Les événements d’octobre 1988

Les événements d’octobre 1988 Pour réagir aux plaintes déposées contre lui en avril 2001, le général Khaled Nezzar a fait rédiger par ses conseils un Mémoire présenté le 17 décembre 2001 au procureur de la République du tribunal de grande instance de Paris.

Pour soutenir les nouvelles plaintes déposées le 1 juillet 2002 contre le général Nezzar, Mes William Bourdon et Antoine Comte ont de leur côté présenté une réponse au Mémoire de Khaled Nezzar.

1. L’organisation du pouvoir à la veille des événements

Afin de saisir la nature du pouvoir et de comprendre les événements qui se déroulent en Algérie depuis 1988, il est nécessaire de rappeler que, depuis la guerre de libération, le pouvoir réel se trouve entre les mains de la haute hiérarchie militaire. Celle-ci est en permanence traversée d’antagonismes de natures diverses (régionalisme, compétitions liées au bipolarisme international, engagement dans l’armée coloniale ou dans l’armée de libération, etc.), mais elle fonctionne au consensus pour les questions cruciales : c’est elle qui fait et défait les présidents, l’assemblée populaire, les directeurs des entreprises publiques, qui exerce le contrôle du commerce extérieur et des flux financiers, etc.

Sur le plan formel et selon la Constitution de 1976, le président de la République est le « chef suprême de toutes les forces armées » : « ministre de la Défense », il « nomme les membres du gouvernement », peut « dissoudre l’Assemblée », et « décréter l’état de siège ou d’urgence », etc. (1). Mais en réalité, les décisions concernant le sort du pays sont prises en conclave par une poignée de militaires, regroupant les principaux officiers supérieurs et les chefs de régions militaires. Le colonel Chadli Bendjedid avait ainsi été désigné en février 1979 à la tête de l’État par les responsables militaires après le décès du colonel Houari Boumediène pour lui succéder.

Le général Khaled Nezzar a lui-même précisé à ce propos dans une longue interview, publiée à Alger en 1998 dans l’ouvrage Octobre, ils parlent (ouvrage communiqué par les conseils de M. Nezzar comme annexe n° 29 de la première partie de leur Mémoire), que :

« Chadli n’a jamais voulu de la présidence de la République. Mais il était président et il portait de ce fait la responsabilité de tous les événements qui auraient pu survenir (2). »

Au moment des émeutes d’octobre 1988, rien n’avait changé à cet état des choses. Il y a bien eu un début de restructuration au sein de l’armée, mais celle-ci ne concernait pas sa relation au pouvoir civil. Le président de la République Chadli Bendjedid est aussi ministre de la Défense. Le général Larbi Belkheir (qui avait organisé, près de dix ans plus tôt, le conclave à l’origine de sa nomination à la présidence), directeur de cabinet du président, est l’un de ses plus proches collaborateurs et assure le suivi des affaires diplomatiques et politiques (3). M. El Hadi Khediri, ministre de l’Intérieur, est le responsable de la police.

Le chef d’état-major de l’armée est alors le général-major Abdellah Belhouchet. Il a sous ses ordres, en principe, le commandant des forces terrestres (le général Khaled Nezzar, imposé à ce poste en novembre 1986 par le général Larbi Belkheir (4)), le commandant des forces navales (le général Kamel Abderrahim) et le commandant des forces aériennes. Mais tous les observateurs s’accordent pour estimer que le véritable homme fort de l’armée est bien le général Khaled Nezzar.

Les services de renseignement de l’armée, la Sécurité militaire (connue comme « la SM »), qui constituent le cour du pouvoir depuis l’indépendance, ont fait l’objet d’une restructuration en octobre 1987. Ils ont été scindés en deux : la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), dépendant du ministre de la Défense et contrôlée par le général Mohamed Betchine, et la DGPS (Délégation générale de la prévention et la sécurité), regroupant les services de renseignements extérieurs et le contre-espionnage, dépendant de la Présidence et contrôlée par le général Medjdoub Lakhal Ayat (la DGPS sera dissoute le 4 septembre 1990 et les différents services seront à nouveau regroupés dans le DRS, Département de renseignements et de sécurité). Au début de 1988, le général Betchine a créé le 90 e bataillon de police militaire (les « bérets rouges », qui se singulariseront dans la répression par leur brutalité et l’emploi de la torture lors des révoltes d’octobre 1988).

L’ambiance en cette fin d’été 1988 est tendue. Le pays avait connu une série d’émeutes les années précédentes et durant l’été plusieurs grèves ont été lancées, notamment dans la zone industrielle de Rouiba, dans la banlieue d’Alger. Dans une interview publiée en 1998 (toujours dans l’ouvrage Octobre, ils parlent ), le général Larbi Belkheir affirmera que pour lui, à l’époque, « le pays s’acheminait vers une situation très grave » :

« Il fallait simplement analyser les faits et le contexte dans lequel ils se déroulaient ; or, que se passait-il en cet été 1988 ? Le président de la République tentait laborieusement de faire avancer des réformes, le FLN préparait un congrès décisif, des élections présidentielles étaient annoncées, la rue était en proie aux rumeurs les plus folles, les citoyens faisaient face à des difficultés et à des pénuries alimentaires de toute sorte ; il régnait un climat général de tension qui a été exacerbée par le discours du 19 septembre qui était annonciateur d’actions décisives et importantes (5). »

2. « Mouvement spontané » ou « provocation d’une partie du sérail » ?

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 6) : « Le 5 octobre et jours suivants, de très graves émeutes secouent d’abord Alger la capitale, puis de proche en proche, la plupart des villes du pays. »

Deux semaines avant le déclenchement des premières révoltes, surgit la rumeur d’une grève générale pour le 5 octobre. Celle-ci s’amplifie une semaine après, alors même que n’existe aucun tract ou mot d’ordre d’une quelconque organisation, comme le relèvera Abed Charef, journaliste et observateur attentif des événements (6). Pourtant, les grèves restent limitées à certains secteurs : SNVI (Société nationale de véhicules industriels), Air Algérie, PTT ; et elles cessent le 5 octobre.

En fait, les premières émeutes ont déjà lieu le 3 octobre à El-Harrach, un quartier d’Alger. Un dispositif de sécurité renforcé est déjà mis en place pour prévenir toute extension des manifestations (7).

Dans la nuit du 3 au 4 octobre, interviennent les premières arrestations de militants de gauche (comme Kamel Kateb, enseignant à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme). Mais c’est surtout à partir du 5 qu’elles seront nombreuses (8). Le PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste, ancien parti communiste algérien, opérant dans une semi-clandestinité depuis l’indépendance) publie le 9 octobre une déclaration pour annoncer que :

« Depuis le 27 septembre, des dizaines de militants ou de sympathisants de ce parti ont été arrêtés, interpellés, ou sont recherchés par les services de répression (9). »

Le 4 octobre au soir, à Alger, des émeutes se déclenchent à Bab-el-Oued, qui aboutissent quelques heures plus tard à des confrontations violentes avec les forces de l’ordre.

Le lendemain, vers 8 h 30, des marches de lycéens sont organisées au centre-ville. Se rallient des centaines de jeunes qui sillonnent les rues et bloquent les véhicules, dans une ambiance bon enfant. Les policiers présents n’interviennent pas, partout les magasins ont ouvert normalement, les terrasses de café sont pleines. Ce n’est que deux heures après que les émeutes débutent et se propagent dans toute la ville. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, M. El Hadi Khediri, relate :

« Tout le monde croit que les événements ont éclaté le 5 alors que nous étions mobilisés depuis que, le 3 octobre, des perturbations s’étaient déclarées à El-Harrach. En outre, une grève générale avait été lancée un mois auparavant à Rouiba. [.] La police était donc déjà mobilisée bien que dispersée. Elle devait, en effet, faire face aux manifestations d’El-Harrach, à la grève de Rouiba et aux émeutes de Bab el-Oued qui avaient commencé le 4 octobre vers 18 heures (10). »

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 7) : « Il fallait suppléer aux forces de police qui étaient débordées et que l’on disait avoir été désarmées, pour des raisons que j’ignore, juste avant les événements. »

Les services de sécurité semblent débordés, certains parlent même d’absence totale de policiers. Des rumeurs persistantes font état du désarmement de la police. Les conseils du général Nezzar le confirment dans leur mémoire, en indiquant que ce dernier en ignore les raisons, ce qui est pour le moins étrange. Est-ce pour justifier l’entrée en action de l’armée ?

Il y a un moment de flottement, comme si les autorités ne savent pas comment réagir. Pourtant, le 5 octobre, des unités de forces anti-émeutes sont déployées à partir de midi et contrôlent un certain nombre de carrefours importants. Les manifestants maîtrisent les rues et saccagent tout ce qui représente l’État et le parti unique.

