Le gouvernement sur le point de faire tourner la « planche à billet » ?

Le gouvernement sur le point de faire tourner la « planche à billet » ?

Tewfik Abdelbari, TSA, 14 septembre 2016

L’avant-projet de loi de Finances pour 2017 contient une disposition sur le plafonnement des provisions de la Banque d’Algérie. Les implications d’une telle mesure sont potentiellement gigantesques et peuvent s’avérer dangereuses pour le système financier algérien. En faisant sauter un maximum de verrous pour trouver de l’argent frais, le gouvernement algérien prendrait-il un risque inconsidéré ? Explications.

Plus 15 milliards de dollars de provisions

Les provisions constituées par la Banque d’Algérie semblent aiguiser l’appétit du gouvernement, en raison de l’effondrement des recettes pétrolières du pays et du déficit budgétaire colossal qui en découle. Ces provisions de la BA se chiffrent, en janvier 2016, à plus de 1.663 milliards de dinars, soit environ 15 milliards de dollars. Un pactole non-négligeable en ces temps de contraintes budgétaires.

Elles ont plus que triplé au cours des trois dernières années, passant de 502 milliards de dinars en 2013, puis 676 milliards en 2014, puis 899 milliards en 2015, avant d’atteindre leur niveau actuel de 1 663 milliards, selon le bilan de l’institution monétaire nationale.

Le compte du Trésor s’amenuise

En parallèle, les avoirs du Trésor placés à la BA sont en chute libre. Le compte courant créditeur du Trésor ne disposait plus que de 1.148 milliards de dinars. Ce chiffre est à mettre en perspective des 5.744 milliards détenus en 2013. Cette évolution correspond à l’épuisement du Fonds de régulation des recettes, selon nos informations. En janvier 2016, ce niveau est proche du seuil légal minimal de 740 milliards de dinars.

La fonte des avoirs de l’État placés auprès de la Banque d’Algérie est alarmante. La dépense publique se maintient à des niveaux très élevés, tandis que les recettes, notamment celles issues des exportations de pétrole ont sensiblement baissé. Cette situation serait-elle la cause de la décision du gouvernement de plafonner les provisions de l’institution monétaire ?

Contactée par TSA, une source bien au fait du fonctionnement de la Banque centrale explique le mécanisme potentiel. « L’État va récupérer les bénéfices de la Banque d’Algérie, en limitant ses provisions », explique-t-on. Dans le même temps, la décision prise en 2015 d’augmenter les plafonds de refinancement des banques peut s’avérer utile. Les établissements financiers recevront davantage d’argent et seront « encouragés » à le placer en bons du Trésor émis par l’État, selon la même source.

Cela pourrait suffire pour passer le cap de l’année 2017, indique une autre source. Mais au-delà, la question reste entière.

La fonction de ces provisions

Dans tous les cas, cette décision comporte un risque majeur. Pour l’évaluer, il y a lieu de comprendre à quoi servent ces provisions. Chaque année, comme une entreprise classique, la Banque d’Algérie réalise des bénéfices et reverse des dividendes à son propriétaire, qui n’est autre que l’État algérien. Le niveau de ces versements correspond, peu ou prou, à 100 milliards de dinars par an, issus notamment de la rémunération, somme toute modeste, du placement des réserves de change algériennes.

La Banque d’Algérie constitue des provisions, déduites de ces bénéfices, pour couvrir d’éventuels risques et de potentiels déficits. Dans le cas de l’institution monétaire, celle-ci a des relations commerciales avec les banques, à travers les prêts qu’elle accorde pour le refinancement. Il s’agit donc de couvrir d’éventuels défauts de paiements.

Dans le même temps, la Banque d’Algérie a mené, ces derniers mois, une série de « crash tests » pour tester la solidité des institutions financières de la place. La forte augmentation des provisions répond donc possiblement à une volonté de parer à toute éventualité. L’ancien gouverneur Mohamed Laksaci a voulu prendre toutes ses précautions, afin de pouvoir prendre ses responsabilités en cas de « crash » bancaire de grande ampleur.

Déstabilisation du système financier ?

Ainsi, une fois ces provisions plafonnées par le gouvernement, la Banque d’Algérie se retrouvera dans une situation financière des plus précaires, prévient une source bien au fait de la question. Que se passera-t-il en cas de problème financier majeur (faillite d’une banque, par exemple) ? Les capacités d’intervention de la Banque centrale en seraient fortement réduites.

L’on se retrouve dans la situation paradoxale où, en manque d’argent, le Trésor demande de l’argent à la BA, tout en s’engageant à combler d’éventuels déficits à venir. En effet, le Trésor, qui s’engage à couvrir d’éventuels déficits de la Banque d’Algérie n’a pas les moyens d’assurer la totalité des dépenses étatiques. Il parait alors hasardeux de compter sur une intervention du Trésor pour sauver la Banque d’Algérie et le système financier du pays.

Surtout, selon une source bancaire, le manque de liquidités commence à se faire sentir. « Les banques travaillent à flux tendu », prévient-elle. Après des années de surliquidité bancaire, les dépôts et autres ressources des banques couvrent à peine les engagements de ces établissements financiers, détaille la même source.

Or, la réactivation du mécanisme de refinancement des banques, annoncé et promis en 2015, tarde à avoir le jour, indique notre source bancaire. Dans ces conditions, le plafonnement futur des provisions pose un risque sérieux. Quelle solution s’offrirait alors à la Banque d’Algérie ? Certains pensent que l’on aura d’autre choix que de faire « tourner la planche à billet ». En somme, de la création monétaire, sans contrepartie. En conséquence, une forte dévaluation du dinar, accompagnée d’une hyperinflation.

Un expert contacté par TSA est sans équivoque : la planche à billet va tourner à grande échelle. La Banque d’Algérie va émettre de la monnaie, que l’État pourra récupérer. Reste à déterminer la forme. Le dernier verrou actuellement en place se trouve dans les statuts de la Banque centrale, relatifs à la monnaie et le crédit.