Daho Djerbal: « Octobre 88 était la convergence entre un ras-le-bol généralisé et de profondes divergences au plus haut niveau de l’État »

DAHO DJERBAL. Historien et directeur de la revue NAQD

« Octobre 88 était la convergence entre un ras-le-bol généralisé et de profondes divergences au plus haut niveau de l’État »

El Watan, 5 octobre 2008

Daho Djerbal est un éminent universitaire bien connu pour ses travaux « d’historien du temps présent », comme il aime à se définir. Il est aussi le directeur de NAQD, la prestigieuse revue de critique sociale n Il a bien voulu se prêter à nos questions pour tenter d’expliquer le « Moment Octobre 88 », sa genèse, ses ressorts et ses effets sur la marche de l’histoire de l’Algérie contemporaine au cours des vingt dernières années.

Nous commémorons cette année le vingtième anniversaire des événements d’Octobre 88. Quelle genèse pourriez-vous esquisser du 5 Octobre ? Vingt ans après ces événements fondateurs, y voit-on plus clair ou bien sont-ce les mêmes zones d’ombre qui persistent ?

Effectivement, on peut se poser cette question en se demandant : l’expérience historique d’une société qui a traversé une crise majeure comme celle-ci a-t-elle été retenue ? Les leçons ont-elles été tirées ? Je peux dire de prime abord que non. Aucune leçon n’a été tirée, ni par les uns, ni par les autres. Quand je me réfère à un document que les universitaires ont élaboré à l’époque dans le cadre d’une coordination interuniversitaire pour la démocratie, on peut se demander si les causes d’Octobre 88 ne sont pas encore réunies aujourd’hui. Ce document soulignait que parmi ces causes on peut citer : les inégalités sociales criardes, le confort indécent et le luxe d’une classe liée au régime, la dégradation des conditions sociales de la majorité du peuple algérien, la baisse du pouvoir d’achat, l’envol des prix des produits de première nécessité et la stagnation des salaires qui restaient pour la majorité insignifiants, la pénurie des produits de base, les problèmes de la vie quotidienne (logement, eau, transport), la faillite du système éducatif qui jette chaque année des milliers de jeunes à la rue, une politique de compression du personnel et de non-création d’emplois qui se traduit par un chômage endémique et laisse notre jeunesse sans perspective, l’abolition d’acquis tels que la médecine gratuite, la sécurité sociale et le soutien des prix. Sur un autre plan, Octobre traduisait un désir profond de changement du système politique, et une crise de confiance entre le peuple et l’Etat, représenté à l’époque par le parti FLN, les autorités locales et les organisations de masse. On peut déduire de tout cela que le diagnostic qui a été fait des causes d’octobre 88 reste d’actualité dans la mesure où les caractéristiques du malaise social, de la crise politique et de la crise de la pensée dominante restent présentes aujourd’hui comme si de rien n’était, comme si l’Algérie n’avait pas connu Octobre 88, n’avait pas connu la crise institutionnelle qui a suivi Octobre 88, et n’avait pas connu la tragédie des années 1990.

Vous abordez les causes, j’allais dire structurelles, qui ont préparé le terrain à Octobre 88. Pour l’historien que vous êtes, en termes d’intelligibilité d’un événement de cette ampleur, privilégiez-vous plutôt la thèse de la révolte spontanée, ce qu’on a appelé « chahut de gamins » (selon la formule malheureuse de Ali Amar), ou bien la thèse « manipulationniste » qui voit dans Octobre un événement provoqué, alléguant du fait que ces conditions sociales ont eu un détonateur politique au sein du pouvoir comme certains inclinent à le penser ?

Si l’on prend en compte l’ensemble de la documentation qui est à notre disposition aujourd’hui, on peut considérer que l’événement Octobre 88 est un événement complexe où interfèrent à la fois une crise globale du système institutionnel et une crise du régime politique, du système du parti unique et une crise économique majeure. On s’est ainsi retrouvés à la fin de l’année 88 dans une situation de banqueroute financière et de banqueroute institutionnelle qui s’ajoutait à la crise sociale et économique. Celle-ci est due au fait que, durant toutes les années 1980, le Plan d’ajustement structurel a été mené tambour battant, avec pour conséquence des centaines de milliers d’emplois supprimés. Ainsi, nous étions dans une situation où se conjuguaient à la fois les effets des mesures draconiennes de désétatisation et de dénationalisation sur le plan économique et social, et ceux de la crise de la représentation et de la représentativité des appareils de l’Etat, et la crise de l’appareil politique de l’Etat représenté par le parti unique. On peut donc dire qu’Octobre 88 n’est pas un mouvement spontané mais la convergence d’un ras-le-bol généralisé des mouvements sociaux, des syndicats et des mouvements politiques qui n’arrivaient plus à trouver les moyens de négocier un nouveau contrat, de nouvelles dispositions de gestion des affaires publiques et de perspectives de sortie de crise. En même temps, il y avait de profondes divergences au plus haut niveau de l’Etat à propos des options de sortie de crise.

