Entreprises privées: Les banques instruites pour le rééchelonnement des dettes

Entreprises privées: Les banques instruites pour le rééchelonnement des dettes

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 1 juin 2011

Les banques viennent de recevoir instruction de rééchelonner les dettes des entreprises privées dont les intérêts seront pris en charge par le Trésor public.

« Le gouvernement encourage les banques à rééchelonner les créances des entreprises en difficulté, avec un différé de trois années, durant lesquelles le Trésor public prendra en charge les intérêts,» lit-on dans le communiqué sanctionnant la tripartite qui s’est tenue, samedi dernier, à la résidence El Mithak. «Conformément à la réglementation pertinente, la banque créancière procédera à l’annulation des agios réservés pour l’entreprise bénéficiaire du rééchelonnement,» est-il décidé comme mesure. Ces deux importantes décisions gouvernementales répondent à la remarque qu’il a précisée au préalable, à savoir qu’il marque «son accord pour participer au rééchelonnement des créances en défaillance, étant entendu que les créances définitivement compromises sont de la responsabilité exclusive de la banque et de son débiteur.»

C’est probablement au nom du principe de «l’égalité des chances» que le Premier ministre a décidé de faire ces concessions patronat privé. Ahmed Ouyahia veut certainement prouver ainsi, qu’au nom de ce premier principe, l’Etat s’interdit de faire dans la dichotomie entre secteur public et secteur privé. Tout autant qu’il a décidé, à maintes reprises, faut-il le reconnaître, d’effacer les lourdes dettes des entreprises publiques, cette fois-ci, il s’ouvre, comme par enchantement, aux hommes d’affaires et leur accorde quasiment les mêmes faveurs, sous une autre forme et par d’autres méthodes. En ces temps d’aisance financière où aucune autorité ne semble compter l’argent public et peser les conséquences d’une dépense au rythme d’«en veux-tu en voilà», Ouyahia profite pour se montrer d’une générosité absolue, en faveur d’un patronat qu’il a pourtant accusé de «partenaires du container» donc de l’économie informelle dans tous ses compartiments destructeurs pour le pays. Ceux qui ont pensé que les mises au point du Premier ministre, au président du forum des chefs d’entreprises (FCE)-et inversement- à l’ouverture des travaux de la tripartite, était une passe d’armes, n’ont rien compris à un système roublard qui a toujours fait de digressions politiciennes son jeu favori. L’on parle de bien plus de 1.500 milliards de dinars de créances qui vont être rééchelonnées sur trois ans et que les hommes d’affaires cherchent plutôt à effacer «comme ça été le cas pour les agriculteurs.» S’il est vrai que la comparaison entre les deux corporations n’est pas intelligible, elle repose sur une problématique de taille, celle d’une gestion rationnelle des deniers publics. La vision en question et notamment l’anticipation en matière d’économie manque tant aux gouvernants qu’elle effraie terriblement. «C’est une somme faramineuse et les intérêts que le Trésor public va prendre en charge sont colossaux,» disent les spécialistes de la finance qui ont pris le temps pour faire les calculs qu’il faut. Les plus téméraires affichent leur scepticisme à l’égard d’une situation que «le gouvernement crée sans mettre en place des garde-fous.» Il est vrai que les hommes d’affaires concernés s’interrogeront sur la mauvaise foi de ceux qui pensent que ces décisions sont des faveurs. Ils pensent ne demander que leurs droits en raison de l’environnement des affaires qui étouffent leurs entreprises depuis de longues années.

Les garde-fous qui manquent pour un donnant-donnant

Soutenue par des textes règlementaires absurdes, la loi de finances complémentaire 2009 «et même celle d’avant et celle d’après» est venue, selon eux, «comme pour donner le coup de grâce aux entreprises privées.» Mais comme garde-fous, les économistes qui se reconnaissent dans la sociale démocratie auraient souhaité, disent-ils «voir les patrons privés prendre des engagements sérieux vis-à-vis de la collectivité nationale. «Promettre en premier en contrepartie de créer un nombre précis d’emplois et de la richesse.» L’on rappelle que pour le cas du FCE, il est dénombré «245 adhérents dont 47 entreprises sont domiciliées à l’étranger.» Les effectifs déclarés par les entreprises membres du FCE forum en 2009 sont de l’ordre de 67.241 employés et de 68.394 en 2010. Elles ont créé 2.112 emplois en 2009 et 1.153 en 2010. Le gouvernement se targue lui, d’avoir créé sur la même période 35.000 emplois.

Ces mêmes économistes notent avec satisfaction que «les jeunes qui ont bénéficié des dispositifs de l’ANSEJ ou de la CNAC et qui eux, ont créé des emplois alors qu’ils n’arrivent même pas à rembourser leurs dettes. D’ailleurs, ajoute-t-on, «ils se sentent brimés pour n’avoir pas trouvé une oreille d’écoute pour prendre en charge leurs doléances.» Celle qu’ils mettent en avant en effet, est incontestablement un rééchelonnement des crédits dont ils ont bénéficiés pour créer leur entreprise. Il est connu que «le bouillon» engendré par la mise en œuvre de ces dispositifs de l’emploi des jeunes est important. Les banques n’arrivent pas à recouvrir les crédits qu’elles ont octroyés à cette nouvelle caste d’employeurs qui sont ces jeunes qui ne sont pas encore rodés aux distorsions des lois et aux engrenages qui précipitent le pays dans une bureaucratie cauchemardesque.

Ceci étant dit, les engagements que le gouvernement se devait de faire prendre aux patrons privés représentent la quintessence du pacte national économique et social qu’il a paraphé avec ses partenaires sociaux en 2006. L’on attire ainsi l’attention qu’Ouyahia n’a pas pris le soin d’encadrer ses décisions par la signature d’une charte de gages à charge des hommes d’affaires. Il ne peut d’ailleurs le faire parce que le FCE n’est pas signataire du pacte en question. D’ailleurs, la logique du principe du donnant-donnant ou du gagnant-gagnant, est poussée jusqu’à s’interroger sur l’opportunité de la présence du FCE, dans une tripartite qui ne doit regrouper légalement que le gouvernement et les syndicats publics et privés, en même temps des entreprises et des employeurs. L’on note que le FCE est une sorte de club qui regroupe des hommes d’affaires qui refusent de le transformer en syndicat des patrons. Pour preuve, disent des observateurs, «il active avec un agrément délivré par le ministère de l’Intérieur alors que l’UGTA, l’UNEP ainsi que les autres organisations patronales l’ont eu du ministère du Travail.» C’est d’ailleurs le cas de SEVE, «le club» des femmes chefs d’entreprises qui lui, a toujours assisté à toutes les tripartites. Les observateurs pensent qu’il serait judicieux d’étudier les dossiers du rééchelonnement des hommes d’affaires «au cas par cas» ou «par filière.» Il le serait d’autant plus disent-ils, de le faire alors, selon les besoins de l’économie nationale et ceux du marché.