La pompe à aspirer les ressources en devises du pays

L’investissement direct étranger en Algérie

La pompe à aspirer les ressources en devises du pays

Par Samir Bellal, universitaire, Le Soir d’Algérie, 24 juin 2015

Les relations économiques d’un pays avec le reste du monde résultent souvent de choix politiques. Il en va particulièrement ainsi en Algérie où la politique d’accueil de l’investissement direct étranger est en passe de s’ériger en un exemple d’«échec réussi», tant ses résultats sont on ne peut plus médiocres.
L’investissement direct étranger (IDE), composante essentielle du mode d’insertion dans l’économie mondiale, fait l’objet, depuis 1999, d’un intérêt politique sans précédent dans l’histoire économique du pays. Cependant, la présence de ce type d’investissements se révèle, plus d’une décennie plus tard, d’un apport fort modeste, pour ne pas dire négligeable. Très courtisé dans le discours économique des autorités politiques, le capital étranger s’est montré, dans les faits, décevant.
Les statistiques disponibles montrent toutes combien son apport est insignifiant et marginal. Bien que depuis 2008, et dans le sillage de la crise financière internationale, on note un changement de ton dans le discours officiel sur l’IDE, ce dernier continue d’être présenté comme la panacée, le remède miracle aux problèmes de développement dans notre pays. Que peut-on retenir de significatif lorsque l’on se penche sur le bilan d’une décennie et demie de présence du capital étranger en Algérie ?
Essentiellement trois éléments : une présence très timide par son volume, un déploiement sectoriel porté par une logique davantage «extractive» que créatrice de valeur et une absence symptomatique d’un cadre institutionnel interne approprié susceptible d’orienter son action.
Tels sont les éléments sur lesquels il nous semble utile de revenir sommairement dans les lignes qui suivent.

Que dit la théorie ?
Un bref détour par la théorie économique permet de rappeler quelques éléments simples qui caractérisent le débat sur l’IDE. Dans la théorie du développement, il est en effet mentionné que l’IDE n’a pas que des avantages, comme le montrent certaines observations de son comportement dans nombre de pays en développement. Souvent, ses interventions se limitent aux étapes finales de la production (assemblage, conditionnement), étapes sans grande valeur ajoutée, ni transfert de technologie.
En outre, l’IDE déplace les centres de décision économique à l’étranger, interdit fréquemment à ses filiales de vendre hors du pays d’accueil.
Enfin, et c’est là un aspect important de sa présence dans les pays à régime rentier, il a tendance à opérer des «tirages» sur les ressources en devises du pays d’accueil, se transformant parfois en véritable pompe à aspirer les liquidités internationales de ce dernier.
Cependant, avec un encadrement institutionnel approprié, l’IDE peut engendrer, dans certains cas, des recettes en devises car, par la délocalisation d’activités, son but est couramment de gagner davantage ou de préserver des marges commerciales, en comprimant les coûts de production. L’IDE peut par ailleurs stimuler la création d’emplois et contribuer à l’intégration de l’économie. Il est source d’apprentissage technique et peut véhiculer une balance-devises positive.