L’absence des forces de sécurité est remarquée par de nombreux observateurs, dont Frédéric Fritscher, le correspondant du quotidien français Le Monde  :

« Où étaient donc les forces de police, ce mercredi [5 octobre, premier jour des émeutes] ? Elles avaient reçu des instructions précises. Même les agents de circulation avaient déserté les carrefours. Comme si tout était prévu, à défaut d’être orchestré. Qui avait donc bien pu, mardi soir [4 octobre], prévenir certains commerçants de la rue Didouche-Mourad, en leur conseillant de laisser leur rideau baissé le lendemain ? Qui étaient ces adultes à l’air sévère et décidé qui guidaient, mercredi matin, ces hordes déchaînées dans Alger, ville ouverte. Si nous avions entendu parler des uns, nous avons vu les autres ! Fallait-il donc en arriver à cette extrémité pour pouvoir en appeler aux militaires et décréter, le lendemain, l’état de siège ? Qui étaient ces civils en jeans, baskets et blousons de cuir qui, au milieu des manifestants sortaient soudain un pistolet et ouvraient le feu ? Qui étaient ces cinq hommes en civil montés sur le plateau arrière d’une 404 bâchée qui ont tiré sur la foule à Kouba ? Qui étaient encore ceux qui, à bord de voitures de sociétés nationales, lâchaient, ici et là, quelques rafales d’armes automatiques (11) ? »

Le bureau politique du FLN est convoqué et condamne catégoriquement les actes de vandalisme et les agressions et dénonce « les agissements de milieux restreints et aisément réductibles, nostalgiques, intéressés à accrocher l’évolution économique du pays aux influences étrangères de tous bords (12) ».

Le journaliste Abed Charef écrit qu’à ce moment-là :

« Le pouvoir a choisi la fermeté, et n’entend pas laisser la rue aux manifestants. Cela se traduit aussitôt par un déploiement important des forces de la police dans la plupart des quartiers. Priorité est cependant accordée au centre-ville, El Biar, et les grands boulevards. Les forces anti-émeutes sont renforcées, et d’autres unités sont déployées. Les tirs de policiers sur les manifestants sont alors fréquents : des officiers de police se rendent sur les barricades, et tentent de reprendre l’offensive. Ils chargent les manifestants et tirent. Parallèlement, les arrestations augmentent. Les jeunes manifestants sont emmenés, sans ménagement, vers les commissariats encore sous contrôle de la police.

« Les premiers véhicules blindés font leur apparition autour des principaux bâtiments publics, dont le siège central du parti. Un hélicoptère militaire survole la ville. On apprendra plus tard qu’il filmait les manifestations (13). »

Vers le soir du 5 octobre, la situation se calme, les manifestants rentrent chez eux et s’installent devant la télévision. Tout le monde s’attend à une déclaration officielle, un appel au dialogue. Mais rien n’est entrepris pour apaiser les esprits. Au contraire, durant la nuit, des gendarmes se déploient, mais aussi des unités de l’armée, comme le relève Abed Charef :

« Des militaires en tenue léopard, casqués, l’arme à la bretelle et baïonnette en canon, prennent position devant les bâtiments officiels, stratégiques ou symboliques (14). »

Ce qui est frappant, c’est qu’aucune mesure de sécurité particulière n’est prise devant la présidence.

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 6) : « A propos de ces manifestations, on se demande encore s’il s’agit d’un mouvement spontané, ou d’une provocation d’une partie du sérail politique qui, à l’instar de l’apprenti sorcier, aurait été dépassé par son initiative. »

Tous ces faits ont conduit les observateurs les plus sérieux à estimer que les émeutes d’octobre 1988 étaient en réalité le fruit d’une « provocation d’une partie du sérail politique », comme les conseils de M. Nezzar eux-mêmes le reconnaissent dans leur « Mémoire ». Et de fait, ce dernier est particulièrement bien placé pour formuler cette hypothèse, puisque, selon le témoignage de M. Abdelhamid Brahimi, qui était Premier ministre au moment des événements, M. Nezzar était l’une des âmes de cette « provocation », dont le plan a été élaboré dès juillet 1988 :

« Le plan qui se met alors en place est conçu conjointement par deux groupes, l’un militaire et l’autre civil. Le groupe militaire est composé notamment des généraux Belkheir, Nezzar, Ghezaïel, et du colonel Mohamed Médiène. Le groupe civil est dominé par El Hadi Khediri (alors ministre de l’Intérieur, ancien directeur général de la Sûreté nationale entre 1965 et 1987). Les objectifs immédiats des deux groupes sont identiques. Mais leurs ambitions politiques ne se confondent pas. Les événements montreront plus tard que c’est le groupe militaire qui a été maître de la situation de bout en bout.

« Il apparaît ainsi, aux yeux des organisateurs des événements, que le 5 octobre constitue une date opportune pour provoquer des manifestations encadrées et contrôlées, moyen de défoulement, de canalisation et de récupération de la vague de mécontentement populaire pour éviter précisément une explosion sociale et une révolte spontanées des populations à l’échelle nationale dont les conséquences seraient désastreuses et incalculables pour le pouvoir. Ce faisant, ils contribueraient à sauver le régime et à éliminer, dans la foulée, des responsables politiques, alors en fonction au sein du parti FLN et au gouvernement, qui ne leur sont pas acquis. Ainsi, ils auront les mains libres pour contrôler le congrès du FLN prévu en novembre 1988 qui devrait élire un nouveau comité central et assurer un troisième et dernier mandat au chef de l’État sortant en décembre 1988. De cette manière, ils auront la mainmise sur l’appareil du FLN et sur le gouvernement qui sera formé après le Congrès. Cela leur ouvrira la voie plus tard pour éliminer sans peine le président Chadli au moment opportun.

« En attendant, il leur faut organiser des manifestations. Dans ce cadre et pendant plus de trois mois, entre juillet et le 5 octobre 1988, des pénuries de produits alimentaires essentiels tels que la semoule, l’huile de table, le lait, etc., apparues dans quelques-unes wilayate d’abord, se répandent ensuite rapidement dans tout le pays au fil des semaines (15). »

3. La proclamation de l’état de siège , une décision illégale prise par les responsables militaires

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 6) : « Submergés par l’événement, les services de sécurité ordinaires s’avèrent incapables de rétablir l’ordre. Chadli Bendjedid, président de la République, investit l’armée de cette mission. [.] Devant les dangers encourus, devant l’ampleur des troubles, l’état de siège a été décrété à Alger et un commandement militaire désigné pour rétablir l’ordre et la sécurité publics. »

(p. 7) : « Nous faisions face à une véritable tentative de déstabilisation du pays. Les autres pays du monde disposent de textes clairs qui préconisent la même démarche dans pareilles situations. L’Algérie souffrait malheureusement d’un vide en la matière mais nous possédions l’avantage d’avoir appris des étrangers. Nous nous sommes donc strictement tenus aux instructions contenues dans les manuels étrangers. Nous n’avons rien inventé et nous avons essayé de préserver les vies humaines.  »

(p. 8) : « Le président de la République a décrété l’état de siège conformément aux dispositions de l’article 120 [de la Constitution] du 19 novembre 1976 alors en vigueur. »

Le lendemain, jeudi 6 octobre 1988, la confrontation entre émeutiers et forces de l’ordre reprend. Les jeunes contrôlent les rues et pillent tout ce qu’ils peuvent, tandis que les arrestations se multiplient. Les émeutes ont commencé dans d’autres régions d’Algérie.

Dans l’après-midi du 6 octobre, on apprend que l’état de siège est instauré. En 1998, le général Larbi Belkheir, directeur du cabinet de la présidence, relatera sa version des faits dans l’interview déjà citée :

«  A quel moment le président s’est-il rendu compte de la gravité de la situation ?

Il s’est rendu compte de sa gravité dans l’après-midi du 5 octobre et surtout le lendemain matin.

Dans quelles conditions l’état de siège a-t-il été décrété ?

Une analyse avait démontré que les moyens de la police et de la gendarmerie ne permettaient pas de contenir la situation, le président décida d’appeler l’armée et convoqua l’état-major de l’ANP (16). »

Donc, selon la chronologie que nous présente le général Nezzar, Chadli Bendjedid convoque l’état-major de l’armée le 6 octobre et décide d’instaurer l’état de siège. Dans l’après-midi, un bref communiqué est diffusé à la radio et la télévision :

« En raison des développements graves que connaît la situation dans l’Algérois, et en exécution des dispositions de l’article 119 de la Constitution, le président de la République a décidé l’état de siège. Toutes les autorités civiles, administratives et de sécurité sont immédiatement placées sous le commandement militaire. »

Peu après, un couvre-feu est déclaré pour Alger de 22 h à 5 h à partir du lendemain et les établissements scolaires sont fermés. Officiellement, l’état-major de l’armée n’est donc informé de l’annonce de l’état de siège que le 6 dans la journée, alors que le général Nezzar a affirmé en 1998 :

« Les événements avaient éclaté le 5 au matin, la désignation du commandement pour le rétablissement de l’ordre et le décret de l’état de siège sont intervenus le 5 au soir ; quant à l’armée, elle s’est déployée dès le 6 (17). »

En fait, à la lumière des témoignages des protagonistes de l’époque, il apparaît que les responsables militaires de l’opération ont décidé dès le 5 octobre l’instauration de l’état de siège, raison pour laquelle des unités de l’armée stationnées à Djelfa ont été mises en branle dans la nuit pour arriver au petit matin du 6 à Alger, alors que le président réunissait l’état-major le 6 pour décider officiellement de l’intervention de l’armée.

