5 octobre 1988 – 2013, l’espoir doublement assassiné

5 octobre 1988 – 2013, l’espoir doublement assassiné

Un quart de siècle de désillusions

El Watan, 5 octobre 2013

Que signifie encore le 5 Octobre, si ce n’est l’échec, la trahison et le rêve brisé. C’est du moins le sentiment de cette génération d’Algériens ayant accompagné ce tournant de l’histoire qui n’a profité, à ce jour, qu’aux partisans de l’ultralibéralisme prédateur au sein du pouvoir.

La plaie demeure ouverte et ce 25e anniversaire coïncide avec moment où le pouvoir, au péril de la nation, s’apprête à allonger sa durée de vie. Ce même pouvoir qui était aux commandes en 1988 et que les Algériens ont tenté de chasser. Sans succès.
Jamais l’Algérie n’a pu s’engager dans un processus démocratique depuis la révolte des jeunes. Une révolte à défaut d’une révolution, l’élite n’ayant pu transformer la colère populaire en revendications politiques de rupture et mener la révolution jusqu’au bout.

Dans une tribune publiée en 2011 sous le titre «Octobre 1988, ‘‘un printemps algérien’’», le journaliste Akram Belkaïd jugeait : «Il faut tout de même reconnaître qu’Octobre a un goût d’inachevé. […] Certes, il y a eu comme acquis le multipartisme et la liberté de la presse, mais peut-on parler de nouvelle donne quand le dictateur de la veille se transforme soudain en réformateur ? Mais la société algérienne n’a pas voulu aller plus loin dans la contestation. Les classes moyennes, apeurées par tant de violence, ont cru naïvement que le système, soudainement vertueux, allait leur accorder plus de libertés et de démocratie. […] Quelle erreur ! Le ‘‘printemps algérien’’ était condamné alors qu’il avait à peine commencé».

L’espoir assassiné

Il faut dire que le contexte interne et externe était diffèrent de celui qui a généré le Printemps arabe en 2011. Il faut dire aussi que les islamistes étaient déjà là, prêts à détourner le fleuve de la démocratie et hypothéquer l’avenir du pays.
A l’époque, le pouvoir mené par Chadli Bendjedid n’avait pas eu besoin de recourir à la contre-révolution pour avorter la marche des jeunes émeutiers. Il a fallu juste prononcer un discours, faire des promesses et élaborer une nouvelle Constitution pour déjouer la volonté populaire.
«Ces quelques journées vécues dans l’enthousiasme des jeunes, la colère et les espoirs de toutes les générations, ont ébranlé le régime autoritaire sur le moment et durant quelques mois. Mais la grande vague de fond n’a pu transformer la nature et les logiques hégémonistes du système. L’édifice oligarchique, bâti sur une combinaison de pratiques super étatistes et d’appétits libéraux de plus en plus sauvages, a été replâtré et repeint aux couleurs d’un pluralisme sans démocratie», écrivait, en 2008, l’ancien secrétaire général du PAGS, Sadek Hadjeres.

Peu à peu, l’amertume remplace l’exaltation. La naïveté de la classe politique naissante et des médias fraîchement libérés arrangea les forces réactionnaires tapies dans l’ombre. L’assassinat de Boudiaf et l’explosion de la violence islamiste fermeront la parenthèse. Une parenthèse que les Algériens avaient cru se rouvrir en élisant Zeroual, mais de nouveau, l’élan est brisé avec la démission forcée de ce dernier. L’intronisation de Bouteflika, candidat du pouvoir et non du peuple, inaugure une ère nouvelle, celle de l’absolutisme, celle de la compromission avec l’islamisme et de la prévarication.

Génération désenchantée

25 ans après, en dépit des sacrifices et d’un lourd tribut payé par les enfants de l’Algérie, que peut-on inscrire au chapitre des réussites ? Rien, si ce n’est la victoire du peuple face aux hordes terroristes qui ont mis les moyens pour pacifier l’Algérie par le génocide.
Une victoire transformée par le président Abdelaziz Bouteflika en capitulation à travers les lois scélérates de la concorde civile et la réconciliation nationale. Le terrorisme est vaincu, mais pas sa matrice idéologique, l’islamisme. Comme si ce mal ne suffisait pas pour contraindre et humilier l’Algérien, on inventa la corruption à échelle industrielle. En 2012, l’indice de perception de corruption de l’ONG Transparency International classe l’Algérie 105e sur 176 pays. L’impunité devient un levier de gouvernance. Les valeureux fils du pays, ceux qui ont résisté au terrorisme, s’exilent. Le pays est vidé de sa sève.