L’un des enjeux majeurs, c’était le libéralisme ? Un changement de cap économique ?

La négociation portait sur trois options, trois directions possibles. La première direction était représentée par le coordinateur du parti de l’époque Mohamed-Chérif Messadia et d’autres de ses soutiens au niveau gouvernemental comme dans la sphère militaire qui prônaient le conservatisme absolu, c’est à dire laisser le FLN, comme parti unique, continuer de fonctionner avec un secteur d’Etat même moribond, avec un refus de la libéralisation et de toute ouverture de type démocratique. Un deuxième groupe considérait qu’il était maintenant temps d’apporter quelques réformes. Ces réformes se présentaient à l’époque comme la possibilité d’une ouverture à l’intérieur du FLN avec la création de tribunes ou de courants au sein du parti. Elles envisageaient, par ailleurs, l’autorisation pour un certain nombre de partis de s’organiser et de s’exprimer, mais qui resteraient évidemment des partis périphériques ne remettant pas en cause le leadership du FLN. Une troisième tendance était une tendance libérale et même néolibérale qui pensait à une remise en question du régime, une remise en question du parti unique, une remise en question des formes de représentation parlementaire, avec une libéralisation absolue, principalement de l’économie, avec des investissements à la fois nationaux et internationaux qui remettraient en question le monopole de l’Etat. Les divergences entre ces groupes au plus haut niveau des sphères décisionnelles commençaient à devenir cruciales à partir du printemps 88. Il me semble – c’est une hypothèse – que le consensus n’a pas été atteint, et donc ces groupes sont entrés en conflit en instrumentalisant et en manipulant les forces sociales et les forces politiques émergentes. Nous sommes ainsi arrivés en octobre 88 comme avec un scénario déjà mis en forme.

L’un dans l’autre, peut-on dire qu’Octobre était une violence nécessaire ou, pour emprunter une formule à Mohamed Arkoun, un événement « historiquement programmé » ?

On ne peut pas dire en histoire que les violences sont nécessaires. On peut juste constater les faits. Ce qui est certain, et c’est là un autre élément qui conforterait la thèse de la manipulation et de l’instrumentalisation d’un mouvement de ras-le-bol général de contestation du régime, c’est que tout au long des manifestations d’Octobre il y a eu ce qu’on avait appelé les francs-tireurs. On se demande aujourd’hui encore qui étaient ces personnes qui circulaient dans des véhicules banalisés et qui tiraient sur les foules et sur les forces de sécurité sans que personne ne les poursuive. En tout état de cause, la conjugaison de ces deux mouvements qui étaient à l’œuvre est importante à souligner, entre l’effet d’une crise généralisée et celui d’un règlement de comptes au sein des sphères dirigeantes. Pour répondre maintenant à votre question, il faut noter qu’en histoire l’évolution n’est jamais linéaire ni logique. L’histoire se fait par ruptures d’équilibre. On peut considérer qu’Octobre 88 a été l’indicateur d’une rupture d’équilibre et donc d’un changement nécessaire. Ce qui était nécessaire, c’est la volonté de changement. Les conditions de cet événement étaient réunies, mais personne ne pouvait décider à l’avance du moment où ce soulèvement devait avoir lieu.