Mais en fait, des unités de l’armée étaient déjà présentes dans Alger dès le 5 octobre, comme l’a relevé Abed Charef :

« Leur déploiement [des chars] constitue la première mesure concrète décidée par le commandement militaire, mais la décision d’y recourir semble antérieure : les chars étaient pratiquement prêts à prendre position au moment même de la proclamation de l’état de siège (18). »

À partir de la proclamation de l’état de siège, une logique militaire se met en place et les premières victimes sont à déplorer (voir ci-après le bilan de la répression). Plusieurs observateurs ont remarqué que le pouvoir n’a à aucun moment, durant les premiers jours des émeutes, tenté un appel au calme. Ce n’est que le 10 octobre que le président Chadli Bendjedid prononcera son discours qui marquera la fin des violences.

« Le bilan de la première journée est alors élevé, mais rien ne semble irrémédiable. Les gens attendent une réaction, un appel au dialogue (19). »

Au-delà du fait que l’état de siège aurait pu être évité, cette décision et les mesures qui l’ont suivie étaient-elle légales ? La Constitution de 1976 prévoyait dans son article 119 :

« En cas de nécessité impérieuse, les hautes instances du Parti et le Gouvernement réunis , le président de la République décrète l’état d’urgence ou l’état de siège et prend toutes les mesures nécessaires au rétablissement de la situation. »

Or, une telle réunion n’a pas été annoncée et n’a pas eu lieu. Il n’y a eu qu’une réunion du bureau politique du FLN et la constitution d’une « cellule de crise » au niveau de la Présidence.

Pour justifier la promulgation de l’état de siège, le général Nezzar se réfère à l’article 120 de la Constitution : mais celui-ci concerne exclusivement l’état d’exception (et il ne peut lui aussi être décrété par le président sans consultation des hautes instances du Parti et le gouvernement).

L’argumentation constitutionnelle présentée dans leur Mémoire par les conseils de M. Nezzar pour justifier la légalité de l’état de siège n’est donc qu’un habillage factuellement inexact, présenté dans le seul but d’exonérer, comme on va le voir, la responsabilité personnelle et directe de « l’exposant » dans la terrible répression qui allait s’ensuivre.

Plus étonnant encore : le Mémoire des défendeurs de M. Nezzar admet l’existence d’un vide juridique dans la législation algérienne en matière de maintien de l’ordre et affirme que les opérations de répression menée par l’armée sous la direction de M. Nezzar l’ont été en conformité avec. la législation française (« Il conviendrait de préciser ici que l’exposant en citant les « manuels étrangers » vise particulièrement les textes français, qui en la matière expriment les mêmes dispositions »). Les conseils de M. Nezzar semblent ainsi considérer que, par défaut, la législation en vigueur dans son pays est celle de l’ancien colonisateur.

4. La responsabilité première du général Nezzar dans la répression

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 8) : « Il est cependant constant :

– Que le président de la République a décrété l’état de siège conformément aux dispositions de l’article 120 du 19 novembre 1976 alors en vigueur.

– Que dans son discours télévisé du 10 octobre 1988 il en a revendiqué l’entière responsabilité.

– Que l’exposant a été régulièrement chargé par le président, chef suprême des armées, du rétablissement de l’ordre.

– Que l’armée sous ses ordres, dans la capitale a exécuté sa mission conformément aux dispositions légales et réglementaires.

Aussi la plainte est-elle non seulement abusive et infondée, mais totalement attentatoire à la dignité de l’exposant, lorsqu’elle lui attribue la responsabilité de la mort des émeutiers en stipulant. « Il (le général NEZZAR) dirigeait l’armée lorsque celle-ci tire sur des émeutiers en octobre 1988 parce qu’il était le plus haut responsable de l’état de siège avec 600 morts et plusieurs centaines de victimes. » »

Dans leur Mémoire, les conseils de M. Nezzar indiquent donc que la responsabilité première de la répression et des victimes qu’elle a causées revient exclusivement au président de la République, M. Chadli Bendjedid, et qu’il serait « attentatoire à sa dignité » qu’il en soit chargé. Il s’agit là, de façon certaine, d’une assertion notoirement inexacte.

En effet, avec l’annonce de l’état de siège, l’armée prend les commandes de toutes les structures civiles et militaires et, en conséquence, la responsabilité de toutes les opérations, sans que le président de la République ait son mot à dire. M. Khaled Nezzar, chef d’état-major adjoint et commandant des forces terrestres, gère l’état de siège, comme le rapporte Abed Charef :

« Les premiers communiqués du commandement militaire ne précisent pas qui sont les officiers qui le dirigent. Ce n’est que le vendredi après-midi [le 7 octobre], au troisième jour des émeutes, qu’on apprend qu’il s’agit du général-major Abdellah Belhouchet, alors vice-ministre de la Défense, chef d’état-major de l’armée, nommé ensuite conseiller du président Chadli pour les affaires de défense, et le général Khaled Nezzar, chef d’état-major adjoint, commandant des forces terrestres, qui deviendra ensuite chef d’état-major de l’armée (20). »

Cette annonce officielle, on l’a vu, respecte la hiérarchie officielle, mais pas la réalité des faits : c’est bien M. Nezzar qui est aux commandes, et pas M. Belhouchet. M. Nezzar l’a d’ailleurs lui-même reconnu en 1998 dans l’interview précitée de l’ouvrage Octobre, ils parlent (interview où il développe déjà, point par point, l’argumentation autojustificative présentée dans le Mémoire de ses conseils en date du 17 décembre 2001, lequel n’apporte à cet égard aucun élément nouveau). Dans cette interview, il affirme notamment, sans la moindre ambiguïté :

« Le président avait alors décrété l’état de siège et j’ai été désigné responsable du rétablissement de l’ordre . Il y a eu des morts. J’ai affronté une situation moralement et psychologiquement difficile. Mais j’étais un militaire qui devait assumer son rôle jusqu’au bout. [.] [Le] chef d’état-major fut beaucoup plus un frein dans le déroulement de notre travail. Son action paraissait tellement suspecte que j’ai dû le tenir à l’écart (21). »

Il est important de souligner que, dans le Mémoire de 2001, les conseils de M. Nezzar citent également ce passage de son interview de 1998. Mais ils s’abstiennent d’en reproduire la première phrase, ce qui leur permet d’éluder le fait qu’il a « tenu à l’écart » son supérieur hiérarchique, lequel n’avait pourtant pas été désavoué par le président de la République, « chef suprême des armées ». Il est extrêmement difficile d’admettre, comme le font les rédacteurs du Mémoire en défense de M. Nezzar, qu’un simple « commandant des forces terrestres » puisse prétendre avoir exécuté scrupuleusement et légalement les instructions du président de la République tout en reconnaissant qu’il a « tenu à l’écart » son chef, qui en était officiellement chargé.

Au demeurant, M. Nezzar a lui-même reconnu le peu de cas dans lequel il tenait le président de la République, comme en témoigne cet extrait de son interview précitée dans le livre Octobre, ils parlent  :

«  Dans quel état d’esprit se trouvait alors le président ?

– (Rires). Vaut mieux ne pas en parler (rires).

Mais pour l’histoire, il est important de le savoir .

– Pour l’histoire, je dirais que j’étais, honnêtement, convaincu que Chadli allait quitter le pouvoir six mois après le rétablissement de l’ordre. Je pensais qu’il comprendrait qu’il devait partir dans les six mois suivants, le temps de prévoir un mode de désignation d’un successeur. Il ne lui restait plus rien (22). »

La responsabilité première de M. Nezzar par rapport à son supérieur hiérarchique, le général Belhouchet, a été confirmée par un ex-officier des services spéciaux, M. Hichem Aboud. Dans son livre publié en France en février 2002, celui-ci écrit :

« Le 5 [octobre 1988] au soir, l’état de siège est décrété. Chadli fait appel au général Nezzar, commandant des forces terrestres, et le désigne pour diriger la manouvre. Il a pour adjoint Mohammed Betchine, et comme chef d’état-major Mohammed Lamari. Hocine Benhadid est chef de l’opérationnel. Le général-major Abdallah Belhouchet est marginalisé (23). »

Cette version ne délivre toutefois qu’une demi-vérité : elle confirme que la décision de décréter l’état de siège a bien été prise le 5 octobre, et non le 6, comme l’affirme la version officielle, reprise par les conseils du général Nezzar dans leur Mémoire ; et que le général Nezzar « dirigeait la manouvre » (alors qu’il n’était que le commandant des forces terrestres, en principe sous les ordres du général-major Abdellah Belhouchet, chef d’état-major de l’armée, qui aurait logiquement du assumer ce rôle).

Mais elle attribue au président Chadli Bendjedid un rôle qu’il n’a pas eu. Car c’est bien le groupe militaire à l’origine de l’opération (dirigé par les généraux Belkheir, Nezzar, Ghazial, et le colonel Mohamed Médiène) qui a pris cette décision et l’a imposée au président.

