Il y a 19 ans, le 5 octobre 1988

IL Y A 19 ANS, LE 5 OCTOBRE 1988

Un goût de cendre

L’Expression, 04 Octobre 2007

L’accumulation des frustrations et des brimades ont eu l’effet d’une bombe à retardement.

C’est une évidence. L’ouverture politique prometteuse décidée par le pouvoir algérien sous la pression populaire en 1988 a tourné au cauchemar. A la tragédie. En 2007 encore, les avis qui militent pour la thèse de la manipulation et de lutte au sommet du pouvoir sont nombreux. Mais il est incontestable tout de même que les véritables motivations de la révolte des citoyens sont en relation directe avec la pénible situation sociale et la soif de liberté ressenties par des pans entiers de citoyens durant des années. Tôt ou tard, cette explosion sociale devait arriver. Tellement le peuple était opprimé.
L’accumulation des frustrations et des brimades ont eu l’effet d’une bombe à retardement. Les seuls espaces d’expression à l’époque des années de plomb: les stades de football bouillonnaient. On chantait la malvie et…la cherté de la vie. Le même décor annonciateur de tempêtes que celui planté durant ces dernières années par le truchement d’une politique économique ruineuse pour les couches sociales défavorisées. Comme il est vrai aussi que cette timide ouverture démocratique qui a vu l’avènement du multipartisme avec la création des ACP (associations à caractère politique) était porteuse d’espoir. Dans son sillage, une certaine liberté de la presse et d’expression politique a vu le jour. L’Algérie était promise à un changement qui n’a pas eu lieu tout compte fait. La célèbre phrase assassine du président Chadli Benjedid qui disait dans son discours de pré-octobre 88 que «Ceux qui ne sont pas satisfaits de notre façon de gérer le pays n’ont qu’à quitter l’Algérie» a eu un effet sur le long terme. Fait unique dans les annales de l’histoire: un chef d’Etat qui appelle les citoyens à quitter le pays. Discours prémonitoire ou provocateur? Les citoyens sont stupéfaits. Les jeunes rêvaient alors de «babor l’Australie», le fameux bateau qui devait venir secourir les jeunes Algériens qui commençaient à découvrir la malvie. C’était aussi l’époque du fameux «PAP (Programme anti-pénurie)». Un bateau, chanté par Mohamed Fellag, qui ne viendra pas. Ce n’était pas encore l’épopée des «harraga» mais l’idée y était déjà. Deux décades plus tard, le nombre d’Algériens qui quittent le pays ne cesse de croître. L’élite s’installe par milliers au Canada, aux USA. Les jeunes, sans diplômes et sans perspectives, se rabattent sur la voie risquée de la traversée de la mort. L’épopée des «harraga» est née. Sur le plan politique, l’Algérie s’installe dans l’impasse politique. L’expérience démocratique a été écourtée le 26 décembre 1991 suite à l’arrêt du processus électoral qui devait propulser l’ex-FIS aux commandes de l’Algérie. C’est la fin de la bipolarité politique entretenue, des années durant, entre le FIS et le FLN. Le bras de fer s’est terminé par un clash. Les deux camps antagonistes ont engagé une autre bataille…dont les retombées mettent toujours entre parenthèses l’existence des Algériens. Pour les décideurs du régime la «récréation» devait prendre fin. Le 11 janvier 1992, «un coup de force» fait tomber le président Chadli Bendjedid. L’Algérie verse dans le terrorisme, les carnages et les bains de sang. Le rêve populaire tourne à la tragédie. La construction démocratique du pays est remise aux calendes grecques. C’est la grande désillusion. Les partis politiques d’opposition sont muselés. Les espaces de libertés arrachés par les sacrifices des jeunes «octobristes» sont réduits à néant. La presse privée a vu ses champs d’investigation réduits et balisés. Une nouvelle version du régime du parti unique s’installe au fil des années à l’ombre des bruits de bottes et des éclats de bombes. La parenthèse démocratique est fermée. Otobre-88, janvier 89, (amendement de la Constitution) décembre-91, Janvier-92 sont des dates marquées par le sceau de la violence qui a induit cette descente aux enfers de l’Algérie indépendante. Les réformes politiques n’ont servi à rien. L’Algérie retourne à la case de départ. Aujourd’hui, les citoyennes et les citoyens n’aspirent qu’à retrouver la paix dans un environnement hostile qui place le pays au-devant de la crise sécuritaire mondiale. Le destin de l’Algérie sera désormais scellé par la réussite ou l’échec de la politique de la réconciliation nationale. Une oeuvre de paix de longue haleine. Son avenir reste tributaire des enjeux qui se déroulent sur la scène internationale aussi bien sur le plan économique, politique que sécuritaire. Octobre-88 le cauchemar aurait pu se transformer en conte de fées pour une Algérie qui n’a pas su saisir cette opportunité et se réconcilier avec elle-même. Un leurre et une promesse sans lendemain.