C’est comme pour les séismes, on ne peut pas les prédire…

Absolument ! C’est tout à fait l’exemple qui convient en la circonstance. L’éclatement d’une insurrection généralisée était inéluctable, mais on ne pouvait pas décider sous quelle forme ni à quel moment cela allait se manifester. Personne ne pouvait le planifier. Le deuxième volet que je souhaiterais aborder avec vous M. Djerbal se rapporte aux conséquences d’Octobre 88 et ce qui a suivi ce soulèvement populaire. A ce propos, on peut distinguer, me semble-t-il, deux segments importants : l’après-Octobre immédiat qui va grosso modo de 1988 à 1992, et le chaos des années 1990. D’aucuns considèrent que la période 88-92 est « l’âge d’or » de l’expérience démocratique en Algérie. Qu’en pensez-vous ? C’était en réalité un exutoire, c’est-à-dire que toutes les forces contenues, qui s’étaient développées plus ou moins clandestinement, d’une manière plus ou moins tolérée, dans les années 1980, se sont révélées au grand jour. Je pense au mouvement des droits de l’homme et ses ligues qui ont existé depuis 81-82, je pense au PAGS, je pense au Mouvement culturel berbère (le MCB), et je pense aux mouvements islamistes fondamentalistes. Je pense aussi aux formes d’expression démocratique dans la presse et les médias. Il y avait des velléités, un potentiel d’expression libre qui ne passait pas par le canal du parti unique. Donc, tout cela, de 1988 à 1991 pour être plus précis, a trouvé un exutoire par la porte entr’ouverte par le régime en place. Ainsi, on va se retrouver en Octobre 88 comme dans une sorte de sortie à l’air libre, avec, à la clé, l’émergence de forces qui étaient déjà organisées, qui avaient déjà leur plate-forme. De ce point de vue-là, cela a été salutaire effectivement. On a eu l’impression à un moment donné que nous étions portés par une grande vague de liberté démocratique. Ce qu’on peut dire également, c’est que durant les premiers jours et les premières semaines d’Octobre 88, les forces de la police et de la sécurité militaire ont visé presque exclusivement les dirigeants du parti communiste, le PAGS, et les dirigeants syndicalistes. Ils ont non seulement arrêté mais torturé, maintenu en détention abusive, des centaines de gens à qui on a fait subir des sévices physiques et moraux comme si Octobre 88 avait été planifié et organisé par les communistes, les syndicalistes et les représentants des mouvements démocratiques.

Donc, il y avait d’un côté la brutalité de la réponse du régime, soit un haut moment de dictature, et puis, il y a eu cette espèce d’euphorie générale qui avait suivi, comme si les Algériens sortaient dans la cour d’une prison prendre l’air…

Oui, mais cela c’est la forme extérieure du phénomène. En réalité, c’est l’effet attendu de toute forme de répression dans la longue durée. Il arrive toujours un moment où les ruptures d’équilibre laissent apparaître une sorte de bulle d’oxygène où l’on assiste à une agitation généralisée, frénétique, dans tous les domaines de l’expression.

Pour vous, au fond, rien n’avait changé. Le régime campait sur sa rigidité…

Tout à fait ! Puisque nous sommes passés d’un état de siège qui a duré quelques semaines à un état d’urgence qui dure jusqu’à ce jour, et qui est devenu un mode de gouvernement permanent. On avait l’impression que quelque chose de nouveau était en train de s’installer, avec la loi sur la presse, le code de l’information de M. Hamrouche, etc. On avait l’impression qu’il y avait une nouvelle forme d’expression à la télévision, un changement de tonalité, et même l’usage de l’arabe dialectal dans certaines émissions. Tout cela laissait l’impression que quelque chose était en train de changer, mais dans le fond, dans le système éducatif, dans l’idéologie dominante du régime, les choses restaient les mêmes. C’était toujours les mêmes chapes de plomb qui s’imposaient à la société en lui laissant quelques pores par lesquelles elle pouvait respirer.

L’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992 a marqué une rupture brutale de cet élan qui soulevait la société. Le sentiment général est que cette espèce de « deuxième république » si on peut l’appeler ainsi, née symboliquement de l’insurrection d’Octobre 88, qui était porteuse d’espoirs et de nouvelles promesses, a tout de suite été dévoyée dans la mesure où elle a enfanté un « monstre » nommé FIS qui, à son tour, a accouché de l’islamisme armé… Je dois dire, en ce qui me concerne, qu’il n’y a jamais eu de deuxième république…

Même avec le changement constitutionnel du 23 février 1989 et le fameux article 40 ?

