Après les déclarations de Bouteflika sur les massacres du 8 mai

Après les déclarations de Bouteflika sur les massacres du 8 mai (…)

Polémique entre Alger et Paris

El Watan, 12 mai 2005

Paris est irrité par les propos du Président Bouteflika sur les massacres du colonialisme français du 8 mai 1945. Hier, Jean-Baptiste Mattéi, le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, sur un ton qui ressemble à celui du reproche, a évoqué « le respect mutuel » dans le travail de mémoire.

Il a été interrogé lors du point de presse électronique organisé par le Quai d’Orsay. La question se référait au message du chef de l’Etat publié la veille de la commémoration du soixantième anniversaire du 8 Mai 1945. « Les commandos de la mort exécutaient par centaines et milliers les citoyens sur les places publiques, stades et autres buissons (…) Qui ne se souvient des fours de la honte installés par l’occupant dans la région de Guelma au lieudit El Hadj M’barek, devenu lieu de pèlerinage où la mémoire conte les secrets de la victime. Ces fours étaient identiques aux fours crématoires des nazis », a rappelé M. Bouteflika. Ces déclarations ont été qualifiées de « violentes » par l’Agence France Presse (AFP, agence publique). Le message du président de la République a été repris par le quotidien Le Figaro (proche de la droite au pouvoir) avec un article sous le titre « Bouteflika compare la colonisation française au nazisme ». Ce journal, à l’opposé des quotidiens Libération et Le Monde, a ignoré l’anniversaire des tueries de Sétif, de Guelma et de Kherrata. « Abdelaziz Bouteflika n’a pas hésité à franchir la ligne jaune en comparant la colonisation française en Algérie à l’Allemagne hitlérienne », a écrit Le Figaro. Rappelant la Déclaration d’Alger, signée le 2 mars 2003 lors de la visite d’Etat du président Jacques Chirac, le porte-parole du Quai d’Orsay a estimé que la démarche des autorités françaises est d’aller de l’avant dans le rapprochement avec Alger. « Ce qui passe par un travail de mémoire commun, dans le respect mutuel, pour examiner et surmonter le passé, y compris dans les pages les plus douloureuses de la période de la colonisation et de la guerre d’Algérie », a-t-il déclaré. Il a rappelé les déclarations de l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, faites le 27 février dernier à Sétif. Le diplomate avait parlé de « tragédie inexcusable » à propos des massacres perpétrés par l’armée coloniale qui ont fait 45 000 morts. Jean-Baptiste Mattéi a rappelé les déclarations de Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères, faites à El Watan, le 8 mai. « Il est essentiel pour construire un avenir commun que nous arrivions à examiner ensemble le passé afin d’en surmonter les pages les plus douloureuses pour nos deux peuples. Cela suppose d’encourager la recherche des historiens, de part et d’autre, qui doivent travailler ensemble, sereinement, sur ce passé mutuel », a relevé Michel Barnier. Le travail de mémoire doit, selon le porte-parole du Quai d’Orsay, être fait « dans un esprit de respect mutuel et dans un souci de vérité ». Des sources diplomatiques à Alger nous ont assuré hier que Paris ne cherche pas la polémique. « On n’en veut pas », nous a-t-on dit. « Ce n’est pas une réaction négative. C’est une réponse mesurée », a-t-on encore précisé. Contactés, des responsables au Quai d’Orsay nous ont orienté vers le texte original et complet de la déclaration du porte-parole. L’AFP a, dans une longue dépêche hier, évoqué « appels pressants » en Algérie pour que « la France demande pardon aux Algériens ». « Le peuple algérien n’a pas cessé d’attendre de la France une reconnaissance de tous les actes commis durant la période de colonisation, y compris la Guerre de Libération, pour voir s’ouvrir de larges et nouvelles perspectives d’amitié et de coopération entre deux peuples », a estimé le Président Bouteflika dans son message du 8 mai. Le chef de l’Etat a déclaré que l’Algérie attend un geste de la France. « Un geste qui libérerait la conscience française des cauchemars de la longue nuit coloniale », a-t-il relevé, soulignant que la France a mis des décennies pour reconnaître la guerre d’Algérie. Fait curieux : hier une association de défense des anciens combattants français d’Afrique du Nord a justifié le génocide du 8 mai 1945, affirmant qu’il s’agissait… « d’un rétablissement de l’ordre nécessaire ». Cela va-t-il choquer les consciences qui semblent remuées par le parallèle fait par le président algérien entre les fours crématoires des nazis et les fours à chaux français ? Ou assistons-nous à un révisionnisme historique renversé ? Paris, qui n’a pas encore enterré son passé vichiste, donne l’impression de vouloir tourner la page du passé colonial en Algérie sans creuser davantage sa mémoire. Sans oser. Même si les intentions, exprimées officiellement, ici et là, vont dans un autre sens. C’est que les deux pays préparent « activement » la signature d’un Traité d’amitié. Le 10 mai, le porte-parole du Quai d’Orsay a évoqué cette question en ces termes : « Ce traité fait suite à la démarche qui avait été engagée avec la Déclaration d’Alger (…) notre objectif est de conclure ce traité avant la fin de l’année. »

Faycal Metaoui