Les prix du pétrole augmentent, les clans au pouvoir s’accrochent plus que jamais à la rente, adoubés par les puissances ultralibérales. La démocratie n’avance pas. Pire, les acquis d’Octobre sont remis en cause. Le multipartisme instauré par la Constitution de 1989 est resté un simple élément de décor, s’indigne Me Boudjemaâ Ghechir.

Hypocrisie

Sournoisement, le pouvoir revient à brider les libertés collectives et individuelles : la loi sur les partis est révisée en faveur du censeur comme celle sur les associations ; l’acte journalistique est puni par le code pénal. Les Assemblées élues, piliers du système démocratiques, sont vidées de leur sens par des partis-Etat (Le FLN et le RND et une opposition factice) qui biaisent la fonction d’antipouvoir avec des majorités obtenues grâce à des élections truquées. En Kabylie, le pouvoir assassine des centaines de jeunes qui n’ont que demander à s’émanciper dans leur identité. Fatigués, désenchantés, les Algériens acceptent la paix des braves et cèdent à l’esprit rentier. L’école de Benbouzid fera le reste.

En 2011, nos voisins tunisiens et égyptiens réussirent à renverser leurs dictateurs par des révolutions qui rivalisèrent de beauté. Les deux peuples débordaient de fierté sur toute la planète qui a suivi avec admiration ces moments de gloire des peuples. A Alger, le pouvoir inquiet d’une probable épidémie révolutionnaire, ouvre les vannes de la rente et envoie ses lieutenant discourir pour convaincre les Algériens que le Printemps est inutile ayant déjà eu lieu en 1988 et que l’Algérie est en avance sur le reste du monde arabe. Mensonge grossier de la part de ce même pouvoir qui considérait Octobre comme un non-événement, au mieux comme un «chahut de gamins». L’hypocrisie du pouvoir réhabilite pour un moment la mémoire d’Octobre et reconnaît l’événement comme fondateur de la démocratie chez nous.

Les relais de la propagande officielle tentent aussi, avec un succès relatif, de discréditer les révolutions tunisienne et égyptienne mises dans le même sac des tentatives avortées en Libye et en Syrie. Une fois passé le nuage, le pouvoir est revenu à sa préoccupation majeure : son maintien. Bouteflika boucle 14 ans de règne, un score brejnévien, et s’assure un mandat à vie, à contre-courant de l’histoire. Les martyrs d’Octobre n’en finissent pas de se retourner dans leurs tombes.

Cette époque connaît aussi la disparition d’une génération d’opposants : Hachemi Cherif est mort, Salah Boubnider aussi, Saïd Sadi et Rédha Malek se retirent, idem pour Aït Ahmed. Les forces démocratiques sont laminées et la relève n’est pas assurée, du moins aux yeux des Algériens, en rupture avec une classe politique en mal d’idées. Le pouvoir remporte la bataille contre ses détracteurs en déstabilisant les partis par le redressement, la manipulation et la corruption.

Pays riche, peuple pauvre

25 ans après, l’économie est toujours faible, totalement dépendante des hydrocarbures. Les élections ne sont ni libres ni indépendantes. L’école est débilitante, la santé est avilissante, les droits de l’homme sont broyés. L’inféodation de la société civile, l’absence de transparence dans la gouvernance, le non-respect de la Loi, la panne de l’appareil judiciaire, le manque d’efficience et la corruption caractérisent donc la gouvernance en Algérie, affirme la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH) dans son rapport 2012 sur la gouvernance en Algérie.

Face au spectacle de la prévarication massive, la démobilisation est totale. Dépossédé de la capacité de rêver, abattu par un sentiment de castration, l’Algérien ne croit plus en rien. Le suicide devient une option largement partagée. La harga aussi. Tout ça pour ça ! «Pour certains le 5 Octobre a été une vague, mais une fois que la marée s’est retirée, il n’est resté que des pierres», écrivait Me Ali Yahia Abdennour. Avec son optimisme légendaire, le grand militant de la démocratie et des droits de l’homme rappelait aussi que «lorsque des jeunes manifestent pour retrouver le chemin de la dignité et de la liberté, luttent pour sortir le pays de l’arbitraire, de l’injustice et de la corruption, c’est que rien n’est perdu et que l’espoir est permis ; tout pouvoir a besoin d’être contesté ; il ne peut être que contesté de l’extérieur et non transformé de l’intérieur». (1) L’Algérien a-t-il encore les ressorts pour devenir maître de son destin ? L’histoire nous le dira.