Même avec le changement constitutionnel. Notez que ce n’est pas la première fois que l’on a « décrété » une nouvelle Constitution. Pour moi, le régime né du coup d’Etat du 19 juin 1965 est toujours en place. On peut dire que la deuxième république est plutôt celle née du coup d’Etat du 19 juin 1965. La Constitution de 89 n’a rien changé fondamentalement dans le champ politique et dans le champ de distribution des pouvoirs. C’est toujours la même source de pouvoir qui sévit, celle qui est venue avec les chars de l’ANP. Alors, qu’est-ce qui a changé en fait ? Il faut d’emblée souligner que l’érosion du système a continué. Et cela a eu pour conséquence d’affaiblir progressivement l’efficacité de l’appareil d’Etat comme régulateur central du pays. Avec l’affaiblissement des appareils d’Etat, on a vu subitement émerger de nouvelles oligarchies. On a vu se déplacer par pure translation et par conversion des maîtres du pouvoir qui occupaient des postes décisionnels importants dans le secteur militaire vers le secteur civil, vers le secteur des affaires. Pendant que nous, nous nous occupions de promouvoir les libres expressions démocratiques, pendant que nous nous occupions de sauver nos têtes du massacre, d’autres forces se mettaient en place et commençaient à s’emparer des leviers de décision. Notre attention a été détournée par le phénomène massif du terrorisme de ce qui se passait sur le plan infrastructurel, macroéconomique, et sur le plan politique. C’est cela, à mon avis, le véritable sens d’Octobre 88 qui a été le moment historique, dans la moyenne durée, où nous sommes passés d’une économie administrée à une économie néolibérale. On a vu progressivement le centre de gravité de l’économie algérienne et de la société algérienne passer de la sphère de la production à la sphère de l’échange. Donc, c’est le triomphe de l’économie marchande, néolibérale, sans régulation. Nous assistons à une dérégulation généralisée de l’économie à laquelle est venue s’ajouter une dérégulation généralisée des institutions politiques, parlementaires, des institutions administratives et des appareils de sécurité.

Lors de cette restructuration profonde de l’Etat et de la société, le FIS et l’activisme armé auquel il donna lieu ont-ils « gêné » un tant soit peu ce mouvement dirigé par le haut ?

A mon humble avis, encore une fois, je pense que le mouvement islamiste dans son ensemble et dans son expression armée n’ont été que la couverture sous laquelle se déployait la restructuration du système. Au bénéfice de la libéralisation du marché et de la démonopolisation du commerce extérieur, des groupes d’intérêts dont les liens avec le pouvoir central et la haute hiérarchie de l’armée ne sont pas à exclure se constituent en quasi monopoles dans des branches très lucratives (médicament, agro-alimentaire, électronique, activités de change, etc.), des fortunes colossales sont amassées. Nombre de parrains et de cadres ont quitté leur poste dans l’armée, l’administration, l’entreprise publique, pour rejoindre le secteur des affaires privées. De telles fortunes n’ont pu se constituer, à l’ombre des différents soulèvements de la masse flottante insurgée, que grâce à des déplacements et transferts massifs de capitaux publics. Les islamistes, ceux qui ont dirigé les maquis, ont eux aussi, du moins en partie, réintégré le système par le haut en s’emparant de segments entiers de l’économie marchande. On a vu à ce propos des reconversions rapides de gens qui étaient dans l’AIS ou dans les maquis et qui contrôlent aujourd’hui des branches entières de l’import-import et des réseaux de distribution des biens plus ou moins durables. On a vu d’autres gens qui étaient d’honorables marchands capitalistes milliardaires devenir chefs de listes lors d’élections législatives pour le compte de mouvements islamistes plus ou moins modérés.

D’un point de vue sociologique, pensez-vous que le 5 Octobre a, d’une certaine manière, fragilisé, voire détruit l’édifice politique, institutionnel, social et économique qui avait structuré la société algérienne sous l’autorité du FLN en tant que parti-Etat ? Ce n’est pas un peu à l’image de ce qu’a connu l’Irak après la destruction du parti Baâth qui avait profondément façonné la société irakienne si je devais me permettre une telle comparaison ?