C’est ce qui explique l’absence de policiers le premier jour des émeutes. Le général Medjdoub Lakhal Ayat, alors chef de la DGPS, qui sera limogé après les événements, expliquera dix ans plus tard :

« L’état de siège a été décrété rapidement, certes, parce que les concepteurs du scénario voulaient que l’armée sorte dans la rue et intervienne rapidement. Les émeutes du 5 octobre 1988 n’étaient pas totalement spontanées, contrairement à celles de Constantine ou de Sétif. Dans ces deux villes, en 1986, l’armée n’était pas sortie des casernes, il n’y avait pas de scénario planifié, le peuple avait manifesté spontanément (24). »

5. Les mesures prises par le commandement de l’état de siège

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 7) : « Le but du déploiement de l’armée dans les rues d’Alger n’était cependant pas de réprimer aveuglément le mouvement, mais de saturer la ville afin de calmer le jeu. L’entreprise n’était pas aisée. Des difficultés de connaissance de terrain, de quadrillage des quartiers, de logistique l’ont compliquée. En outre, nous avons dû, par souci d’efficacité, casser la chaîne de commandement et décentraliser la décision au niveau des compagnies et des sections. Comment maîtriser en effet une ville avec des brigades de trois mille hommes chacune ? »

À peine l’état de siège annoncé, le commandement militaire publie son premier communiqué :

« Il « interdit toute manifestation ou attroupement de nature à troubler l’ordre public », souligne que « les unités de l’armée et les forces de sécurité ont reçu des instructions strictes pour rétablir avec vigueur l’ordre par tous les moyens qu’impose une telle situation » et précise que « si besoin est, le commandement militaire prendra d’autres mesures » (25). »

Quelques heures plus tard, un second communiqué du commandement militaire annonce un couvre-feu entre minuit et 6 h du matin à Alger, Rouiba et Chéraga, sans préciser pour combien de jours. Il :

« met en garde contre tout acte de vandalisme, et déclare sa ferme détermination à procéder à l’arrestation et à la traduction devant les tribunaux des personnes qui en seraient convaincues » (26)

Le lendemain, le couvre-feu est prévu de 22 h à 5 h du matin.

Le troisième communiqué « annonce que la protection des biens publics se fera « par la force, y compris l’utilisation des armes après les sommations d’usage » » (27)

Dans son interview de 1998, largement reprise dans le Mémoire, M. Khaled Nezzar suggère que face aux émeutes, les militaires étaient eux aussi débordés et donc qu’il a fallu « casser la chaîne de commandement et décentraliser la décision ». Il laisse ainsi clairement entendre que ce sont les chefs de compagnies et de sections qui étaient responsables de ce qui se passait sur le terrain, et que lui-même ne pouvait rien contrôler.

Mais là encore, les conseils de M. Nezzar ne citent que de façon très sélective dans leur Mémoire les propos de leur client en 1998. Il n’en retiennent que ce qui semble attester, d’une part, que le président Bendjedid portait seul la responsabilité de l’intervention de l’armée et, d’autre part, que « l’exposant » ne peut être tenu responsable de ce qui s’est passé sur le terrain, puisqu’il avait, prétend-il, « cassé les chaînes de commandement ».

Pourtant, dans son interview de 1998, il avait clairement reconnu sa pleine responsabilité, le président de la République ne lui ayant donné aucune instruction :

«  Quelle était alors la nature de ses instructions ?

Aucune instruction, ni de lui ni du chef d’état-major, lequel chef d’état-major fut beaucoup plus un frein dans le déroulement de notre travail. Son action paraissait tellement suspecte que j’ai dû le tenir à l’écart. Il fallait donc rétablir l’ordre. J’ai conçu ma démarche à partir des manuels étrangers que j’avais étudiés et des notions que j’en avais gardées. J’ai fréquenté leurs écoles, je connaissais le système de maintien de l’ordre. Je sais que l’armée doit appuyer la police dans l’état d’urgence et qu’elle assure les pouvoirs de la police dans l’état de siège en usant des armes au besoin. Le président ne possédait pas ces connaissances. Il s’est reposé sur un responsable chargé du rétablissement de l’ordre, c’est tout (28). »

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 6) : « Quant à l’intervention des unités de l’ANP, je tiens à préciser qu’hormis la fusillade de Bab-El-Oued, sur laquelle je reviendrai, l’usage du feu contre les manifestants n’a pas été ordonné. Il n’a été ouvert que dans des cas d’extrême nécessité afin de défendre et protéger les véhicules et engins de tentatives d’incendie ou de saisie de la part des manifestants organisés en véritables commandos en cagoule, armés de cocktails molotov et de machettes.. »

À propos de l’utilisation d’armes par les militaires, le général Nezzar prétend que l’idée de l’emploi d’armes ne lui avait jamais effleuré l’esprit, alors que le troisième communiqué du commandement militaire annonce explicitement que l’utilisation est prévue après sommations d’usage :

«  Les instructions étaient-elles précises dans ce genre de situation   ?

L’idée d’utiliser les armes ne m’avait pas frôlé l’esprit. J’étais convaincu que la présence des unités dans les rues ramènerait le calme. Je n’avais jamais pensé devoir recourir aux armes. Lorsque l’irréparable s’est produit, des instructions très précises ont été données. Au début, les armes ont été utilisées pour tirer en l’air pour disperser la foule.

Des tirs de sommation ?

Oui. Cependant, les tirs de sommation dans le cadre du maintien de l’ordre sont réglementés. Mais les gens ne sont pas habitués.

Beaucoup de victimes des événements d’octobre ont d’ailleurs été fauchées par des balles perdues. On a aussi tiré par terre pour disperser la foule. Les noyaux et les enveloppes de balles, en ricochant, ont mortellement atteint des personnes.

Nous n’avons pas tiré pour tuer et les instructions n’ont jamais été données dans ce sens (29). »

En novembre 1988, la Ligue algérienne des droits de l’homme écrit dans son Rapport de synthèse de la commission d’enquête sur les atteintes aux droits de l’homme liés aux événements d’octobre 1988  :

« Alors que l’état de siège n’était en vigueur qu’à Alger et sur le territoire des daïras de Chéraga et de Rouiba, dans d’autres régions du pays, les autorités militaires se sont substituées aux autorités juridiquement compétentes en matière de maintien de l’ordre (30). »

Le 8 octobre, le ministère de la Justice annonce que les personnes arrêtées pendant les émeutes seront traduites devant des « tribunaux statuant en audiences spéciales » et, « afin que force reste à la loi, les fauteurs de troubles graves ayant commis des destructions de biens publics et privés, porté atteinte à l’intégrité physique des citoyens et du symbole même du patrimoine national, seront jugés par des tribunaux statuant en audience spéciale ».

6. Du 7 au 10 octobre : provocations, manifestations, répression

a) Les événements sur le terrain

Sur le terrain, il est à noter que ce n’est qu’à partir du vendredi 7 octobre que les manifestations semblent s’organiser. Après la prière du vendredi une marche est organisée à Belcourt vers la Place du premier Mai avec près de 8 000 personnes. Elle tombe sur un important dispositif de l’armée composé notamment de chars. Au niveau d’autres mosquées la prière se déroule sous haute surveillance (Mosquées de Chevalley et de Bab el Oued notamment). Les slogans apparaissent, les uns islamiques, les autres contre le pouvoir. Aucun incident n’est relevé.

Le premier bilan officiel est publié par le commandement militaire : en trois jours 900 personnes ont été arrêtées. En fait les arrestations ont commencé – comme il a été relevé ci-dessus – avant le déclenchement des émeutes, pour prendre de l’ampleur après le 5 octobre. Les jeunes sont poursuivis dans les ruelles ou interpellés à leur domicile.

Mais la situation dans les rues d’Alger semble s’être calmée le samedi 8 octobre. Il y a bien des attroupements de manifestants mais sans affrontements importants. En fait la situation semble calmée mais pas encore maîtrisée car à tout moment, une explosion semble possible. A Oran, Blida, Bejaïa, Médéa et d’autres villes, des agitations ont lieu toute la journée. Le commandement militaire fait état de « pertes de vies humaines civiles et militaires ». Dans la nuit, de violents affrontements ont lieu à Alger, surtout à Kouba et Bachdjarah où l’armée a tiré sur la foule avec des mitrailleuses lourdes. Il y aurait eu près de 115 morts à Alger (170 morts en Algérie) (31).

Dimanche soir (9 octobre), le ministre de l’Intérieur El Hadi Khediri prononce un discours à la télévision. C’est la première intervention officielle. Le ministre semble dépassé par la situation, son discours ne correspond pas aux attentes des gens. Un discours du président est annoncé pour le lendemain. Mais pour ce lundi 10 est prévue aussi une manifestation organisée par le courant islamiste.