Qu’en est-il en Algérie ?
Depuis l’adoption de la politique d’ouverture aux investissements directs étrangers, il était attendu que le capital étranger émerge comme un acteur-clé de l’accumulation, aux côtés du capital privé national.
Au regard des faits observés et des chiffres enregistrés durant plus d’une décennie, il y a tout lieu de penser que sa présence relève davantage d’une mythification politique que d’une réalité économique palpable et profitable. Par leur volume, les IDE réalisés demeurent insignifiants au regard des potentialités du pays. De 1999 à 2012, les montants d’IDE effectivement réalisés n’ont pas dépassé 15 milliards de $, soit une moyenne annuelle de l’ordre de 1 milliard de $, correspondant à moins de 1% du PIB par an en moyenne. A titre de comparaison avec les pays voisins, ce taux était, entre 2001 et 2007, de 4% en moyenne et par an en Tunisie, 4,5% au Maroc et en Egypte. Par secteur, la présence de l’IDE s’est limitée, dans les faits, à des activités «extractives», dont évidemment le secteur pétrolier, mais aussi les services comme les télécommunications, les marchés publics de la construction et des travaux publics, les matériaux de construction et les médicaments. Fait notable, les IDE se sont rarement portés sur le secteur dit des «échangeables», c’est-à-dire les activités susceptibles d’exporter (1). Les projets industriels du capital étranger ne s’inscrivent pas, quand ils se concrétisent, dans la dynamique de délocalisation observée dans nombre de pays. Il en va particulièrement ainsi de certains projets «emblématiques» que le discours politique nous présente comme l’amorce d’une dynamique de «ré-industrialisation» du pays alors que, de par leurs configurations, il ne s’agit que de modestes unités de montage dont la survie économique dépend exclusivement des capacités d’importation du pays et de la commande publique. Les investissements industriels (hors secteur minier) sont donc modestes, pour ne pas dire insignifiants.
Il y a lieu par ailleurs de signaler que, durant la période 2000-2013, les IDE provenaient, pour l’essentiel, des pays du Moyen-Orient (Egypte, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar). Ils représentent plus de 60% des IDE totaux. C’est là une indication importante sur la prédominance du profil tertiaire(2) sur le profil industriel dont le pays a davantage besoin. En définitive, l’expérience montre aujourd’hui que la libération des comportements marchands par une ouverture économique sur le capital étranger ne suffit pas pour engendrer une industrie compétitive apte à se placer dans le marché international. Des études statistiques montrent aujourd’hui clairement que, contrairement à une idée reçue, l’IDE ne suscite pas la croissance, mais que c’est plutôt l’inverse qui se produit. Et il serait encore naïf de croire que l’IDE a vocation à moderniser les structures productives locales, tâche que seul un projet de stratégie industrielle nationale est à même de concrétiser.

Le capital étranger, un agent rentier
Outre son apport faible qui s’apparente à une défection, le capital étranger en Algérie s’inscrit donc, quand il se déploie, dans une logique manifestement extractive, dans le double sens du terme. La conséquence en est que les revenus versés au reste du monde, essentiellement constitués au départ des bénéfices exportés par les entreprises pétrolières étrangères, n’ont cessé de croître, et de manière exponentielle, pour atteindre des niveaux considérables, niveaux qui se trouvent manifestement en disproportion comparativement aux montants investis. A titre d’illustration, en 2006, les revenus versés au reste du monde, constitués pour 76% des bénéfices expatriés par les entreprises pétrolières étrangères, ont atteint près de 7 milliards de $ ! Les transferts au titre des bénéfices expatriés ont tendance à représenter une ponction de plus en plus importante sur les réserves nationales en devises. C’est sans doute cet aspect qui pousse certains analystes à émettre des doutes sur l’aptitude des IDE à susciter un développement économique durable(3). Nous devons enfin souligner que si le déploiement du capital étranger présente une telle configuration, c’est sans doute parce que l’IDE en Algérie n’est pas soumis à des priorités nationales. Pour d’aucuns, l’absence de régulation étatique au niveau des orientations sectorielles des investissements ainsi qu’au niveau du régime des participations dans la propriété expliquent sans doute la prédominance du caractère essentiellement «extractif» des IDE. La prédominance du comportement de recherche de rente qui caractérise l’action du capital étranger n’est par ailleurs pas spécifique à ce dernier : elle est une caractéristique du comportement de l’ensemble des acteurs de l’accumulation, à commencer par le secteur privé national. Une telle situation, qui n’est pas sans lien avec le mode de régulation de l’économie dans son ensemble, pose la question de la définition d’une structure incitative à même de favoriser l’émergence d’une dynamique de croissance en rupture avec la logique de la rent-seeking. La persistance des comportements rentiers interpelle l’Etat dans son rôle de régulateur. Ces derniers sont en effet tout ce qu’il y a de rationnels et il serait vain de vouloir s’y attaquer sans modifier la structure incitative que véhicule le mode de régulation de l’économie nationale. En fait, la question n’est pas tant de savoir si l’on peut identifier les facteurs qui concourent à la génération des comportements de recherche de rentes (la théorie économique dite pure en fait sa principale préoccupation), mais de mesurer la capacité ou la disponibilité de l’Etat à se donner les moyens politiques et juridiques nécessaires dans le combat contre la rente. L’intérêt de la collectivité ne se confondant pas avec celui des rentiers, il est en principe du «devoir» de l’Etat d’intervenir afin de canaliser les comportements économiques des différents centres d’accumulation, capital étranger compris, dans le sens d’un élargissement des activités productives.