Votre question est très importante et va être pour moi l’occasion d’exprimer clairement le fond de ma pensée. Je crois qu’en Octobre 88, la cible principale des sphères décisionnelles ayant présidé à ces événements, c’était le FLN. En brûlant l’institution FLN, les appareils et les édifices représentant le FLN, on a voulu aussi brûler ce que le FLN portait en lui comme charge symbolique et comme héritage historique. En brûlant le FLN, on laissait la porte grand ouverte à toutes les dénationalisations et toutes les désétatisations qui allaient venir. Et comme cela n’a pas réussi entre 1988 et 1991, on a fait appel à Boudiaf qui est l’un des pères fondateurs du FLN pour tuer l’enfant prodigue. Dans l’imaginaire collectif, c’est Sidna Ibrahim venu sauver son enfant. Sauf que là, c’est l’inverse qui s’est produit : on a ramené Boudiaf pour l’emmener au sacrifice. On a demandé au père fondateur de tuer l’enfant. C’est ça qu’il fallait absolument détruire pour pouvoir ouvrir la voie à un nouveau régime. Et cette tendance demeure. Elle est confortée au jour d’aujourd’hui par les gens mêmes qui sont à la tête du FLN, et qui ont voté unanimement pour la dénationalisation des hydrocarbures, et pour la désétatisation de l’économie nationale.

N’estimez-vous pas qu’il y a eu tout de même un changement de génération ? Que le personnel du FLN, les gens qui veillent sur le « temple » ont changé sociologiquement ?

Il y a un changement de génération mais aussi un changement qui a ouvert la porte à une poignée d’opportunistes. Ils ont changé sociologiquement mais n’ont pas changé idéologiquement. Et en changeant sociologiquement sans changer politiquement, ils sont entrés dans l’opportunisme puisqu’ils ont avalisé des politiques qui sont allées à l’encontre des idéaux du FLN historique tels qu’ils se sont exprimés durant la lutte de libération.

J’aimerais à présent esquisser avec vous un bilan de l’expérience démocratique en Algérie en méditant la place accordée au jour d’aujourd’hui à la société civile, à la classe politique, aux élites, à la presse, toutes choses qu’on présente généralement comme étant les « acquis d’Octobre ». Dans un précédent entretien, vous constatiez que l’Etat gère la société par l’émeute en soulignant l’absence de canaux pour négocier le changement…

Effectivement, je crois qu’il y a là aussi une conjugaison d’efforts pour tuer dans l’œuf toutes les formes d’expression démocratique de la société algérienne, qu’elle soit de droite, de gauche, islamiste modérée, islamiste fondamentaliste ou autre. Cette volonté de tuer dans l’œuf toute velléité d’organisation autonome de la société a été aggravée par le terrorisme qui a aussi tué physiquement tout ce qui pouvait été porteur d’idées, de courants de pensée, de position critique par rapport au gouvernement, l’Etat ou la société. D’ailleurs, il y a eu une période où les cibles des attentats « terroristes » étaient en fait des hommes-ressources et des femmes-ressources ou des leaders d’opinion. Ce faisant, on a voulu détruire toute possibilité de cristallisation de la société autour de pôles autonomes, qu’ils soient personnifiés ou non. Et ces attentats posent problème en ce sens qu’ils trahissent une sorte d’accord tacite entre les autorités gouvernementales, les forces contre-gouvernementales et chefs de l’opposition armée afin d’empêcher cette force-là d’apparaître comme une alternative aux forces antagoniques cherchant, chacune pour ce qui la concerne, à imposer son hégémonie sur la société.

Au début de cet entretien, vous établissiez un parallèle troublant entre les conditions sociales et économiques qui ont présidé au déclenchement d’octobre 88 et les conditions actuelles. Prévoyez-vous l’imminence d’un second 5 Octobre, plus exactement un 5 octobre plus « structuré » ?

Aujourd’hui, on a quand même l’expérience historique des années 1980-1990. Quel est le prix que nous sommes en train de payer ? Nous sommes en train de payer le prix de la destruction, de la désintégration du lien social. Nous mettre en relation avec d’autres gens, d’autres groupes, tisser des liens, n’est plus possible aujourd’hui, à la fois du fait des dispositifs juridiques répressifs et des mesures sécuritaires imposés à la société mais aussi du fait de la généralisation du rapport marchand. Le rapport entre les gens ne se fait plus sur la base des idées et des intérêts matériels antagonistes pour un contrat social librement et consciemment consenti mais selon un lien transactionnel marchand. Or, le rapport marchand est un rapport aliéné car la médiation du rapport marchand, c’est la marchandise sous sa forme argent. Le résultat, aujourd’hui, avec le rétrécissement de la base militante des appareils politiques gouvernementaux et non gouvernementaux, c’est le passage par les solidarités premières, par le retour à l’immédiateté. Donc, c’est l’expression spontanée, brute, du mécontentement qui prédomine, et une gestion par l’émeute. Le mode de régulation principal, c’est la violence et la répression. Nous sommes à mon sens devant des manifestations de fin de régime. Tout ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui reflète les derniers instants du régime, mais des instants qui peuvent durer.

