sociale. La condition sociale est importante, mais l’attitude politique est aussi une chose très, très importante. Et ce qui s’est passé en Algérie, c’est que, à tous les niveaux, la condition sociale et la position politique coïncidaient rarement, et surtout dans les périodes de crise. Et on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans les rapports entre les populations, si on ne tient pas compte de cet aspect.
Je prends le cas de Skikda. Skikda est une ville qui, depuis les années 1940, est entièrement acquise aux idées du nationalisme de type populiste. Lorsque intervient le 1er Novembre, une bonne partie des nationalistes n’en était pas partie prenante. Mais, très rapidement, comme Skikda était une ville à orientation nationaliste, est intervenu un désencadrement politique généralisé de la ville : en 1954, vers le mois d’avril-mai, une bonne partie sinon la quasi-totalité des cadres politiques de Skikda, d’El-Arrouch, de Collo, se sont retrouvés progressivement dans les camps d’internement destinés aux militants politiques. Et ce qui s’est passé alors, c’est que les nouvelles élites qui étaient à la tête de l’armée de libération venaient toutes, en général, de zones rurales.
Et quand on parle de l’Algérie, il faut bien voir qu’il y a l’Algérie des villes et l’Algérie de l’intérieur. Et l’Algérie de l’intérieur, elle, c’est une Algérie qui a toujours vécu dans le sentiment qu’un jour la communauté musulmane reviendrait à ce qu’elle a été avant 1830. Je donne un exemple : lorsqu’il y a eu les élections d’avril 1948, et que le MTLD a laissé entendre aux gens que, s’ils votaient pour lui, on irait sans doute à l’indépendance, eh bien, dans toute la région, on a assisté à des réunions où on se partageait les biens des Européens ; c’était vraiment dans tout l’arrondissement ; et je connais même des bourgeois algériens qui avaient pignon sur rue, qui ont vendu leurs propriétés et qui refusaient de les vendre à des Algériens, qui les vendaient à des Européens avec l’espoir de les récupérer aussitôt l’indépendance acquise.
Donc, si vous voulez, l’Algérie de l’intérieur ne voyait pas les problèmes politiques comme on les voyait dans les villes ; le rapport entre ces deux types de population ne sont pas ce qu’on a dit : d’un côté, il y a des mythes de l’émancipation moderne qui commençait à s’enraciner, mais, de l’autre côté, c’est une culture de type tout à fait différent, une culture qui baignait, qui immergeait, dans tous les concepts islamiques. Ce n’est donc pas un hasard si l’idée du djihad soit restée extrêmement vivante dans ces populations, et qu’un homme comme Zighout ait essayé en août 1955 de l’exploiter pour, pensait-il et disait-il, « sauver la révolution de l’échec ». Donc, je pense que le contexte est très important dans ces cas-là. Et, évidemment, ce n’était pas le but du film de dire cela : si je dis cela, c’est pour compléter le film et éclairer un certain nombre d’aspects de ce qui s’est passé en Algérie.
Pour la question de l’Oranie, on ne peut pas non plus oublier ce qui s’y est passé, ce qui s’est passé à Oran. On peut se demander pourquoi cela ne s’est pas passé ailleurs de la même manière. C’est que l’Oranie, à partir de janvier-février 1962, appartenait fondamentalement à l’OAS : dans tous les documents français qu’on a pu lire – aussi bien les rapports qui ont été faits par le général Fritz, que les rapports qui ont été faits par le général Ailleret, ou plus tard par le général Katz –, on disait que toute la population européenne était acquise à l’OAS, que les administrations aussi et l’armée étaient acquises à l’OAS, alors que l’Oranie a connu une guerre comme toutes les autres régions, mais de plus basse intensité, du moins dans ses villes. Or, cet arrière-fond, il ne me semble pas qu’il apparaisse dans le film.
Personnellement, je crois que, lorsqu’on parle de la fraternité des communautés, il ne faut jamais oublier que, pendant la guerre, il y a eu plus d’un million d’hommes qui sont venus aider à la recomposition sociale des villes, et que ces hommes n’avaient ni les mêmes rapports avec les populations européennes, ni la même vision de l’avenir de l’Algérie. Et ces populations sont entrées en action en 1962. Je parlais tout à l’heure d’un défaut de direction avec Zighout : il n’y avait pas de direction du FLN entre 1954 et 1956, ce n’est qu’en 1956 qu’il y a eu une direction. De la même manière, en 1962, il n’y avait pas un véritable contre-État algérien : dans une ville comme Oran, il y avait des groupes qui se réclamaient du GPRA, des groupes qui se réclamaient de l’état-major, c’est-à-dire de la wilaya 5 et de la base d’Oujda. Et il y avait aussi des groupes de bandits, comme le groupe d’Attou – dont j’ai retrouvé un certain nombre d’éléments à la prison de Lambèze –, qui étaient de simples bandits, et qui agissaient dans des buts de rapine, et qui ont voulu exploiter, dans leurs rapports aux populations, le sentiment antieuropéen. Sur ce plan-là, je te signale que, dans le colloque qu’on a organisé à Skikda, on a essayé de recenser ce qui a été produit sur Internet par les populations pied-noires du sud de la France, et on a fait faire un travail à deux chercheurs algériens que tu connais très bien, et qui sont d’un sensibilité, disons, de gauche, Sadek Benkada et Fouad Soufi, et là on a eu un tableau beaucoup plus explicatif de la situation qui s’est passée en Oranie que le tableau que tu as présenté dans ton film – et qui a son intérêt : il n’y a jamais eu cette coupure brutale et totale entre les populations, il y avait des communications, mais qui se faisaient à un certain niveau, et parfois n’étaient pas opérationnelles.