Les autres villes ne seront pas épargnées et des affrontements suivis de tirs sont enregistrés à Oran, Tiaret, Médéa, Chlef, Relizane, Tlemcen, Aïn-Defla, etc. Seules régions restées calmes : la Kabylie et Constantine.

b) La fusillade du 10 octobre

Le lundi 10 octobre a lieu une manifestation qui rassemble près de 20 000 personnes. Celle-ci commence à Belcourt et se déroule dans l’ordre. A diverses reprises, les manifestants se retrouvent face aux militaires ou aux forces anti-émeutes. A chaque fois des tirs de sommation sont lancés sans entraîner de perturbation importante. Arrivés à la place du Premier Mai « un appel au calme et à la dispersion est lancé (32) ». Les manifestants continuent et, arrivés devant le siège de la DGSN (Direction générale de la Sûreté nationale), tombent sur un important barrage composé de militaires, gendarmes, policiers et forces anti-émeutes qui bloque le passage. Une fusillade éclate. Premier bilan de la tuerie : 30 à 35 morts et 200 blessés.

Le déroulement de cette manifestation et la fusillade qui a suivi ont fait l’objet de nombreuses polémiques. Jusqu’à ce jour, aucune enquête n’a permis d’établir les faits et la responsabilité de ces tirs. Des témoignages font état de provocateurs qui auraient ciblé les militaires afin que ceux-ci tirent sur les manifestants. Pour d’autres, les « décideurs » militaires ont donné l’ordre de tirer, comme le rapporte l’ex-officier Hichem Aboud :

« Un sous-officier des équipes volantes de la DGPS rapporte que sur la place du 1 er  Mai, il a entendu Nezzar ordonner à un tankiste de tirer au canon sur la foule (33). »

Toujours d’après Hichem Aboud, le général Mohammed Betchine, chef de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée), l’en aurait empêché. Nezzar lui-même dit que la première victime lors de cette fusillade a été tuée par un adjudant-chef (34). Mais il parle aussi de provocation pour justifier la tuerie :

« Arrivés à Bab el-Oued, il y a eu provocation. Un des marcheurs a commencé à tirer, c’est un élément de Ali Benhadj qui a tiré le premier. Que pouvait-il se passer en pareille situation quand se trouvaient, sur la place de la DGSN, des éléments de la police, de la gendarmerie et de l’armée ? C’était le cafouillage, on tirait dans tous les sens. Je considère donc que c’était une provocation (35). »

Mostafa Brahami, un des plus importants protagonistes du mouvement islamiste de l’époque, relate les faits suivants :

« Nous décidâmes non seulement de ne pas participer à la marche, mais de l’annuler aussi dans la mesure du possible, Cheikh Ali Benhadj ayant pris la décision de la marche sans consultation préalable. On rédigea alors un communiqué (n° 2). Et Cheikh Sahnoun, Cheikh Mohamed Saïd et Mohamed Bouslimani, ainsi que nous-mêmes, sommes descendus à la mosquée de Sidi M’hammed (Alger, ex- Ruisseau) pour lire le communiqué et dissuader les gens d’aller affronter les mitraillettes et mitrailleuses d’une armée algérienne dévoyée, qui n’avait pas hésité à tuer des jeunes Algériens de sang-froid. Cheikhs Sahnoun et Mohamed Saïd pénétrèrent dans la mosquée et exhortèrent les gens. Bouslimani était resté à l’extérieur de la mosquée. La manifestation s’était ensuite dispersée dans le calme (36). »

Abed Charef, pour sa part, écrit :

« Selon différents témoignages recueillis alors, les points de vue sont divergents au sein du courant islamiste sur l’organisation de cette manifestation. Un courant radical estime qu’il faut la tenir coûte que coûte, indépendamment de l’évolution de la situation et de ce que les autorités peuvent décider, quitte à aller à l’affrontement. Un second courant, qui l’emporte, est plutôt favorable à un grand rassemblement, avec une participation large de la population, suivi éventuellement d’une marche pacifique. Ils pensent que les autorités laisseront la marche se dérouler, personne ne souhaitant un clash à quelques heures du discours à la Nation du président Chadli. Ali Benhadj semble avoir opté pour cette démarche. Enfin, un troisième courant, auquel se joint Cheikh Sahnoun, selon Le Monde, veut éviter l’organisation de la marche. Il craint une provocation qui déboucherait sur l’affrontement (37). »

Si provocation il y a eu, ce ne sera pas la dernière fois, puisque dans les événements qui secoueront l’Algérie dans les années suivantes, il sera souvent fait état de voitures banalisées desquelles partent des tirs sur des manifestants et des forces de l’ordre.

c) Le discours du président de la République

Le soir du 10 octobre, tout le monde attend avec impatience le discours du président. Il déclare « qu’il ne peut laisser le pays livré à l’anarchie et affirme sa volonté de tirer les conséquences politiques de ces émeutes, en annonçant de profondes réformes (38) ». Il promet au peuple qu’il aura à se prononcer sur ce projet de réformes. Bien qu’il ne les précise pas, l’espoir est grand. Mais l’attente que les responsables des tueries et autres violations soient sanctionnés ou démis de leur fonction est déçue.

Dès le lendemain, le calme revient dans les différentes villes et mercredi 12 octobre, l’état de siège ainsi que le couvre-feu sont levés. Jusqu’à ce jour, les causes précises de cet embrasement ne sont pas connues, même si la plupart des analystes s’accordent à considérer que le malaise social a été instrumentalisé par une fraction du pouvoir opposée aux réformes attendues (d’autres pensent que ces émeutes devaient cacher un putsch contre Chadli Bendjedid). Comme il n’y a jamais eu d’enquête à ce sujet, le flou reste entier. Mais quelle qu’en soit l’origine, il est établi que certains décideurs politiques et militaires, au premier rang desquels M. Nezzar, portent la responsabilité de la répression sauvage qui a sévi.

7. Le bilan de la répression

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 8) : « Les émeutes d’octobre 1988, [qui] ont malheureusement causé selon le décompte officiel 169 morts y compris les gendarmes et les militaires et 600 morts selon la plainte. »

a) Des centaines de morts

Étrangement, les conseils de M. Nezzar ne s’appesantissent pas dans leur Mémoire sur l’écart considérable entre le « décompte officiel » et celui avancé dans la plainte contre lui, qu’ils citent sans commentaires. Comme s’ils n’ignoraient pas que la répression a été d’une violence extrême, causant plusieurs centaines de morts.

Le bilan officiel de 169 morts sera annoncé par le ministre de l’Intérieur à la mi-novembre 1988 (alors même que le ministre de la Communication avait avancé celui de 176 morts au cinquième jour des émeutes). Mais en réalité, de sources hospitalières, on décomptera entre 500 et 1 000 morts et plus de 2 000 blessés.

Une liste nominative des victimes devait être publiée par le ministère de l’Intérieur, ce qui n’a jamais eu lieu. En novembre 1988, la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH) a publié un rapport sur la base de 230 témoignages. Parmi ces victimes, 51 décès, 100 arrestations arbitraires, 51 personnes torturées et 13 disparues. Au cours de la conférence de presse organisée afin de présenter ce rapport, un des responsables de la Ligue, Me Mahi Gouadni, a expliqué que des membres des services de sécurité auraient réglé des comptes en tuant des personnes et ce jusqu’à la fin du mois d’octobre. « A Tiaret, onze morts sont à déplorer », comme le rapporte Le Monde , qui rend compte de cette conférence de presse :

« Les personnes arrêtées ont été « rassemblées dans des stades et à Oran dans les arènes où elles ont été triées », avant d’être dirigées sur des lieux de détention « inappropriés », comme des casernes et des camps militaires, ou dans des endroits « non identifiés, dont tout le monde parle et qui relèvent de certains services » [.]

« « Il y a eu des morts violentes, dans la rue, sur les balcons, dans les maisons », a ajouté Me Gouadni, précisant que selon certains témoignages, on a tiré « avec la volonté délibérée de tuer, à El Harrach, Belfort, Bouzaréah, Chéraga, Blida, Sidi Lakhdar et Aïn Defla. [.] Les constatations de différents médecins font ressortir l’utilisation de balles explosives » (39). »

b) Des milliers d’arrestations

Dans une interview parue le 9 novembre 1988, Me Miloud Brahimi, président de la LADH, se prononcera sur le bilan :

« Le nombre de morts, d’après des enquêtes sérieuses, serait de l’ordre de cinq cents. Quant aux arrestations, elles s’élèvent à 3 700. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus que 1 500 détenus, puisque les adolescents et les prisonniers politiques ont été libérés (40). »

De son côté, Abed Charef précise :

« Les arrestations sans mandat, les perquisitions en dehors des heures légales et sans justification, les détentions dépassant le délai légal de garde-à-vue de quarante-huit heures, sont fréquentes (41). »

Dès le 8 octobre, le commandement militaire annonce que 900 personnes ont été arrêtées et vont être traduites devant les tribunaux statuant en audience spéciale. Les prévenus sont défendus par des avocats commis d’office et dans certaines villes, les procès ont eu lieu la nuit sans présence d’avocats. Les condamnations peuvent atteindre 6 à 8 ans de prison par la procédure des flagrants délits. Le 13 octobre, Me Miloud Brahimi déclare dans une conférence de presse que plus de 1 000 intellectuels, artistes et travailleurs ont été arrêtés en raison de leurs positions politiques.

Alors que les autorités ont annoncé le 15 octobre la libération de 500 prévenus mineurs, les arrestations continueront ensuite.