Ouverture commerciale vs IDE
Dans cet ordre d’idées, la défection du capital étranger industriel, en dépit de ce que l’ancien ministre A. Benachenhou qualifie d’«attractivité potentielle de l’économie»,(4) nous interpelle plus particulièrement. Au risque d’aller à l’encontre de ce que suggère le diagnostic habituel sur la compétitivité en termes de coût de travail, il nous semble que les raisons d’une telle défection sont à rechercher moins dans la nouvelle configuration des rapports d’emploi que dans celle du mode d’insertion internationale de l’économie algérienne : la volonté d’attirer les capitaux étrangers par l’instauration d’un rapport salarial de type «taylorisme primitif», comme cela se fait dans certains pays émergents, semble contrariée par l’ouverture extrême des frontières économiques par le démantèlement tarifaire, le désarmement douanier et… la surévaluation de la monnaie nationale. Cela rappelle la vieille contradiction connue dans la théorie économique entre la libre circulation internationale des marchandises et celle des capitaux, puisque l’une et l’autre tendent, en cherchant à égaliser les conditions de production à l’échelle internationale, à s’exclure mutuellement. Remarquons enfin que même si la tournure prise ces derniers temps par la question des transferts des bénéfices a fini par susciter chez les autorités politiques du pays une indicible mais réelle prise de conscience sur la nécessité d’articuler la politique en matière d’IDE aux priorités nationales, les solutions préconisées pèchent par leur caractère bureaucratique. Ainsi, l’on a évoqué, entre autres, l’impératif, pour le projet envisagé par l’investisseur étranger, de présenter, pour toute sa durée de vie, un bilan-devises positif. L’idée, bien qu’intéressante (en l’occurrence plus intéressante que celle qui consiste à imposer la fameuse règle juridique des 51/49), tarde cependant à se traduire en mesures concrètes. Le comportement du capital étranger est une indication sur l’inaptitude de la structure incitative interne dans sa configuration actuelle à stimuler l’émergence d’une dynamique de croissance à même de guérir le pays de l’intoxication pétrolière dont il est victime depuis des décennies.
Rappelons simplement que l’intoxication pétrolière, maladie qui se manifeste par la prédominance des comportements de recherche de rentes et le déclin des activités productives, n’est pas une fatalité. Elle a un antidote économique dont le mode d’administration exige une culture d’Etat, c’est-à-dire une culture qui place l’intérêt général de la collectivité au-dessus de tous les intérêts particuliers ou catégoriels, politiques ou économiques.
S. B.

1) En Chine, pour ne prendre que cet exemple, les IDE sont à l’origine de 60% des exportations du pays, essentiellement des produits manufacturés.
2) Il est de notoriété publique que le secteur des services et de l’immobilier sont les domaines de prédilection des investisseurs moyen-orientaux.
3) Se basant sur son étude de l’expérience coréenne, M. Lanzarotti écrivait déjà : «Il est en effet peu probable que l’IDE puisse, en tant que moyen privilégié d’approvisionnement en biens d’équipement, soutenir l’accumulation durablement. Les dettes se payent, l’investissement direct se rémunère» (Lanzarotti M., La Corée du Sud : une sortie du sous-développement, PUF, Paris, 1992, p. 184).
4) Benachenhou A., «Keynes est mort», El Watan du 20 et 21 janvier 2009.
5) En réalité, ce qui est vrai du capital étranger l’est aussi du capital privé national. L’échec de la privatisation relève fondamentalement de la même contradiction entre politique de libre-échange et IDE.