Je vais donner encore le cas de Skikda : à Skikda, lorsqu’il y avait eu des manifestations avec mort d’hommes, comme cela s’est passé en 1952, les éléments européens qui militaient dans des partis de gauche, ou qui étaient des dirigeants de syndicat, qui ont vu abattre des Algériens, ont été sollicités pour témoigner : ils ont refusé de témoigner, et ceux qui appartenaient au PC ont été exclus de leur parti. Il n’en demeure pas moins que l’événement a marqué la ville, et a montré que, dans des situations de cristallisation et d’opposition, même les rapports personnels finissaient par s’effacer.
Je pense que tu as raison de signaler qu’une révolution, ou conçue comme telle, ne peut pas utiliser tous les moyens. Mais quand on parle avec les gens – je rapporte les expériences qu’on a faites, et d’abord celles de l’Aurès, quand l’instituteur Monnerot a été tué –, il était clair que c’était une erreur, et d’ailleurs les rapports des services français signalaient que c’était une erreur. Mais, pendant longtemps, on a utilisé cette affaire Monnerot pour présenter l’insurrection de Novembre comme une opposition entre la civilisation et la barbarie, et cela a duré jusqu’à la fin de la guerre, et même la Fédération de l’éducation nationale (FEN) s’y est laissée prendre. Alors, quand j’ai discuté avec des officiers, ces officiers disent ceci : Les moyens qu’on utilise, qu’ils soient bons ou mauvais, ils diront, de l’autre côté, qu’ils sont mauvais. Bien sûr, on ne peut pas les approuver, on ne peut pas approuver ce type de raisonnement, mais on ne peut pas ne pas en tenir compte, et ne pas voir pourquoi ces gens finissent par utiliser n’importe quel moyen.
Pour ce qui concerne le virage de Abbane et de Ben M’hidi, il y a aussi des raisons qu’il faut écouter, sans y adhérer. Parce que, par exemple, en tant que responsable de la « commission de propagande » de la fédération FLN de France, avec Ben Miloud, nous avons dit que c’était faux d’aller dans cette direction, et que c’était même grave. Mais les arguments qu’ils nous donnaient, que disaient-ils ? Ils disaient : « Voilà, nous avons des populations rurales que nous sommes entrain de mobiliser, et elles sont victimes d’une répression extrêmement grave, avec intervention de l’aviation, et cetera. On nous dit : Vous, en ville, vous êtes tranquilles, et vous laissez les Européens tranquilles. Et vous êtes venus chez nous pour qu’on reçoive des coups. Si vous voulez qu’on vous suive, il faut aussi que vous fassiez la même chose en ville. » Et donc, si vous voulez, à travers ce type de raisonnement, se pose le problème de la mobilisation des populations. Parce que, quand le FLN est parti à la lutte, il avait derrière lui l’expérience du mouvement national, mais les populations n’étaient pas derrière lui, il lui fallait les acquérir. Et le fait de vouloir les acquérir l’a conduit dans une direction qu’il ne prévoyait pas tout à fait au départ. Et dans toutes les guerres coloniales – j’ai étudié personnellement le Mozambique, l’Angola, la question du Cameroun –, les choses se sont passées exactement comme en Algérie : on a des directions qui ont des vertus politiques modernes, qui ne veulent pas aller dans n’importe quelle direction, et qui finissent par y être entraînées, parce que le déséquilibre est tel qu’à un certain moment on ne raisonne plus qu’en fonction de la survie de la lutte. Je pense que les cinéastes doivent tenir compte de ces choses-là.
Ce sont un certain nombre d’observations que je voulais faire en ce qui concerne le film, d’une manière générale. Mais je suis tout à fait d’accord avec toi pour dire que ce film n’est pas anti-algérien, que les Algériens doivent se regarder, qu’ils doivent accepter de se regarder, qu’ils doivent remettre en cause un certain nombre de choses. Nous avons tous, en tant que militants, soufferts du sort qui a été réservé à des camarades européens, qui étaient quelquefois plus engagés que beaucoup d’Algériens qui sont aujourd’hui des dignitaires du régime. Cela est tout à fait inadmissible.
Je suis tout à fait d’accord avec toi quant aux réactions que tu as eues à l’égard de tes contradicteurs, et, dans tes contradicteurs, tu as cité les observations de Malek Réda ou de Bentobbal : ce sont des réactions tout à fait justes, et dont les Algériens devraient tenir compte. Cela dit, il ne faut jamais oublier que nous sommes aujourd’hui dans une situation extrêmement difficile. Nous sommes, à l’échelle du monde, dans une période quasiment de contre-révolution, où tous les acquis de ces dernières années – parce qu’il y en a eu, quand même – ont tendance à être remis en cause. Et, sur ce plan-là, je pense qu’il faut défendre ce film – je défendrai ce film –, mais en mettant en garde contre les possibilités de son utilisation, qu’il faut dénoncer sans cesse. Parce que, aujourd’hui, il y a un parti colonial en France qui se manifeste et qui n’est pas aussi faible qu’il l’était par le passé.
Merci.
(Intervention retranscrite par le Manifeste des libertés, Paris, le 30 avril 2008.)