Ruée inédite vers le phosphate algérien : Ferphos sous pression

Ruée inédite vers le phosphate algérien : Ferphos sous pression

El Watan, 9 janvier 2012

A Somiphos, la mobilisation et la discipline collectives sont décrétées en ce début 2012.

A cela une raison, un enjeu de taille : des commandes fermes de phosphate algérien de pas moins de 5 millions de tonnes émanant de diverses parties dans le monde, un record jamais égalé depuis 1983, date de création de l’Entreprise nationale du fer et du phosphate Ferphos Group, la société mère.Honorés, les contrats en attente de signature pourraient propulser notre pays au rang des leaders mondiaux. D’autant que les deux milliards de tonnes de réserves expertisées, 4e au monde, peuvent conforter son ambition d’asseoir son leadership sur l’arène internationale. Même si une telle place n’est point une sinécure, il n’en demeure pas moins qu’une place parmi les cinq premiers exportateurs de la planète demeure encore envisageable à condition de parer à un seul et unique obstacle : le transport.

Le Transport, ce talon d’Achille

En effet, la Société nationale des transports ferroviaires (SNTF), partenaire exclusif de Somiphos Tébessa, n’arrive plus à satisfaire les besoins d’acheminement du minerai depuis les sites miniers vers les installations portuaires de Annaba d’où est exporté le produit de Somiphos, la filiale numéro un du Groupe Ferphos, nous explique une source du ministère de l’Energie et des Mines. Pour preuve : seulement 600.000 à 700.000 tonnes transportées à septembre 2011 sur 1,1 million de tonnes. Soit à peine 60% des engagements contractuels. Ce qui n’a pas tardé à impacter les objectifs à l’export avec l’équivalent de trois mois d’exportation de perdus, tient à souligner notre source.

Un déficit lourdement pénalisant auquel l’entreprise tente de contourner en faisant appel à des transporteurs privés. La trentaine de camions gros tonnages (dont près de la moitié est en panne), parc roulant dont dispose la Société de transport routier de minerais Sotramine -une autre filiale du groupe minier Ferphos- s’est finalement avérée n’être que d’un très modeste apport. Appel est, à ce titre, lancé à l’adresse des pouvoirs publics pour intervenir en mobilisant plus de moyens pouvant aider la SNTF à améliorer ses performances. Il s’agit d’éviter que cet élan ne soit freiné et permettre à Ferphos ainsi qu’à sa filiale phare d’en finir avec ce goulot d’étranglement, devenu de plus en plus embarrassant. Car il risque de plomber durablement une année pourtant entamée sous de bons auspices et de réduire à néant tous les efforts consentis des mois durant par les travailleurs.

En cause, à Somiphos, l’on a beaucoup peiné à redresser la barre après plusieurs mois d’incertitudes et de crises sociales, commerciales et financières étouffantes. Somiphos a même vu sa réputation sur le marché international sérieusement entamée, sa crédibilité vis-à-vis de ses clients tout aussi altérée. Pour les quelque 2.400 travailleurs, l’heure est au don de soi, à la remise en cause collective. Ils vont devoir faire abstraction de leurs états d’âme respectifs longtemps dominés par l’esprit tribal et se concentrer sur l’essentiel, à savoir détermination, engagement, rigueur défensive et efficacité. Parce que ce n’est que des mois après qu’ils se sont rendus compte des prolongements des retombées de la grève ayant paralysé l’entreprise pendant plus d’un mois (du 27 avril au 2 juin 2011).

Plus de 8 milliards de dinars de chiffre d’affaires en 2011

Le deuxième semestre a, en conséquence, été entamé avec un reliquat de contrats déjà signés et non livrés de 780.000 tonnes. Conséquences immédiates : les 1,5 million de tonnes, arrêtés au titre d’objectifs pour 2011, n’ont pas été réalisées. «Nous avons démarré le deuxième semestre avec des résultats négatifs, héritant de dizaines de contrats non honorés. Le scénario catastrophe se dessinait. Il aura fallu jouer la carte de la mobilisation pour permettre à Somiphos de se redéployer sur le marché international. Nous avons réussi à équilibrer la situation et à rétablir la paix sociale à travers la stratégie adoptée par le staff dirigeant et la coopération des travailleurs», se félicite une source syndicale locale.

