«Désobéissance historienne» en France

loi du 23 février

«Désobéissance historienne» en France

De Notre Correspondant A Paris: S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 3 décembre 2005

La contestation du corps enseignant contre le très controversé article 4 de la loi du 23 février 2005 prend des allures de «désobéissance historienne». Un jour après le vote, pas plus.

Il n’aura pas fallu longtemps pour que la mobilisation, active depuis huit mois, reprenne de plus belle. Objectif: battre en brèche les effets d’une disposition réglementaire à défaut de pouvoir l’abroger.

Au moment où le Parlement français opposait une fin de non-recevoir à la demande d’abrogation socialiste, les historiens mettaient les dernières touches à la forme la plus appropriée de leur riposte. Un refus de s’incliner devant le choix de la droite parlementaire. Les enseignants d’histoire ne se sont pas encombrés de formules lexicales pour faire savoir qu’ils n’entendaient pas dévier d’un iota de la ligne suivie depuis mars dernier. «Nous n’appliquerons pas l’article 4», ont-ils fermement fait savoir dans un texte mis au point au lendemain du rejet de la proposition de loi socialiste.

Initié par les historiens Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Sylvie Thénault, ce texte a été rendu public, hier, lors d’une conférence de presse au Centre d’accueil de la presse étrangère à Paris. Long d’une trentaine de lignes, il ambitionne de nourrir la mobilisation au moyen d’une pétition. Sitôt mis en circulation, le texte a suscité de l’écho. Pas moins de deux cents membres de la communauté historienne y ont apposé leurs noms.

S’y trouvent, entre autres, Benjamin Stora, Raphaëlle Branche, chercheuse à l’Institut d’histoire du temps présent, Gilles Manceron, auteur avec Hassan Remaoun d’un remarquable essai sur l’enseignement de la guerre d’Algérie, Malika Rahal, doctorante à l’Institut d’études des langues orientales, auteur d’un original travail sur le versant réformiste du mouvement national, Anne-Marie Pathé, chercheuse au CNRS et l’une des organisatrices, en 2000, du colloque en hommage au professeur Charles-Robert Ageron.

Les signataires lancent à qui veut bien les entendre qu’ils n’appliqueront pas «cette loi scélérate». Engagés depuis mars dernier contre ledit article, les initiateurs du texte sont désireux de donner à la mobilisation un élan plus fort. Du corps enseignant aux parents d’élèves en passant par les syndicats et les associations professionnelles, tous les pans du champ éducatif sont invités à s’y joindre. L’ambition est «d’organiser un vaste mouvement de protestation».

Le ton et la vigueur de cette mobilisation contrastent avec les assurances données par le ministre français de l’Education. Dans une récente interview au Journal du Dimanche, Gilles de Robien a veillé à rassurer des historiens inquiets à l’idée d’un changement du contenu des manuels scolaires. Le ministre a assuré que l’article 4 n’impliquait «aucune modification des programmes actuels d’histoire qui permettent d’aborder le thème de la présence française outre-mer dans tous ses aspects et sous tous ses éclairages».

Visiblement, le corps enseignant ne semble pas l’entendre de cette histoire. En témoignent les propos tenus, hier, par Sylvie Thénault lors de la présentation du texte soumis à pétition. Qualifiant l’article 4 de «véritable pavé dans la mare» à la lumière du contexte franco-algérien, l’historienne justifie la poursuite de la protestation par un souci de vigilance. Rien, à ses yeux, ne garantit que la loi du 23 février ne sera pas mise en oeuvre à l’épreuve du champ pédagogique. «Présente dans le droit français, elle reste une menace pour l’avenir». Et l’historienne de s’interroger en citant un extrait du texte soumis à signature: «Si le gouvernement actuel promet d’en limiter la portée, qu’en sera-t-il de ses successeurs».

Présent à la conférence de presse, Jean-Pierre Michel, sénateur socialiste de la Haute-Saône, n’a pas hésité à faire l’économie d’un aveu. Il a inscrit au crédit de la société civile – allusion aux historiens – l’agitation de la classe politique autour de cette loi. C’est grâce à elle que «les politiques se sont réveillés». Sans le dire ouvertement, il a reconnu que le Parti socialiste, première force politique d’opposition et deuxième au Palais-Bourbon, a été pris de court par l’amendement de l’article.

«Au départ, il s’agissait d’une loi banale, la énième du genre» comme il s’en élabore périodiquement en France. Mais de loi d’indemnisation, elle a fini, via l’article 4, à prendre un cours non prévu au départ: «qualifier la nature de la présence française outre-mer, particulièrement en Algérie». Une orientation à contre-courant des vocations du Parlement pour reprendre les doléances du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.

Jean-Pierre Michel et Bariza Khiari, sénatrice de Paris pour le compte du même bord politique, ont rappelé les difficultés à déposer une proposition de loi au Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Pour l’un et l’autre, l’amendement des députés UMP était mû par un calcul électoraliste vis-à-vis des populations originaires d’Algérie. Khiari s’est attardée sur l’environnement dans lequel s’est fait le parcours de la loi du 23 février. Un environnement marqué, selon elle, par les velléités de remettre en cause ou de faire passer certaines lois liées à la quotidienneté des Français d’origine étrangère.

Annonciatrice de réactions à répétition dans les semaines à venir, la conférence de presse du CAPE s’est tenue le jour même de la publication d’un sondage d’opinion. Le premier du genre depuis le rejet, mardi, de la demande d’abrogation socialiste. Vis-à-vis de la loi, les Français semblent être sur la même longue d’onde que l’Assemblée nationale, selon les résultats du sondage réalisé par l’institut CSA pour le quotidien libéral Le Figaro. 65%, soit deux Français sur trois, disent approuver l’article 4 de la loi.

29% épousent un avis contraire alors que les 7% restants se gardent d’émettre le moindre jugement. Les réponses ont été recueillies, mardi, auprès d’un panel de mille personnes alors qu’une majorité de députés rejetaient l’examen de la demande socialiste. Selon Le Figaro, les favorables à la loi se recrutent, pour l’essentiel, à droite dans les rangs de l’UMP et de l’UDF dont nombre de députés se sont prononcés pour l’examen de la proposition socialiste. A gauche, les sondés favorables à l’article sont également légion, qu’il s’agisse du PS ou du parti communiste. «Les Français estiment que la majorité n’a pas voulu faire l’apologie de la colonisation, mais a souhaité que les manuels scolaires n’occultent pas ses aspects positifs», note Stéphane Rozès, directeur de CSA-Opinion, dans un premier commentaire à chaud des indicateurs de ce sondage.