L’Algérie outrée par le vote sur la colonisation

L’Algérie outrée par le vote sur la colonisation

Le Monde, 1 décembre 2005

Par 183 voix (venues uniquement de l’UMP) contre 94 (PS, PCF et UDF), les députés ont refusé d’examiner, mardi 29 novembre, la proposition du PS visant à abroger l’article 4 de la loi du 23 février imposant aux programmes scolaires de reconnaître « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

Le vote de l’Assemblée nationale a suscité de vives réactions en Algérie. Le qualifiant de « double scandale contre la mémoire et l’histoire », l’historien Daho Djerbal a estimé que « ce vote est une décision politique ». Le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Abdelaziz Belkhadem, a déploré que « les députés de la majorité en France aient consacré une loi qui falsifie l’histoire ». Alors que la signature du traité d’amitié franco-algérien, initialement prévue avant la fin de l’année, semble pour l’instant compromise, M. Belkhadem a estimé « plus qu’impératif que le devoir de mémoire soit consacré dans ce traité, s’il venait à être signé ».

« La France et l’Algérie ont intérêt à regarder ensemble vers l’avenir, sans pour autant oublier un passé parfois tragique », a souligné François Loncle (PS, Eure), regrettant que l’inscription dans la loi du « rôle positif » de la colonisation ait « bloqué cet effort de rapprochement ». Quand le rapporteur de la proposition de loi, Bernard Derosier (PS, Nord), qui préside le groupe d’amitié de l’Assemblée entre la France et l’Algérie, a rappelé les interpellations qui lui avaient été adressées par l’ambassadeur d’Algérie ou lors de ses déplacements outre-Méditerranée, il s’est attiré, sur les bancs de l’UMP, de cinglantes exclamations : « Quel aveu ! », « Voilà l’explication ! »

« J’observe que M. Bouteflika (le président algérien) n’est pas rancunier, puisqu’il vient se faire soigner en France. Bel hommage au colonisateur », a ironisé Lionnel Luca (UMP, Alpes-Maritimes). Ainsi le débat a-t-il montré combien le chemin à parcourir reste long pour construire une « mémoire partagée », souhaitée par Jean-Marc Ayrault, le président du groupe PS.

Pour la totalité des orateurs de l’UMP inscrits, il s’agissait en effet de mettre un terme à la « repentance », à l' »autoflagellation » et à la « bien-pensance anti-occidentale ». Ils se sont évertués à démontrer que l’article 4 ne visait pas à écrire l’histoire, mais à « rétablir un équilibre qui n’existe pas aujourd’hui », selon M. Luca, qui s’est élevé contre « une histoire officielle où toujours le national est humilié ».

« L’histoire, dit-on, est écrite par les vainqueurs. Pour la guerre d’Algérie, les vainqueurs furent les partisans de l’indépendance, et son histoire, ou plutôt sa vulgate, fut écrite par leurs compagnons de route, a certifié Jean-Claude Guibal (UMP, Alpes-Maritimes). Le procès que nous intentent nos professeurs d’objectivité relève avant tout de la défense de leurs fonds de commerce. » Le député n’a pas hésité à rapprocher l’histoire de l’actualité immédiate : « Si nous voulons intégrer ces jeunes gens qui n’ont que depuis peu la nationalité française, ne nous contentons pas de leur assurer un emploi et un logement. Donnons-leur la fierté d’être français, en commençant par l’être nous-mêmes. »

« Je suis meurtri, endolori et triste par ce que j’entends ici, a déclaré Victorin Lurel (PS, Guadeloupe). Comme si on était condamné, par une sorte de châtiment historique, à remâcher le vomi du racisme, de l’orgueil et de l’arrogance colonialistes. » « Il en coûte toujours à une société de ne pas être au clair avec son histoire, a rappelé Huguette Bello (non-inscrits, Réunion). Faut-il, après les événements que nous venons de vivre, aggraver encore pour nos compatriotes issus de l’immigration la difficulté de vivre français ? Non, la France doit se chercher en eux et ils doivent se trouver dans la France. N’est-ce pas mieux que d’élever toujours des barrières de souvenirs tronqués ? »

« Je ne demande pas réparation pour les spoliations ou pour le sixième de la population algérienne décimé au cours des vingt-cinq premières années de la conquête. Je ne demande pas non plus qu’on passe sous silence le rôle émancipateur des instituteurs français ou le courage de nombreux militaires lors de l’épidémie de choléra de 1949 », s’est élevée Christiane Taubira (apparentée PS, Guyane). Dénonçant « l’entreprise de lacération de l’humanisme à laquelle certains ont cru bon de se livrer », Mme Taubira a encouragé les députés à se reconnaître dans « cette voix de la France qui donne force et espoir aux opprimés de la Terre, et non (dans) celle qui s’enferme dans la nostalgie ». Les députés de gauche, debout, ont longuement applaudi son intervention.

Patrick Roger
Article paru dans l’édition du 01.12.05