Une fois l’effroi passé de se retrouver avec la lanterne rouge, Somiphos devait agir à l’international et se racheter auprès de ses clients. Un autre pari de gagné vu les résultats réalisés à fin septembre 2011, meilleurs comparativement à ceux atteints durant la même période de 2010 malgré des volumes beaucoup moins importants : 1,1 contre 1,6 million de tonnes. L’inconnue de cette équation ? Une substantielle révision à la hausse des prix. Somiphos a réussi à vendre son phosphate à environ 140 dollars/t, soit le quasi-double des prix appliqués au début de l’année. «Le marché est aléatoire, le phosphate n’étant pas un produit boursier. Nos marges de manœuvre sur les prix sont larges. Notre service a réussi à imposer le minerai algérien en alignant son prix sur ceux appliqués par les leaders mondiaux», a, pour sa part, précisé un cadre de l’entreprise.

Paradigme rentier

La pénétration de nouveaux marchés qui lui étaient inaccessibles est l’autre facteur ayant permis à l’entreprise de grignoter des parts de marché non négligeables au «club» des géants mondiaux de l’industrie du phosphate tels que le Maroc, la Chine et les USA. Outre l’Europe, une bonne part de la richesse dormante –phosphate brut dit rock – dont regorge le bassin de Djebel Onk au sud de la wilaya de Tébessa – a ainsi pu être placée en Asie du Sud et du Sud-Est ainsi qu’en Amérique latine. Ce qui a permis à Somiphos de boucler l’exercice 2011 avec plus de 8 milliards de dinars au titre de chiffre d’affaires et de renflouer la trésorerie de la société mère laquelle survivait des 45 millions de dollars, des économies totalisées à fin 2009.

Des résultats, certes, à même de rendre légitime l’euphorie des responsables de Somiphos et de Ferphos Group, tous fraîchement installés, mais globalement, pour notre pays, il n’y a pas de quoi en être très fier. Que représentent 1,5 million t, seuil jamais franchi, par rapport aux deux milliards de tonnes de réserves confirmées, et ce, malgré les capacités installées s’élevant à deux millions de tonnes dont est dotée Somiphos ?

Puis, contrairement à ses concurrents arabes tels que le Maroc, la Tunisie, l’Egypte ou la Jordanie, pour ne citer que ces exemples, qui enrichissent et transforment sur place l’essentiel de leurs productions respectives en produits plus rémunérateurs, l’Algérie a toujours préféré exporter son phosphate à l’état brut, esprit rentier oblige.
Ne serait-il pas plus judicieux de saisir l’occasion de la bonne conjoncture actuelle et des perspectives du marché des fertilisants pour accroître son potentiel industriel en transformant le gaz naturel et le phosphate qui rapportent plus de valeur ajoutée (10 fois le prix des matières premières) et d’emplois ?

D’autant qu’en bons visionnaires, les experts du FMB Group, une maison d’édition basée à Londres -référence mondiale dans tout ce qui a trait à l’actualité de l’industrie des engrais, de leur commerce international et de leurs marchés- avaient vu juste, il y a plus d’une dizaine d’années. En 2000 déjà, ils avaient, en effet, prédit le grand stress qui allait s’emparer du marché à partir de 2012 : une très forte demande contre une offre des plus dérisoires avec comme facteurs générateurs le délestage et la fermeture de plusieurs usines aux USA et en Europe du fait de l’augmentation du prix du gaz naturel. Et, à l’exception de notre pays qui n’a d’ailleurs jamais manqué de participer aux conférences cycliques du FMB organisées partout dans le monde, tous les pays producteurs avaient pris acte desdites prédictions.

Aussi, bien qu’il y soit membre qui a son mot à dire, notre pays semble faire fi des indices sur les tendances du marché fournis lors des congrès annuels de la très puissante International Fertilizer Industry Association (IFA) dont il a toujours tenu à y participer. Décidément, nos gouvernants ont du mal à se libérer du paradigme rentier.

Repères :

-A lui seul, le continent africain assure en moyenne plus du quart (25,7 %) de la production mondiale de minerai et d’engrais phosphatés, selon l’IFA. Il pèse 62,8 % des exportations pour seulement 0,5 % des importations. Avec les performances de pays du Moyen-Orient, c’est un total de 84,6 % des exportations mondiales qui est annuellement réalisé.

