La gégène et le chiffon

La gégène et le chiffon* Kamel Kateb, enseignant à l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme

in Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , Entreprise nationale des arts graphiques, Alger, 1989, publié par Algeria-Watch, 5 octobre 2008

Dans la nuit du 3 au 4 octobre 1988, j’ai été réveillé par des coups de sonnette à ma porte. J’ai regardé par l’oeil de bœuf et j’ai vu plusieurs personnes à ma porte. Ils se sont présentés comme étant des agents de police (chorta). J’ai refusé d’ouvrir la porte car ils ne se sont pas présentés aux heures prévues par la loi. Je leur ai demandé de justifier leur appartenance à la police, ils m’ont glissé sous la porte un papier avec entête du ministère de la défense, et au bas un cachet et une signature illisibles.

J’ai attendu 6h du matin pour ouvrir la porte, il y avait plus d’une dizaine de personnes sur le palier. L’un d’eux voulait entrer, j’ai exigé un mandat de perquisition signé du juge, conformément à la loi. Pour toute réponse, je fus happé par une dizaine de mains, j’ai commencé à crier et à protester, ils m’ont mis leurs mains sur la bouche et m’ont entraîné dehors. Ils étaient plusieurs, m’ont fait monter dans une voiture blanche dont je n’ai vu ni la marque, ni l’immatriculation. Je me suis retrouvé à l’arrière de la voiture entre deux individus, l’un d’eux me mit la tête sous sa cuisse afin de m’empêcher de voir le trajet.

Lorsque la voiture s’arrêta, ils me mirent une cagoule et me firent suivre un chemin en forme de labyrinthe, conduisant à une salle où il y avait un bureau et du matériel photographique. Ils me demandèrent de vider mes poches et de me déshabiller, tout nu, ils me remirent une combinaison bleue sans boutons et me prirent en photo, de face et de profil avant de me conduire vers une cellule sans fenêtre, de deux mètres de long sur un peu plus d’un mètre de large. Dans cette cellule il n’y avait qu’un matelas en éponge et une couverture.

Quelques temps après, on vint me chercher pour me monter à l’étage du dessus ou devaient commencer les interrogatoires. Comble de l’ironie, ils me questionnèrent sur les raisons de ma présence dans leurs locaux. J’ai protesté contre l’illégalité de leur action, ils m’ont reproché d’avoir fait du boucan lors de mon arrestation (plutôt enlèvement, dans les formes où cela s’est fait). J’ai rétorqué en leur disant que j’étais un honnête citoyen et que si les services de sécurité m’avaient fait une convocation en bonne et due forme, je me serais présenté, ils étaient une vingtaine à participer a l’interrogatoire. Ils se sont présentés comme étant de la DGPS.

Ils affirmèrent que j’étais un responsable du PAGS et que j’étais l’organisateur des évènements qui allaient se dérouler les jours suivants. Ils ont cherché après un tract appelant au soulèvement pour le cinq octobre. Je leur ai répondu que je n’avais jamais vu un tel tract. L’interrogatoire se faisait de jour comme de nuit, avec de brèves accalmies ou l’on me redescendait dans le cachot que j’occupais (n°12).

Ils disaient et répétaient qu’ils me feraient parler sans utiliser la torture, ils me firent croire que ma femme était entre leurs mains et qu’elle avait parlé, que mon fils était à l’hopital, etc…

Le mercredi 5.10.1988, ils firent un simulacre de torture à l’électricité, ensuite me passèrent à tabac ( coups de pieds, gifles, utilisation d’un bâton à décharge électrique); après cela, l’interrogatoire reprit dans les mêmes formes que la veille, c’est à dire plusieurs équipes se succédant.

Le jeudi 6.10.1988, après plusieurs interrogatoires, je fus conduit a la salle de torture. Ils m’ont obligé à me déshabiller et m’ont allongé sur un sommier métallique, puis, ils ont commencé à appliquer l’électricité a l’oreille et au sein. Ils étaient quatre, deux qui dirigeaient et deux qui exécutaient, ils veillaient à ne pas laisser de traces et modulaient les décharges électriques. Ensuite, ils ont ramené quatre paires de menottes et m’ont fixé au sommier, ils continuèrent a appliquer l’électricité en me mettant un bâillon dans la bouche et en jetant sur mon corps de l’eau. Ils imbibèrent le bâillon de crésyl, puis versèrent carrément du crésyl sur le chiffon, pendant qu’un des exécutants, en s’aidant de la combinaison, appuyait sur mes jambes, ils m’appliquèrent l’électricité sur les parties génitales. Après cela, l’interrogatoire reprit et se poursuivit tard dans la nuit. Le lendemain, vendredi 7.10.1988,l’interrogatoire reprit encore, avec passage à tabac et se prolongea jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Je suis resté dans le cachot jusqu’au mardi 11.10.1988. Ce jour là, on me donna du matériel pour rasage et après m’être rasé, on me conduisit à l’étage du dessus ou il y avait d’autres personnes arrêtées. On nous offrit du café et on nous projeta la cassette vidéo du discours prononcé par le Président de la République, le 10.10.1988. A la suite de l’allocution, on nous demanda notre avis, et un débat s’est engagé.

Le mercredi 12.10.1988, au soir, j’ai été libéré, ils m’ont fait signer au préalable des papiers attestant entre autre que j’avais été bien traite. II faut signaler enfin que pendant toute cette période, j’ai entendu des personnes crier du fait des supplices qu’elles subissaient. Pendant les rares moments d’accalmies, on pouvait entendre des voix de femmes et d’enfants.

* Titre d’Algeria-Watch