Comme à la veille du 5 Octobre 88 ?

Je ne sais pas. L’histoire ne se répète pas, les conditions ne sont jamais les mêmes. Toujours est-il que nous sommes en présence d’une demande sociale de plus en plus importante, qui bute sur une absence structurelle et permanente de réponse de la part du système en place. De ce fait, il y a des surfaces de frottement qui se multiplient. Il y a une surchauffe généralisée et ce dans tous les domaines : économique, financier, social, intellectuel, politique. Ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est que nous risquons d’aller vers une désintégration non seulement du système mais du pays tout entier. Et c’est cela le plus grave.

Pour conclure, à vous écouter M. Djerbal, nous avons le sentiment que d’Octobre il ne reste que le « mythe » ou la « mythologie »…

Mais c’est cela l’aspect commémoratif des événements : on s’intéresse à l’écume des choses, à la manifestation spectaculaire des événements et l’on oublie l’effet structure. On oublie que le nombre des milliardaires s’est multiplié par cent ou par mille entre 1988 et 2008. En vingt ans, de véritables puissances privées se sont installées en Algérie, contrôlant des segments entiers de l’économie nationale ainsi que des institutions, ayant une influence directe sur l’appareil législatif, sur les appareils administratifs, locaux et régionaux, sur l’appareil judiciaire, et contrôlant jusqu’à des appareils de gouvernement. Elles ont une influence directe sur les ministères de l’Intérieur, du Commerce, de l’Industrie, de l’Energie. Ces gens sont devenus de véritables potentats, de véritables détenteurs de pouvoirs non délégués, non représentatifs, non élus par la société. Un immense dispositif sans mandat et donc sans légitimité politique.

Oui, mais les idéaux, les valeurs d’Octobre, la soif de liberté, toutes ces représentations qui sont le véritable esprit d’Octobre, elles sont ancrées dans la société, vous n’êtes pas de cet avis ?

La soif de liberté n’est pas décrétée, elle existe dans toute société. Les luttes de libération, les luttes politiques, les luttes démocratiques sont l’expression de cette liberté, donc, cette revendication continuera d’exister. Partout où il y a étouffement de la libre expression, il y aura revendication de liberté.

Vous pensez qu’on a à tel point cassé la société que celle-ci n’est pas capable d’organiser sa propre libération de l’emprise du régime ?

La désintégration du lien social, la fragilisation des individus dans leur quotidien, dans leur imaginaire, la précarisation de leur condition produisent un malaise généralisé ; et ce malaise n’est pas porteur d’une réponse positive, alternative au système. Il ne peut être producteur que de l’individualisme, du pragmatisme et parfois même de l’opportunisme politique.

Dans quelques mois se déroulera une élection présidentielle. D’après vous, Octobre a-t-il quelque chance de s’inviter dans le débat à cette occasion ? Et à quand les jeunes au pouvoir ?

Je crois que là aussi c’est un leurre. Ce sont en réalité de fausses pistes dans lesquelles on veut nous engouffrer. L’élection présidentielle ne changera rien. Moi, je vous parlais structure, c’est ça qui est important. Ce n’est pas les petites cuisines et les petits aménagements qu’on fait à telle ou telle Constitution qui pourront changer les choses. Quant à la question des jeunes, les pauvres, on leur fait porter beaucoup plus qu’ils ne peuvent porter. Il faudrait déjà leur assurer le minimum vital, pas seulement matériel mais aussi moral, un minimum de reconnaissance sociale. Or, aujourd’hui, ces jeunes-là sont les plus exposés. Ils sont au cœur de la fracture sociale.

D’où pourrait venir le changement, en définitive ?

Plus la société va conquérir de libertés, plus elle aura la possibilité d’offrir une alternative au système : liberté d’expression, liberté d’organisation, de manifestation, liberté de culte, de conscience aussi, parce que ça aussi a été atteint ; toutes ces libertés sont le prix à payer pour sortir du marasme actuel.

Par Mustapha Benfodil