Kamel BENMESBAH


IL Y A 19 ANS, LE 5 OCTOBRE 1988

Quelle leçon a-t-on tiré?

L’Expression, 04 Octobre 2007

Les mêmes signes de la malvie marquent actuellement la situation sociale du pays.

05 octobre 1988 – 05 octobre 2007: dix-neuf ans sont déjà passés et les scènes des émeutes sont toujours présentes dans la mémoire des Algériens. Des émeutes qui, par la suite, se sont transformées en soulèvement populaire avec tous les dégâts qui en découlèrent, que ce soit en vies humaines ou en dommages subis par les institutions et entreprises publiques.
Le bilan officiel: 176 morts, 900 arrestations et des dégâts matériels de plusieurs milliards de dollars. Le 5 Octobre 1988 a représenté un tournant décisif dans l’histoire contemporaine de l’Algérie. Du parti unique au pluralisme politique, du dirigisme économique à l’économie de marché, de la presse «unique» à l’ouverture du champ médiatique, tels sont les acquis de cet événement historique. Avant cette date, le chômage faisait rage et l’Algérie était au bord de la crise économique sans que le peuple n’en soit informé. Les dirigeants eux-mêmes ne voyaient pas venir la chose.
Durant les années 1980, la corruption atteint des proportions jamais égalées. L’Algérie reste très dépendante des hydrocarbures. La rente du gaz et du pétrole ne suffit plus au financement des importations et aux vastes programmes d’investissements publics dans l’industrie et les services. A partir de 1986, l’économie s’effondre (98%des ressources provenaient de la seule vente du pétrole). La crise sociale apparaît au grand jour. Trois éléments la montrent: la pénurie de logements, les jeunes sans travail, n’ont rien d’autre à faire que ´´tenir le mur´´ et la contestation régionale monte, alors que les événements d’avril 1980 en Kabylie et les revendications pour tamazight, préludaient à des jours difficiles qu’allait vivre l’Algérie. Les jeunes Algérois, faute d’une véritable écoute de la part des gouvernants n’ont trouvé que la rue pour crier leur ras-le-bol.
En ce dix-neuvième anniversaire de cette révolte, le pays a du mal à sortir la tête de l’eau et se retrouve quasiment dans la même situation sociale décriée par les manifestants d’Octobre 88.
Si notre pays a recouvré la paix depuis l’arrivée de Bouteflika à la tête de l’Etat et que les caisses sont renflouées depuis l’embellie financière due à la flambée du prix du pétrole, force est de constater que cette embellie ne s’est nullement répercutée sur le mode de vie du citoyen. En 2007 comme en 1988 l’Algérie dépend toujours, à 98%, des revenus des hydrocarbures. Comme si le 5 Octobre ne nous a pas servi de leçon.
Ballottés entre un pouvoir d’achat en continuelle dépréciation et la nécessité de faire face à des dépenses en perpétuelle augmentation, le citoyen ne sait plus à quel saint se vouer. Cette année, les choses ont empiré. Les salaires stagnent alors que les prix n’ont cessé d’augmenter. Les citoyens recourent aux émeutes pour crier leur malvie: réclamer de l’eau potable, de l’électricité, le gaz, un logement décent, des soins, un emploi et attirer l’attention des pouvoirs publics sur l’isolement auquel sont contraintes des familles entières. Le gouvernement tente de calmer les esprits. Il annonce une nouvelle grille salariale. Une mesure contestée par plusieurs syndicats autonomes qui préparent des mouvements de protestation. Pis encore, le gouvernement vient d’annoncer la prochaine dissolution de 120 entreprises publiques. Cette décision fera certainement du bruit du côté des employés, dans la mesure où des milliers de postes d’emploi devront disparaître.
L’Algérie est-elle au bord de l’asphyxie? Plus la crise sociale se complique, plus la protestation populaire s’amplifie et plus la situation politique devient intenable. La dilution des responsabilités et l’absence d’initiatives expliquent en quelque sorte cette panne. C’est ce que le peuple appelle «absence de l’Etat».

Fatiha AMALOU