(1) Le 5 Octobre : Ce que j’en sais, publié in Lematindz du 4 octobre 2008
Nouri Nesrouche


5 octobre 1988 – 2013 : l’espoir doublement assassiné

«Les acquis d’Octobre 1988 remis en cause»

Les militants associatifs n’y sont pas allés par quatre chemins pour attirer l’attention sur le risque encouru et les défaillances des forces politiques d’opposition à défendre les droits acquis, grâce à la mobilisation, il y a 25 ans.

Attention, danger de mort !» Les acquis de la révolte du 5 Octobre 1988 risquent d’être définitivement remis en cause. C’est le SOS lancé par les participants à la conférence-débat organisée, hier à Alger, par l’association RAJ et le CLA, à l’occasion du 25e anniversaire des événements d’Octobre 1988. Autorisée par les autorités – c’est une surprise même pour les organisateurs –, cette rencontre s’est tenue avec la participation de plusieurs acteurs et militants du mouvement associatif, dont l’ancien secrétaire général de RAJ, Hakim Addad, le journaliste et écrivain, Hocine Belalloufi, le secrétaire général du CLA, Idir Achour et le président de RAJ, Abdelouhab Fersaoui. Ces derniers n’y sont pas allés par quatre chemins pour attirer l’attention sur le risque encouru et les défaillances des forces politiques d’opposition à défendre les droits acquis, grâce à la mobilisation, il y a 25 ans.

Les intervenants se sont focalisés d’abord sur la nouvelle loi sur les associations qui s’est confirmée comme étant une épée de Damoclès au-dessus de la tête des militants associatifs. «Il ne s’agit plus de dire que les libertés sont menacées, mais de reconnaître que cette loi va tuer toutes les velléités revendicatrices à travers des associations légalement constituées. Aujourd’hui c’est le tour des associations, demain ce sera celui des syndicats autonomes, après- demain il sera même possible de passer aux partis politiques sans oublier la presse», expliquent-ils. Selon eux, les nouvelles lois «dont le but est purement et simplement de tuer les défenseurs des acquis démocratiques et les outils qui dans la société permettent cela, les associations, ramèneront le pays à la situation qui prévalait avant 1988».

Les participants appellent, dans ce sens, à la mobilisation pour l’abrogation de la loi sur les associations de 2012. «Le gel des associations à Oran nous interpelle tous. Nous sommes arrivés à mobiliser 20 personnalités universitaires et 18 associations à Oran pour appeler à l’abrogation de cette loi. Nous allons lancer une pétition nationale prochainement», a déclaré Fatma Boufenik, maître de conférences à l’université d’Oran. Hakim Addad abonde dans le même sens. «La mobilisation pour l’abrogation de ce texte est une urgence. C’est un texte qui écrasera la démocratie», déclare-t-il, relevant les défaillances de certains maillons de la chaîne, qui est la classe politique.

«L’alternative, le maillon manquant»

«Depuis 2012, les acquis d’Octobre commencent à être remis en cause. Toutes les associations sont menacées. Mais où sont les partis politiques qui ont aussi bénéficié des acquis d’Octobre 1988 ? La situation est dangereuse», enchaîne-t-il. Dans le même sens, Hocine Belalloufi revient sur ce qu’il appelle l’échec «des forces nationalistes et démocratiques à présenter une alternative». «Il y a une défaillance des forces politiques à faire la jonction entre les revendications sociales et politiques afin d’imposer le changement», dit-il. Selon lui, tous les projets politiques doivent prendre en considération les luttes sociales. Pour sa part, le syndicaliste Idir Achour explique que la mobilisation doit se faire, à la fois, dans le lieu de résidence et le milieu de travail. «Les perspectives peuvent être construites dans ces deux lieux. Car les problèmes sont les mêmes partout et la formation des militants se fait sur le terrain», insiste-t-il.

Les jeunes, ajoute Abdelouhab Fersaoui, doivent aussi s’imposer comme des meneurs dans la construction démocratique. «Les jeunes constituent la majorité de la population algérienne. La jeunesse a un grand rôle à jouer dans la construction démocratique. Elle doit être un acteur et une force de propositions», soutient-il, appelant les jeunes à prendre exemple «sur nos aînés qui ont arraché l’indépendance du pays».
Madjid Makedhi