Douste-Blazy souhaite que les historiens français et algériens discutent la loi sur le rôle «positif» de la colonisation

Douste-Blazy souhaite que les historiens français et algériens discutent la loi sur le rôle «positif» de la colonisation

Proposition soporifique ou amorce de révision?

Le Quotidien d’Oran, 27 juillet 2005

La France consent-elle à revoir sa copie sur la loi du 23 février 2005 sur «le rôle positif de la présence française» dans les anciennes colonies ? Il serait hâtif de l’affirmer sur la base de l’appel lancé hier par le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, en faveur de la création d’une commission d’historiens français et algériens pour évaluer cette loi vivement dénoncée en Algérie.

Cela semble pour l’instant relever davantage d’un souci d’apaisement – et pas seulement en direction de l’Algérie – que l’amorce d’une révision, voire de l’abrogation de certains articles litigieux de loi comme le réclament déjà des historiens français.

«Je souhaite qu’il y ait une commission d’historiens mixte, algériens et français, qui puissent se réunir, travailler ensemble, en toute indépendance, pour, justement, nous faire une proposition sur cela», a déclaré le ministre français des Affaires étrangères. Le ministre français des Affaires étrangères qui a été dès 2003 un des inspirateurs de ladite loi a également affirmé qu’il n’y aura «jamais d’histoire officielle en France». Les propos du ministre français semblent largement marqués du souci d’aplanir les difficultés diplomatiques – principalement avec l’Algérie – créées par cette loi qui a provoqué des dénonciations véhémentes. S’agit-il vraiment de discuter du fond et de demander aux historiens de juger le travail des législateurs ? On est d’autant plus sceptique que les historiens français n’ont pas attendu la sollicitation – encore vague – du ministre français pour donner leur appréciation négative à l’égard de la loi.

Le fait est que cette loi institue bien une lecture de l’histoire et va à l’encontre du lent travail accompli par les historiens de part et d’autre de la Méditerranée. Avant même les réactions officielles en Algérie, ce sont justement les historiens français qui avaient sonné l’alerte contre une «loi de glaciation» qui va à l’encontre des «acquis de la recherche historique et des aspirations des derniers témoins de cette histoire qui souhaitent mettre fin aux entrechocs du passé pour engager des débats sereins». Il est donc assez piquant de voir le ministre français des Affaires étrangères faire appel aux historiens qui ont pratiquement tout dit dans une «plate-forme» appelant purement et simplement à l’abrogation de la loi.

L’appel signé par de nombreux historiens estimait que cette loi impose une «histoire officielle, contraire à la mission des chercheurs et des enseignants» et «bafoue la liberté de pensée qui est au coeur de la laïcité».

Pour les historiens français, en ne retenant que le «rôle positif de la colonisation comme vérité officielle», cette loi impose un «mensonge officiel sur des ignominies, sur le travail forcé, sur le racisme inhérent au fait colonial, sur des crimes qui purent aller jusqu’au massacre de masse, toutes vérités qui pèsent encore lourd sur le présent».

Claude Liauzu, un des initiateurs de la pétition des historiens, a résumé crûment les choses dans une émission de Benjamin Stora sur France Culture: «Cette loi, d’abord destinée à réparer les insuffisances dans le statut des harkis, est devenue un danger pour l’histoire. Elle a été faite dans un esprit de revanche contre le nationalisme algérien, contre les Arabes et les historiens». C’est bien cela l’esprit de cette loi qui va dans le sens d’une tendance à la réhabilitation du colonialisme et de la colonisation.

La vraie question est de savoir si l’idée de mettre en place une commission d’historiens français et algériens est une proposition concrète et sérieuse. Les historiens français qui s’occupent du passé colonial de la France – hormis de rares révisionnistes, généralement impliqués dans cette histoire coloniale – sont déjà des pétitionnaires et ne peuvent que redire ce qu’ils ont déjà amplement démontré. Dans le cas où ils confirmeraient que cette loi heurte la vérité historique et qu’elle comporte des relents révisionnistes revanchards, le gouvernement français acceptera-t-il d’aller à l’encontre du lobby actif des nostalgiques de l’Algérie française ? Et des électeurs qui les suivent et qui, globalement, votent à droite ? On est enclin à dire à Douste-Blazy: chiche ! Faites-la cette commission d’historiens !

M.Saâdoune