Un certain nombre de conclusions peuvent être tirées des témoignages publiés dans divers journaux et dans le Cahier noir de la torture , publié en 1989 (ouvrage dont nous reparlerons infra ) :

– Des arrestations ciblées de militants du PAGS sont intervenues avant même le déclenchement des émeutes.

Celles-ci semblent avoir eu lieu pour leur faire endosser au préalable la responsabilité des révoltes à venir. Mohamed Bouchakour, arrêté le 4 octobre, rapporte qu’avant d’être passé à la torture on l’accusa « d’être responsable des grèves dans la zone industrielle de Rouiba et des événements qui allaient se dérouler (42) ». N’est-ce pas un indice qu’en fait certains cercles du pouvoir concoctaient un plan d’insurrection et instrumentalisèrent le PAGS dans ce but ?

– Dès le 5 octobre, des arrestations massives et arbitraires ont eu lieu.

Celles-ci s’intensifieront les jours suivants et ne cesseront que bien après l’arrêt des émeutes. La plupart des hommes arrêtés sont très jeunes (entre 18 et 25 ans), le nombre de mineurs est élevé mais il y a aussi des personnes âgées de plus de 50 ans. Un des nombreux jeunes hommes arrêtés rapporte : « On nous a fait descendre au sous-sol de l’immeuble de la DGSN de Bab el Oued, [.] avec 200 autres jeunes personnes arrêtées ce 5 octobre (43). »

Abada Bettahar dit ne pas savoir à quel endroit il a été emmené, mais on lui aurait dit : « Ici, tu es à la DGPS (44) », « Ici, tu es au cour de l’État. La politique c’est nous (45). »

Yachi Achour, arrêté par la police, rapporte :

« On nous a conduit au commissariat de Réghaïa et mis dans une cellule. Les cellules étaient pleines de jeunes. [.] Nous étions 15 dans une cellule de 5 ou 6 mètres carrés, sans nourriture, ni couverture (46). »

Un autre homme, arrêté alors qu’il était à la recherche de ses fils, a été séquestré dans un endroit qu’il n’a pu identifier et été torturé (« on nous jeta dans une cave spacieuse mais basse, elle contenant près de cinq cents personnes » ; il y passera cinq jours à partir du 8 octobre (47)). Ainsi la plupart des témoignages recueillis font état de la présence de dizaines, voire de centaines de personnes dans des lieux qu’ils ne pouvaient pas toujours identifier.

Ce qu’il faut relever, c’est que de nombreux jeunes furent détenus au secret et torturés pendant plusieurs semaines, donc bien au-delà des émeutes. Certains n’ont même été relâchés qu’après le 2 novembre 1988, date à laquelle toutes les personnes arrêtées devaient être libérées provisoirement.

– Tous les corps ont participé à cette répression : police, gendarmerie et armée.

Les témoins font état de la présence d’éléments de la DGPS et de forces spéciales (parachutistes). A la lecture des témoignages recueillis des victimes dans l’Algérois, les policiers et gendarmes ont procédé à des arrestations dans les rues ou aux domiciles et ont embarqué dans un premier temps les suspects vers leurs commissariats et brigades respectives. Il s’agit notamment des commissariats de Aïn Benian et Reghaïa, le commissariat et la brigade de gendarmerie de Zeralda, la brigade de gendarmerie de Boufarik, Moretti, différents commissariats dans Alger, etc.

Lorsque ces locaux étaient pleins, les personnes arrêtées étaient enfermées dans des stades, casernes et à Oran, dans les arènes. Les suppliciés étaient torturés sur place, avant d’être libérés ou présentés devant le Procureur de la République et transférés à la prison d’El-Harrach ou au centre de prévention de Sidi Ghilès par exemple.

Mohamed Haroun, séquestré à la brigade de gendarmerie de Boufarik, témoigne avoir été torturé par des gendarmes en présence du chef de la daïra et un commandant de la DGPS (48). Omar Kaibi, qui a été arrêté par le même service rapporte qu’il a été enfermé dans une pièce de 9 m 2 avec 50 autres détenus (49).

Les policiers du commissariat de Aïn Benian semblent avoir fait du zèle dans l’emploi des méthodes fortes, puisque la majorité des dizaines de personnes qui sont passés par leur service ont été torturées.

Un des lieux de « transit » semble avoir été la caserne de police de Cheraga où des dizaines de prisonniers ont été parqués dans le garage. Ils devaient passer au travers une haie de policiers qui les accueillaient avec des coups.

Mais une des particularités de cette répression fut de transférer, souvent en présence d’officiers de la DGPS, un grand nombre de ces hommes au commissariat de Cheraga et surtout à la caserne militaire de Sidi Fredj (anciennement Sidi-Ferruch), dépendant de la DCSA (dirigée alors par le général Mohamed Betchine), où près de 800 d’entre eux (parmi lesquels des mineurs de 14 ans), ont été entassés dans une cave. L’une des victimes relate :

« La cave était sombre et il n’y avait aucune issue d’aération, la hauteur de la cave faisait 1,50 m, elle était pleine de cailloux et de verres cassés et ils sont venus casser le tuyau d’évacuation des eaux usées exprès pour que les égouts puent dans la cave (50). »

8. Les tortures étaient massives et systématiques

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 9) : « Ce que je peux dire de plus sur cette question, c’est que les cas de torture révélés durant les événements d’octobre sont une salissure qu’il faudra s’employer à effacer. [.] Avant de clore ce sujet, je persiste à croire et donc à dire que la torture, durant les événements d’octobre, n’a jamais atteint les dimensions d’un phénomène institutionnalisé et généralisé comme l’ont soutenu certains médias. Les cas relevés ne sont que le résultat de comportements irresponsables, mais ceci ne diminue en rien la gravité des faits et l’impérieuse nécessité de proscrire ces pratiques indignes . »

Il s’agit là d’une affirmation clairement mensongère. Car, outre le fait que M. Nezzar n’apporte aucun document attestant de ses « instructions claires, nettes et précises », il est parfaitement établi que l’usage de la torture par les forces de sécurité a été généralisé et systématique au cours de ces événements.

Comme nous l’avons mentionné, dès le 3 octobre, des militants du PAGS (Parti d’avant-garde socialiste) ont été arrêtés arbitrairement et torturés. Des centaines de personnes, tous âges confondus, ont été séquestrées dans des commissariats ou casernes où elles se sont retrouvées à la merci de policiers, gendarmes et militaires qui les battaient systématiquement et qui soumettaient nombre d’entre elles à des tortures autrement plus sophistiquées.

Après les événements, un « Comité national contre la torture » s’est constitué pour rassembler les témoignages de victimes. Début 1989, il a publié, à Alger, un Cahier noir de la torture , qui regroupe 70 témoignages. Dalila Morsly, une des membres du Comité, précise à propos des témoignages :

« Ils ont été classés en fonction des lieux où ont été effectuées les arrestations : Alger, Aïn Taya, Reghaïa, Aïn Bessam, Staouéli, Chéraga, Blida, Boufarik, Cherchell et Mostaganem. Nous avons donc là une géographie de la torture qui atteste, tout comme les dates d’arrestations (toutes situées entre le 3 et le 19 octobre), qu’il y a bien eu, [.] coordination de la répression (51). »

a) Le centre de torture de Sidi Fredj

Ceux qui furent transférés à la fameuse caserne de Sidi Fredj étaient reçus par les « paras ».

« Dès notre arrivée, j’ai reçu deux coups de poing sur le visage, ensuite on nous a déshabillés. On n’est restés qu’avec des slips. La première torture qu’on nous a faire était de ramper sur du gravier, des morceaux de verre cassé tout en recevant des coups de pieds, coups de crosses, coups de manches à balai, etc. Après cela, [.] les « paras » ont jeté sur nous de l’eau immonde, sale et répugnante. Ensuite on nous a réunis dans une sorte de salle, à genoux et les mains sur la tête. Avec tout cela les coups ne se sont pas arrêtés une minute (52). »

Arezki Tedjeddine fut aussi incarcéré dans cette caserne. Il rapporte que pendant qu’il subissait ces coups, il reçut un coup de baïonnette dans le corps. Il dut subir une intervention chirurgicale mais les interrogatoires de militaires comme de civils continuèrent tout au long de son hospitalisation à l’hôpital de Zeralda (53).

Toutes les formes de tortures ont été employées : chiffon, baignoires, électricité. Les prisonniers sont enchaînés par dizaines, leurs tortionnaires simulent des exécutions par égorgement, arrachent les ongles, comme l’a vécu Mohamed Haroun, cité précédemment.