-Réserves expertisées : 2 milliards de tonnes suffisant pour alimenter l’industrie à son niveau actuel de production pendant une période de 65 ans.

-Réserves prouvées : 1,3 milliard de tonnes (avec un taux de certitude de 60 %)
Prévisions Production/exportation : 1,5 million de tonnes/an en moyenne

-Production mondiale moyenne ‘ en million de tonnes’:
*USA : 35
*Chine : 30
*Maroc : 28
*Russie : 11
*Tunisie : 8
*Jordanie : 6
*Israël : 2,9
*Afrique du Sud : 2,6
*Egypte : 2,6
*Algérie : 1,5

-Exportations mondiales moyennes ‘ en million de tonnes’
*Maroc : 11
*Jordanie : 3,2
*Russie : 2,6
*Tunisie : 2,5
*Algérie : 1,5
*Egypte : 1,4
*Togo : 1,1
*Israël : 0,5

Naima Benouaret


 

Asie et Amérique latine : Nouvelles destinations pour le phosphate algérien

L’Algérie a longtemps dépendu du seul client européen pour placer l’essentiel de ses 1,5 million de tonnes, la production annuelle. Ce n’est plus vrai. Notre phosphate va se vendre au-delà des frontières du vieux continent.

Désormais, il a des débouchées à travers plusieurs pays d’Asie et d’Amérique latine. Des propositions de rapprochement, ces clients potentiels l’ont faites aux représentants de Ferphos Group, Groupe Manadjim el Djazaïr (Manal) et du ministère de l’Énergie et des Mines, présents en force, lors des deux derniers grands regroupements des producteurs, exportateurs et traders, intervenant sur le marché mondial des engrais et phosphates : le congrès technique de l’International Fertlizer Association (IFA) et la conférence du FMB Group – maison d’édition londonienne de référence, sorte de bourse pour la filière des fertilisants- respectivement organisés début octobre à Madrid (Espagne), et vers la fin du même mois à Cannes (France).

Cette attractivité peu habituelle, le phosphate du bassin de Djebel Onk l’a doit non seulement à la détermination des délégations algériennes, de haut niveau, à lui trouver une place de choix sur l’échiquier où trônent une poignée de pays, mais aussi à la conjoncture du marché. Celui-ci tire sa prospérité actuelle de deux facteurs où la politique est venue se mêler au monde des affaires.

Le Printemps arabe et les nouveaux venus

Le premier n’est autre que le Printemps arabe. Comment a-t-il pu agir ? Les principaux concurrents arabes de l’Algérie ont perdu de conséquentes parts de marchés en raison des crises politiques ayant profondément bouleversé certains d’entre eux. Il y a d’abord la Tunisie : après la chute du régime Ben Ali, les mouvements de protestation récurrents ne cessent d’ébranler le pays, aucun secteur économique n’y a échappé. Le plus touché demeure, sans conteste, celui des mises.

Voilà plus de quatre mois que les vastes sites Phosphate de Gafsa d’où vivent quelque 5500 travailleurs sont à ce jour paralysés, entraînant de fait une baisse sensible de la production dont près de la moitié est placée à l’étranger, le reste étant absorbé par l’industrie des engrais, c’est-à-dire transformé localement. Ainsi, sur 7 à 8 millions de tonnes/an, à peine 3 MT ont pu être réalisées en 2011 avec comme conséquences immédiates l’équivalent de plus de 400 millions de dinars en pertes sèches.
S’agissant de l’Egypte, son secteur économique a lui aussi pâti des bouleversements politiques intervenus en 2011. Ces derniers n’ont pas manqué de ralentir les exportations notamment le phosphate qui s’élèvent à 1,4 MT sur une production totale de l’ordre de 2 MT.

Environ 577.000 t sont transformées sur place. Pour ce qui est de la Syrie, les dernières mesures prises par l’Europe à l’encontre de ses dirigeants, principal acheteur d’environ 80% des 1,7 million de t/an, ont porté un sérieux coup au commerce international, les exportations entre autres. En effet, les 27 nations de l’Union européenne appliquent désormais des sanctions envers le pouvoir syrien dans plusieurs domaines notamment financier, bancaire et commercial.

