20 ans après le 5 octobre 1988: Le temps immobile

20 ans après le 5 octobre 1988

Le temps immobile

Said Mekki, Algérie News, 4 octobre 2008

Plus que ceux des victoires, il est des jours tristes qui marquent durablement la mémoire des peuples. Nul ne peut le nier, le 5 octobre 1988 en fait partie. Dans l’histoire de l’Algérie postcoloniale, les premières émeutes généralisées, essentiellement menées par des jeunes sans autre encadrement idéologique que le rejet du régime, consacrent la fin du consensus politique en vigueur depuis l’été de l’indépendance et surtout depuis le 19 juin 1965. Beaucoup ont attribué les troubles qui ont violemment secoué le pays entre le 5 et le 10 octobre de cette année charnière, aux luttes politiques qui divisaient le sommet de l’establishment de pouvoir. La vox populi, où pullulent les observateurs dans le secret des dieux, relayait depuis la mi-septembre des informations – nos fameuses « rumeurs » – selon lesquelles des conservateurs « socialisants » du régime se heurteraient à des partisans de l’infitah sous l’œil d’un arbitre présidentiel velléitaire, frustre et sans autorité affirmée. Vérité tronquée ou fable inspirée, on ne saurait le dire avec certitude. De témoignages partiels en analyses parcellaires ou partisanes, on ne connaît pas le degré de manipulation ou d’instrumentation du mécontentement populaire. Si les manœuvres sont avérées, il reviendra sans doute aux historiens de les dire un jour. Ce qui reste flagrant, et demeure en tout état de cause très actuel, est que le terreau de la révolte des jeunes paraissait particulièrement préparé et disponible.

La chute verticale des prix du pétrole, à partir de 1985 (le baril avait touché son palier le plus bas à un peu plus de cinq dollars en 1986) avait mis à nu les déficiences insoutenables d’un système économique et social entièrement construit autour de la gestion de la rente par une bureaucratie progressivement vidée de toute substance nationale. La politique d’industrialisation administrative à marches forcées n’avait pas été remplacée et les structures rigides et autoritaires du régime n’avaient connu aucune forme d’évolution. Incapable de s’ouvrir et paralysé, le système n’avait d’autre recours que d’acheter la paix sociale par les subventions. Mais les pénuries succédant aux pénuries et le chômage gangrenant la jeunesse avaient rapidement contribué au délitement d’un climat social où l’austérité vertueuse affichée du chef des années soixante-dix avait disparu au profit d’une sorte de gérontocratie « révolutionnaire » à la moralité discutable et à la corruption de plus en plus visible.

L’air de la révolte planait comme une mauvaise vibration

Le malaise croissant des jeunes à l’avenir déjà plombé se nourrissait de l’indifférence des puissants, et du sentiment largement partagé selon lequel l’intérêt du plus grand nombre était allégrement sacrifié au confort des nantis d’une nomenklatura qui commençait à être désignée par son nom.
En ces journées d’automne de l’année 1988, l’air de la révolte planait comme une mauvaise vibration annonciatrice de drames. Dans les rues des villes en cette matinée lugubre, des grappes de jeunes très déterminés se formaient et, sous le regard stupéfait des plus âgés, détruisaient tout ce qui pouvait représenter les symboles d’un Etat dans lequel ils ne se reconnaissaient pas. Le reste de sang et d’horreurs est connu et abondamment documenté. Cette journée fatidique a vu voler en éclats bien des apparences. Celles du pouvoir, bien sûr, mais aussi de ce qui restait d’une gauche, déjà orpheline du socialisme réel, en rupture avec la population. Les derniers vestiges locaux du centralisme bureaucratique étaient renvoyés ce jour-là aux archives de l’histoire des revendications populaires. Sans opposition démocratique – islamique ou non – puissante et crédible proche de la société algérienne et de ses déshérités, la révolte des jeunes était vouée à l’échec. La voie était ouverte pour toutes les aventures de l’Islamisme apolitique. La suite est également connue ; comme il y a vingt ans, la démocratie et les libertés restent un objectif.

Vieillards cruels d’une tragédie antique

Le 5 octobre 1988 est incontestablement la date inaugurale de la déstabilisation du pays et la fin des illusions d’ouverture que la révolte des jeunes avait favorisées. De fait, l’ouverture démocratique concédée après la révolte n’aura vécu que ce que vivent les roses. Depuis, le sang et les larmes ont coulé, le prix du pétrole s’est envolé en gommant jusqu’au souvenir des affres de la dette extérieure. C’était il y a vingt ans sur un théâtre pétrifié ou se joue la même scène. Au delà de quelques modifications formelles, le scénario et le décor sont identiques, les acteurs pour l’essentiel inchangés, et les spectateurs toujours contraints à la même sordide représentation. L’ambiance générale ne s’est guère modifiée. Nul besoin de commémoration solennelle ou de célébration compassée : dans cette Algérie de tragédie antique où des vieillards cruels, violents et cyniques régentent la cité, les blessés enterrent les morts et les rescapés survivent vaille que vaille. Le 5 octobre dure dans un huis-clos où se consomme chaque jour un peu plus la rupture du pays avec sa jeunesse. Les unes des journaux en témoignent, pour de très nombreux jeunes l’Histoire algérienne se répète dans la permanence d’un cauchemar éveillé strié d’accès de violence. Il n’y a donc vraiment rien à célébrer du premier matin sinistre du temps de la vacuité sanguinaire, une pensée pour ceux qui y ont laissé leur vie et pour ceux qui ont en gardé des cicatrices ineffaçables. Pour le reste, peut-être seulement le souvenir et l’espoir de ne plus jamais vivre d’heures semblables. Comme le disait Pedro Calderon, le pire n’est pas toujours certain.