Un des suppliciés rapporte :

« J’ai été embarqué le 12.10.88 à 7 h du matin par quatre hommes qui se disaient policiers. Ils ont pénétré par effraction chez mes parents et m’on emmené au commissariat. Ils m’ont mis dans un bureau, nu, menottes derrière le dos et en avant la bastonnade (ceinture, bâton, coups de pied et de poing, enfin avec n’importe quoi) et ensuite on nous a bien mouillés et en avant la gégène (électricité), et ce pendant cinq jours et quatre nuits sans laisser le temps de dormir un peu (54). »

Une autre victime relate :

« J’ai quand même persisté à nier. Alors, on m’a lié les mains aux pieds et on a fait passer une barre de fer sous mes genoux fléchis de manière à ce que je sois suspendu dans les airs. Là, on m’a mis un chiffon sur le visage, on m’a bouché le nez et on m’a fait boire de l’eau mélangée à du crésyl contenus dans une bouteille à moitié enfoncée dans la bouche, et tout cela durant une vingtaine de minutes. Devant mon insistance à nier, ils ont eu recours à d’autres méthodes de torture. On m’a attaché avec du câble électrique par les pieds, la tête balançant dans le vide. Là, on s’est mis à me battre, toujours avec des bâtons, des planches et des coups de pied au visage. Ensuite, on a ramené un jeune garçon de seize ans entourés de trois policiers. Ils l’ont sodomisé après l’avoir menacé de lui faire comme moi (55). »

Ce qui est frappant, c’est qu’une grande partie des victimes a subi des tortures sexuelles. Nombre d’entre elles ont été sodomisées, obligées de s’asseoir sur des bouteilles ou autre objet, d’autres ont eu le sexe mutilé, brûlé ou coincé dans un tiroir.

Un certain Badjou rapporte qu’à la caserne de Sidi Fredj, une autre personne du nom de Madouni avait indiqué son nom sous la torture et :

« On m’a appelé, à poil (nu sans slip) et en avant la bastonnade, en présence de Madouni. On m’a montré ce qu’a enduré Madouni tout en me proposant de signer ; j’ai refusé et avant la bastonnade. Puis, après, on m’a mis à plat ventre et ce toujours nu ; on a fait appeler 2 paras et j’ai reçu 3 coups de rangers au dos ; ça faisait atrocement mal ; et j’ai signé. On a obligé à Madouni à me frapper. Il m’a frappé et je suis tombé. Après ça on nous a obligés à faire des actes contre nature moi et Madouni. Après l’intervention d’un policier, cela s’est arrêté (56). »

Boudissa Djillali, qui s’était présenté volontairement à la gendarmerie de Boufarik parce que des rumeurs le désignaient comme un des incendiaires, rapporte :

« Pendant ma détention, j’ai assisté à la torture pratiquée sur les jeunes. Ils ont été battus avec rage, certains sodomisés avec une bouteille. Ils hurlaient de douleur. Ces tortures ont été pratiquées parfois en présence du chef de la daïra. Les tortionnaires les plus cruels ont été le capitaine, l’adjudant-chef et un certain Zangara (57). »

b) Les responsables militaires et politiques étaient informés de la torture.

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 9) : « Personnellement, je n’ai eu à être informé de ceci qu’après la levée de l’état de siège et deux ou trois jours avant que la presse n’en fasse état. »

Dès le 9 octobre, le PAGS publie sa deuxième déclaration depuis le début des émeutes dans laquelle il dénonce « les provocations, les arrestations arbitraires, les tortures et les mauvais traitements ». Il exige « la libération immédiate des détenus » et que « les responsables des illégalités soient démasqués et sanctionnés (58) ». D’autres appels d’intellectuels ou de formations politiques suivront. C’est dire que bien avant la levée de l’état de siège, l’opinion était au fait des pratiques de la torture. La presse algérienne ne pouvait, quant à elle, la rapporter, étant tout à fait muselée. D’ailleurs, 70 journalistes ont fait une déclaration pour se plaindre de la censure.

A la lumière de tous ces témoignages qui ne peuvent être cités dans leur intégralité, il est possible de conclure que tous les services ont été impliqués dans les tortures et qu’il est impossible que le commandement militaire n’en ait connu ni la nature, ni l’ampleur. Les méthodes et intimidations utilisées prouvent que la torture a été employée de manière systématique et par des spécialistes.

Imarazène El Hachemi, atrocement torturé, raconte :

« Mes tortionnaires me dirent alors : « Soit tu reconnais les faits et tu réponds avec franchise à nos questions ; soit nous te tuons. Le pouvoir est entre les mains de l’armée ; nous ferons de toi ce que nous voudrons ; nous te tuerons comme un chien sans que personne n’en entende parler. » De plus, ils ajoutèrent qu’ils n’avaient rien à attendre de la Ligue des droits de l’homme ni des avocats (59). »

De pareils propos ne peuvent être exprimés que lorsque l’impunité pour de tels actes est garantie. Cela dit, il est probable que les ordres aient été de sanctionner, réprimer et se venger avec tous les moyens disponibles mais d’éviter les morts. Des témoignages font état d’arrêt des sévices, d’hospitalisations quand les suppliciés sont dans un état critique.

c) Certains responsables vont même jusqu’à dire que la torture a été programmée.

Le général Mohamed Betchine, alors chef de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée), impliquée aussi dans la torture, a déclaré douze ans après les événements :

« Les manifestations d’Octobre 88 et les séances de tortures qui ont suivi ont été programmées à l’intérieur d’appareils. » Il parle d’un programme « Potemkine » concocté en juillet 1988. Il révèle qu’en plus de la caserne de Sidi Fredj, existait un autre centre de torture, « l’école Tamentfoust commandée par un colonel » et où « 1 267 personnes ont été emprisonnées (60) ».

Un de ses collaborateurs de l’époque, Hichem Aboud, a affirmé en 2001 que le général Betchine avait été impliqué dans les tortures. Dans une interview au Nouvel Observateur il répond à la question :

«  Vous avez accusé le général Betchine d’avoir, à l’époque, supervisé les séances de torture des manifestants arrêtés.

H. Aboud. – C’est lui qui dirigeait les séances de torture. Le général Nezzar lui-même reconnaît que la torture était pratiquée dans la caserne Sidi Fredj qui était sous le commandement de Betchine. Il a reconnu, aussi, que le beau-fils de Chadli, Kaddour Lahouel, qui était wali [préfet] de Tipaza, y avait assisté (61). »

Effectivement, le général Nezzar se réfère dans l’interview plusieurs fois citée au centre de Sidi Fredj, sans toutefois le nommer :

« Ce qui m’inquiétait, en revanche, c’étaient les témoignages selon lesquels les responsables des sévices revêtaient des uniformes de parachutistes dans un centre à Alger, abritant alors des services techniques. Celui-ci ne dépendait pas de l’armée. Il était rattaché à la présidence.

« Or, j’avais affecté dans cette zone un bataillon de parachutistes pour qu’ils aient comme base arrière ce centre. [.] Il s’est avéré qu’un wali avait revêtu un uniforme de parachutiste. C’était le wali de Tipaza, le beau-frère de Chadli. Il était présent en tenue de para, lui seulement en tant que civil. Quant aux auteurs des sévices et des brutalités ils dépendaient, pour emploi, de la présidence (62). »

Une partie des personnes emprisonnées a été relâchée sans aucune inculpation, d’autres ont été présentées au parquet. Les procureurs n’ont jamais pris en considération l’état physique des victimes, et se sont basés sur les PV faisant état des aveux soutirés sous la torture.

Bien que le ministre de la Justice de l’époque, Ali Benflis (actuel chef du gouvernement), ait annoncé le 23 novembre 1988 « qu’il a lui même donné les instructions aux procureurs généraux pour que « toute affaire de torture portée devant les tribunaux connaisse les suites prévues par le droit et la loi » (63) », aucun des tortionnaires n’a été poursuivi.

Le sujet est un tel tabou que la manifestation organisée en guise de protestation contre la torture, le 24 novembre 1988, a été interdite. Les quelque 5 000 manifestants se rassembleront pourtant, déterminés mais troublés par le souvenir proche de la répression.

9. Les islamistes et les émeutes d’octobre

Mémoire des conseils de M. Khaled Nezzar (p. 10) : « Récupérant le mouvement de révolte du 5 octobre 1988, les islamistes font une marche en date du 10, malgré les interdictions d’attroupements édictées durant l’état de siège. Ils scandent des citations coraniques, ponctuant la marche de « Allah ou Akbar » et des slogans violemment anti-pouvoir. Devant le laxisme de celui-ci, ils s’enhardissent et finissent par dévoiler leurs objectifs : l’instauration de l’État théocratique, la « dawla islamya » et l’application de la « chariâa » .

« Le programme d’un tel parti étant contraire à la Constitution et à la loi algérienne de 1989 sur les « associations à caractère politique » qui interdit la création d’un parti sur une base essentiellement régionale, religieuse ou sexiste, il n’empêche : le parti reçoit son agrément. Sa seule idéologie étant l’application intégrale de la chariâa, il s’approprie de la sorte la religion. »

Il s’agit là d’un raccourci historique simplificateur et parfaitement excessif (le FIS ne sera légalisé que onze mois après les événements d’Octobre). Au moment des manifestations d’octobre, en effet, les islamistes ne sont guère structurés politiquement, et bien incapables d’encadrer et orienter les jeunes révoltés. En revanche, le mouvement est fortement ancré dans la société sous forme de réseaux caritatifs et éducatifs, dans les mosquées dites « libres » et les universités.

