Si Fanon savait !

Si Fanon savait !

Par Ahmed Saïfi Benziane, Le Quotidien d’Oran, 3 décembre 2005

«Si vous n’avez plus faim, c’est grâce à nous; si nous avons encore faim, c’est à cause de vous», aurait probablement déclaré Larbi Ben M’hidi aux fervents défenseurs de la «colonisation positive».

Un simple article de loi issu des entrailles d’une Histoire faite de feu et de sang, qui a fait malheureusement couler plus de salive que d’encre entre les deux rives d’une mer aussi mystérieuse que la flotte américaine qui s’y éternise.

La symbolique véhiculée par cette loi du 23 février 2005 rappelle des blessures que d’aucuns pensaient à jamais cicatrisées, notamment suite à la visite du président Chirac en 2003, évoquant cette relation entre l’Algérie et la France qu’il qualifiait de «charnelle». Un espoir venait de naître.

Colonisation positive pour qui, dirons-nous aujourd’hui, lorsqu’un continent entier continue à tendre la bouche vers la mamelle asséchée d’une Europe préoccupée par le seul bulletin de vote, après avoir dépossédé les Africains de leurs identités, de leurs ressources ? Après les avoir laissés face à des pouvoirs pour la plupart inféodés au néocolonialisme, n’ayant pour seul changement que celui des coups d’Etat.

Si l’Algérie réagit plus peut-être que d’autres pays, c’est que «l’Algérie c’est autre chose», comme l’avait si bien mentionné Benjamin Stora sur un plateau de télévision.

Mais les urticaires nationalistes ne suffisent plus à donner la preuve que la colonisation est négative, en annonçant, comme l’avait fait Frantz Fanon en son temps, que «nous pouvons tout faire à condition de ne pas singer l’Europe». Cette singerie, qui n’a rien d’une imitation, consiste à demeurer dans l’aveuglement par rapport à une vision plus sereine portée sur l’avenir, plus cohérente dans la manière de gouverner, moins violente dans l’accaparement des ressources au profit toujours des mêmes. Cette singerie consiste à maintenir l’intelligence loin de la décision ou de l’en évacuer une fois ses missions ponctuelles terminées.

Et les Européens le savent, puisqu’ils veillent à n’ouvrir les portes de leurs citadelles qu’aux seules intelligences venues du sous-monde dans lequel nous avons sombré. Par nécessité, par intérêt. Certes, les hypocrisies trouvent toujours le chemin de leur sauvetage mais finissent par lasser les redondances les plus imprévues.

Car, comment expliquer la remise en cause de cette loi désobligeante par les socialistes, qui oublient leur acharnement historique pour une «Algérie française» ? Comment expliquer, par ailleurs, l’acharnement de la droite pour le maintien de cette loi, quand historiquement cette même droite avait négocié les accords d’Evian avec le FLN ?