Pour le premier, il s’agit de l’interdiction de fournir des services d’assurance ou de réassurance ou toute une assistance financière au gouvernement syrien ou à des entités sous son contrôle. Dans le domaine bancaire, il est désormais interdit aux établissements financiers européens d’ouvrir des filiales ou des comptes en banque, des lettres de crédits en Syrie et aux banques syriennes d’ouvrir de nouvelles agences ou filiales sur le territoire de l’Union européenne.
Le secteur commercial n’est pas en reste puisqu’ont été édictées des restrictions du soutien financier des États membres de l’UE au commerce avec la Syrie (notamment par la fourniture d’assurances, de garanties et de crédits à l’exportation). D’où la décrue des ventes de phosphate syrien à l’étranger, dont l’Europe client traditionnel.

L’entrée de nouveaux acteurs et le retour de nombre de producteurs est l’autre facteur ayant insufflé une nouvelle dynamique au marché international. Le Zaïre, le Nigeria et l’Irak vont intégrer le Club des exportateurs de phosphate avec une offre de quelque 3 MT auxquels il faut ajouter 2 MT supplémentaires, volume appelé à être échangé par le Togo, après des années d’absence sur l’arène internationale pour des raisons d’instabilité politique sévère, lui aussi. Ce qui explique en grande partie l’engouement de ces derniers temps pour le phosphate algérien.
Naima Benouaret


Malgré une forte demande asiatique : Le passage par le Canal de Suez, un sérieux handicap

Au premier semestre 2011, la production mondiale de phosphate s’est établie à environ 87 millions de tonnes, dont une partie transformée localement par les plus grands producteurs tels que les USA et le Maroc.

Ces deux pays ont respectivement injecté 12 des 13 MT et 11 sur des 22 MT réalisés à leurs industries des engrais phosphatés. Dans son ensemble, l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Tunisie) a bouclé le même semestre avec l’équivalent de 15 MT avec un reliquat (Stock) cumulé de l’ordre de 16 MT.Les livraisons domestiques (phosphate transformé sur place) se sont élevées à quelque 11,5 MT, le reste, soit environ 5,4 MT, placé sur le marché international. A lui seul, l’Office Chérifien (OCP) a réalisé 80 % des exportations nord-africaines, l’équivalent de quelque 3,5 MT.

Pour ces trois pays, le marché naturellement privilégié demeure l’Europe, du moins en ce qui concerne l’Algérie. Malgré la multitude d’offres d’achat émanant des pays émergents de par le monde, notre pays a du mal à placer son produit sur certains marchés pourtant très demandeurs. Il bute sur la problématique du fret, ce facteur pénalisant surtout lorsqu’il s’agit de s’engager sur le marché asiatique (Malaisie, Inde et Philippines). Acheminer le phosphate vers les ports asiatiques, nous a-t-on précisé, coûte à Somiphos 54 à 56 dollars la tonne métrique, car devant s’acquitter du droit de passage par le canal de Suez. Un obstacle surmontable pour certains concurrents arabes tels que la Jordanie et l’Egypte – 2e et 5e exportateur – après le Maroc en raison de leur position géostratégique.

Un fret revenant ainsi à 24 et 26 dollars /t. Cet avantage a toujours plaidé en leur faveur pour placer leurs produits sur des marchés jusque-là inaccessibles pour notre pays. Aussi, la Jordanie a un autre privilège de taille, des joint-ventures avec des partenaires asiatiques comme l’Inde et l’Indonésie.

La distance est un autre handicap auquel se heurte Somiphos pour se déployer sur ce même continent. «En moyenne, le navire met plus d’un mois pour atteindre l’Asie alors que l’Europe est à 6 ou 7 jours», explique notre source. C’est dire que notre pays fait actuellement face à un dilemme : d’un côté, une forte demande exprimée de toutes parts, la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour la première fois. De l’autre, son client traditionnel, l’Europe, frappée de plein fouet par la crise, défaut de moyens de financement donc décisions d’achat hésitantes. En tout état de cause, les responsables de Ferphos Group et sa filiale Somiphos s’estiment rester ouverts à toutes les propositions à même de permettre la diversification des marchés et d’augmenter ses parts, à la seule condition de préserver les intérêts de l’entreprise.
Naima Benouaret