Il est urgent de décoloniser l’histoire de l’Algérie pour retrouver nos racines et notre profondeur historique

Fatima-Zohra Bouzina Oufriha. Ecrivaine

Il est urgent de décoloniser l’histoire de l’Algérie pour retrouver nos racines et notre profondeur historique

El Watan, 20 mai 2016

L’historienne Fatima-Zohra Bouzina Oufriha poursuit son voyage dans l’histoire de l’Algérie et revient avec son nouvel ouvrage, Au temps des grands empires maghrébins, paru aux éditions Chihab.

– Au temps des grands empires maghrébins revient sur les deux siècles- clés de l’histoire de l’Occident musulman. Est-ce un besoin de combler un vide historique ?

Cette période de plus de deux siècles, du XIe et du XIIe siècles est une période-clé dans l’histoire du Maghreb qui, pour la première et la dernière fois dans son histoire, est capable de se constituer en empires à partir de son propre substrat, de ses propres tribus qui sont unifiées pour une action commune d’envergure par des conquérants et hommes d’Etat de génie issus d’eux-mêmes et non de l’étranger. Oui il y a un gros déficit de connaissances en la matière, à combler de toute urgence et surtout à approfondir pour une meilleure connaissance, une meilleure appréciation de leurs apports respectifs et de leur apport global à l’histoire et au façonnement du Maghreb.

– Quel est le rôle du Maghreb central dans la fondation des deux Grands Empires maghrébins ?

C’est précisément le rôle du Maghreb central que je cherche à ré-apprécier par rapport à une lecture, partiale et biaisée, une interprétation de l’histoire qui pour moi est coloniale, dans la mesure où systématiquement le rôle du Maghreb central (qui deviendra l’Algérie) est escamoté au profit du Maghreb extrême (qui deviendra le Maroc).

Or, à cette période, il n’y a pas un pays qui s’appelle le Maroc, mais il y a le Maghreb extrême et le Maghreb central et le rôle de ce dernier est central, et ce, sans jeu de mots, principalement dans la naissance et la constitution en particulier de l’Empire almohade, dont le fondateur Abdelmoumène Ben Ali El Koumi, (originaire des Traras et ayant fait ses études à Tlemcen) est, selon les dénominations actuelles, un Algérien.

Il est le conquérant qui a su à partir d’un credo religieux particulier fonder le plus grand et le plus beau des empires maghrébins, de toute l’histoire du Maghreb. Il s’est appuyé de surcroît sur sa tribu d’origine des Koumiya et celle mitoyenne des Oulhaça qu’il a fait venir à Marrakech pour être le support de son autorité et écarter les Masmouda de l’Atlas, cela figure en toutes lettres chez Ibn Khaldoun. Or, dans tous les écrits français concernant cette période, on attribue et l’empire et tout ce qui y a été grand et remarquable aux Masmouda et/ou Marocains sans autre forme de procès.

Derrière cette lecture biaisée et partiale, il y a la thèse coloniale de la terra nulla qui s’est installée à un certain moment, après la conquête de l’Algérie par la France, qui pose que l’Algérie et le Maghreb central n’ont jamais existé, n’ont jamais rien fait de bon dans l’histoire. C’est toujours le Maroc que l’on met en exergue, même pour des actions où il n’y est pour rien. Il faut rendre au Maghreb central sa place réelle. Tout ce travail, je le montre clairement en m’appuyant sur des sources incontestables.

– Vous avez consacré la seconde partie de votre livre aux deux géants de la pensée et de la conception de l’islam : Ibn Rochd et Sidi Boumediène. Quel est le rôle de ces deux personnages dans l’histoire de l’Afrique du Nord et de l’Algérie ?

Les deux personnages-clés de cette période que nous avons étudiés de façon plus précise, Sidi Boumediène et Ibn Rochd, sont importants pour la pensée, mais aussi pour la pensée religieuse de l’islam. Nous les avons saisis dans cette dimension principalement. Nous avons par la suite synthétisé leurs apports respectifs. Alors que le premier représente l’islam du cœur et est le père du mysticisme maghrébin, le second, le plus grand des cadis de l’islam sunnite, représente l’islam de la raison.

Le premier pouvait être homme d’action, il s’est battu à Hittin (1195) aux côtés de Saladin qui lui a octroyé des biens waqfs qui appartiennent à l’Algérie. La pensée du second, à travers ses commentaires d’Aristote, qui lui furent commandés par le second khalife almohade Youssef, a surtout irrigué l’Occident latin et chrétien. Il faut de toute urgence se réapproprier toute sa pensée et toute son œuvre. Il est plus que jamais d’actualité en cette période où l’obscurantisme et le littéralisme tendent à boucher tout rationalisme.

– Quel héritage nous reste-t-il de cette période ?

Il est difficile de le dire, Sidi Boumediène et le soufisme (en fait les zaouïas) ont été remis à l’honneur, pas Ibn Rochd dont il est difficile de trouver même un ouvrage de lui et qui ne figure dans aucun programme d’enseignement… Mais il y a plus important, ils ont apporté «l’Andalousie» au Maghreb et cela c’est immense, c’est l’osmose andalouso-maghrébine. C’est toute la civilisation d’El Andalus dans toutes ses dimensions qui nous a été transmise. Sans l’intervention de ces deux empires, El Andalus aurait été perdu plus tôt par l’islam.

– Sommes-nous dans l’urgence de décoloniser l’histoire de l’Algérie ?

Oui, il est urgent de décoloniser l’histoire de l’Algérie pour retrouver nos racines et notre profondeur historique. Il est urgent aussi de se projeter dans une période glorieuse et féconde sur tous les plans pour comprendre la grandeur de ceux de nos ancêtres qui surent être grands et que l’on peut proposer comme modèles à nos enfants.

Savoir d’où on vient permet d’aller loin dans sa trajectoire historique. Plus loin on regarde, plus loin on peut se projeter dans l’avenir. Mais un lointain qui peut et qui doit faire sens. Je ne pense pas que des lamentations puissent aider à la construction de la personnalité de nos enfants. L’histoire bien comprise et bien enseignée à nos enfants est fondamentale. L’enjeu est là.

Concernant la décolonisation de l’histoire de l’Algérie, je poursuis mon projet et je viens de terminer ce que j’appelle l’Acte 2 de la décolonisation de l’histoire de l’Algérie et qui s’intitule : au temps des Ziyyanides, c’est la période historique qui suit immédiatement celle que j’ai traitée dans les grands empires maghrébins. C’est un approfondissement de mon travail sur Tlemcen qui est alors la capitale du Maghreb central. Je cherche une maison d’édition qui promeut les travaux et distribue les titres dans toutes les librairies et les lieux où accèdent les éventuels lecteurs.

Fatima-Zohra Bouzina Oufriha

Née à Tlemcen, elle est la première femme à soutenir un doctorat d’Etat en économie au Maghreb, en 1972, puis la seule et l’unique femme agrégée en Algérie, tout en étant par ailleurs licenciée en sociologie et en histoire.

Elle mène alors une carrière où alternent postes de responsabilité au sein de la haute administration, enseignement supérieur et recherche et consultation nationale et internationale.

Elle publie plusieurs ouvrages, en particulier dans l’économie de la santé qu’elle fonde en Algérie et de nombreuses contributions dans des revues nationales et étrangères.

Ryma Maria Benyakoub