Au cours des années quatre-vingt, le pouvoir avait adopté une double stratégie face aux revendications d’un mouvement islamique contestataire atomisé. Tandis qu’il anticipait sur un certain nombre de demandes et se faisait le premier promoteur de l’« intégrisme » qu’il prétendra combattre plus tard (le vendredi comme jour de repos, création de l’université islamique de Constantine, construction de mosquées, le « code de la famille » inspiré de la chariâa , etc.), il réprimait fermement toute manifestation publique : il s’accommodait donc parfaitement de l’idéologie « intégriste » dès lors qu’il pensait pouvoir la contrôler et l’utiliser à son profit, mais il n’entendait pas que d’autres s’en saisisse pour contester son pouvoir.

C’est ainsi qu’en 1982, lors d’une manifestation qui a regroupé des milliers de personnes, les principales personnalités du courant islamique ont été arrêtées. En avril 1984, ce sont 20 000 personnes qui assistaient aux obsèques du cheikh Soltani. Les islamistes de l’époque étaient surtout actifs dans le domaine social et éducatif, en fait dans les domaines que le pouvoir, à la suite des échecs économiques, négligeait de plus en plus.

Il est vrai qu’un groupe, le Mouvement islamique armé, constitué en 1982, va entreprendre des actions armées. Il sera progressivement démantelé et disparaîtra en 1987 avec la mort dans une embuscade de son chef Mustapha Bouyali (certains membres de ce groupe emprisonnés seront graciés en 1990 et rejoindront plus tard la lutte armée).

En réalité, les révoltes d’octobre surprirent les islamistes au même titre que les autres courants politiques. Contrairement à ce qu’affirment les conseils de M. Khaled Nezzar dans leur Mémoire, les islamistes appelèrent au calme en exhortant le pouvoir à ne pas utiliser la répression, comme le feront les autres formations, ne cherchant nullement la confrontation. Ils participèrent aux manifestations des jeunes. Ancrés dans la société, « les islamistes sont apparus comme le seul mouvement capable de mobiliser des troupes et d’influer sur le cours des événements (64) ».

Mais ce n’est qu’après l’adoption de la nouvelle Constitution du 23 février 1989 que de nombreuses formations islamistes verront le jour. La Rabita ad-Da’wa al-Islamiya (Ligue de la prédication islamique) est alors créée sous la direction du Cheikh Ahmed Sahnoun. Elle regroupe pratiquement toutes les tendances : la Salafiya avec Ali Benhadj et El Hachemi Sahnouni, les Frères musulmans représentés par Mahfoud Nahnah et Mohamed Bouslimani, la Djaz’ara (« algérianiste », affirmant son refus de toute allégeance à un quelconque mouvement musulman international), représentée par Mohamed Saïd, Mostafa Brahami et d’autres. Cette organisation ne veut pas être un parti. Ses objectifs sont :

« Raffermir la position de l’islam, corriger les directions sur le plan des croyances et améliorer le comportement moral : aider à l’élaboration de solutions vécues par le peuple tout en renforçant sa conviction en la solution islamique. Cette Ligue sera au service de Dieu et de l’islam et se battra sur le terrain de la pensée (65). »

Il ne s’agissait donc pas à proprement parler d’une structure politique. Pourtant, certains leaders islamistes ont envisagé un parti politique. Les responsables Ahmed Sahnoun, Mahfoud Nahnah (qui créera l’association Al-irchad wa-l-islah), Abdallah Djaballah (qui se dotera d’une association du nom de Nahda) et la Djaz’ara ne participent pas à la création du FIS, Front islamique du salut. Répondant à une attente populaire, le nouveau parti, dirigé par Abbassi Madani et Ali Benhadj, saura concilier discours religieux et démarche politique. Tout en centrant leur discours sur l’instauration de l’État islamique, les responsables du FIS exigent que la souveraineté du peuple soit reconnue. Dans une interview en décembre 1988, Abbassi Madani tient ainsi des propos qui expriment le sens commun de la majorité des Algériens :

« Ce qui s’est passé réellement [depuis l’indépendance], c’est l’édification d’un pouvoir sur des compromissions. Un pouvoir qui renie l’existence d’un peuple, notre peuple. Il [le pouvoir] a perdu sa raison d’être, parce qu’il est devenu un obstacle aux libertés. Au lieu d’être l’instrument qui permet d’atteindre ses objectifs, il est une fin en soi (66). »

Quant à Ali Benhadj, il déclarera qu’il :

« « n’a aucune objection » quant à l’instauration du multipartisme, « si les partis ouvrent pour le bien du pays et respectent sa liberté, sa dignité et son appartenance. Si un mouvement religieux apparaît, ce serait un fait positif, mais le courant islamiste doit avoir un rôle de guide, de conscience du peuple », alors que « le pouvoir a ses propres hommes qui ont leurs particularités » (67) ».

Les événements vont se précipiter avec les échéances électorales et confronter le nouveau parti à des défis qu’il lui sera difficile de relever, d’autant plus que les conflits internes au mouvement vont s’exacerber. D’autant plus que deux autres partis islamistes font leur apparition, An-Nahda, dirigé par Djaballah, et Hamas, dirigé par Nahnah en 1991.

Notes

1. Constitution de 1976, art. 111-120.

2. Khaled Nezzar , « Nous ne savions pas », in Octobre, ils parlent , ouvrage conçu par Sid Ahmed Semiane, Editions Le Matin, Alger, 1998, p. 71.

3. Larbi Belkheir , « Il n’y a pas eu complot », in Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 112.

4.Algérie : l’après-guerre civile , Nord-Sud Export, juin 1995, chapitre 2, « L’armée et les services ».

5. Larbi Belkheir , in Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 112.

6. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, Laphomic, Alger, 1990, p. 69.

7.Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 21.

8. Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , Entreprise nationale des arts graphiques, Alger, 1989, p. 19.

9. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 82.

10. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 98.

11. Le Monde , 15 octobre 1988.

12. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 90.

13. Ibid. , p. 91.

14. Ibid. , pp. 92-93.

15. Abdelhamid Brahimi , « La responsabilité du général Khaled Nezzar dans la répression et l’inauguration d’une politique de terreur en Algérie », témoignage produit en défense pour le procès en diffamation de M. Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia, 30 mars 2002.

16. Larbi Belkheir , « Il n’y a pas eu complot », in Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 118-119.

17. Khaled Nezzar , in Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 75.

18. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 99.

19. Ibid. , p. 94.

20. Ibid. , p. 100.

21. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 74 et 79.

22. Ibid. , p. 80.

23. Hichem Aboud , La Mafia des généraux , J.-C. Lattès, Paris, 2002, p. 130.

24. Lakehal Ayat, « On sait qui a mis le feu aux poudres », in Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 134.

25. Ibid. , p. 99. Le Monde du 11 octobre 1988 écrit : « Les rassemblements et les manifestations sont interdits. Le commandement militaire l’a clairement annoncé en précisant que ‘l’ordre a été donné aux unités d’intervention d’user de leurs armes contre tous ceux qui refusent d’obtempérer immédiatement aux injonctions de se disperser dans le calme’»

26. Ibid. , p. 99.

27. Ibid. , p. 100.

28. Ibid. , p. 79.

29. Ibid. , p. 82.

30. Ibid. , p. 58.

31. Radio Beur , Octobre à Alger , Seuil, Paris, 1988, p. 48-49.

32. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 24.

33. Hichem Aboud , La mafia des généraux , op. cit. , p. 132.

34. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 25.

35. Ibid. , p. 83.

36. Mostafa Brahami , « Réponse aux manipulations d’un expert manipulateur », 25 juin 2001, <http://www.algeria-watch.de/farticle/sale_guerre/brahami_aboud.htm>.

37. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 111.

38. Ibid. , p. 122.

39. Le Monde , 18 novembre 1988.

40. « Les confidences de Miloud Brahimi », Jeune Afrique , n° 1453, 9 novembre 1988.

41. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 130.

42. Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , op. cit. , p. 20.

43. Libération , 21 novembre 1988.

44. Délégation générale de la prévention et la sécurité, qui est le nom alors en vigueur des redoutables services secrets de l’armée, l’ex-Sécurité militaire, regroupant les services de renseignement extérieur et le contre-espionnage. La DGPS, théoriquement rattachée à la présidence de la République mais en réalité toujours très liée aux décideurs de l’armée, est alors dirigée par le général Lakhal Ayat.

45. Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , op. cit. , p. 65.

46. Ibid. , p. 28.

47. Ibid. , p. 31

48. Ibid. , p. 70.

49. Ibid. , p. 71.

50. Ibid. , p. 37.

51. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 47.

52. Ibid. , p. 73.

53. Ibid. , p. 21-22.

54. Ibid. , p. 47.

55. Ibid. , p. 48-49.

56. Ibid. , p. 40-41.

57. Ibid. , p. 67.

58. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 115.

59. Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , op. cit. , p. 59.

60. Le Matin , 5 octobre 2000.

61. Le Nouvel Observateur , 14 juin 2001.

62. Octobre, ils parlent , op. cit. , p. 88.

63. Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 159.

64. M.  Al-Ahnaf , Bernard Botiveau , Franck Frégosi , L’Algérie par ses islamistes , Karthala, 1991, p. 29.

65. I bid. , p. 30.

66. « Parcours maghrébins », cité par Abed Charef , Algérie 88, un chahut de gamins ?, op. cit. , p. 206.

67. Ibid. , p. 208.