L’Algérie otage de sa propre politique

L’économie nationale de plus en plus vulnérable

l’Algérie otage de sa propre politique

El Watan, 28 septembre 2015

Le constat est récurrent et éprouvé : les milliards de la rente pétrolière n’ont pas réussi à réformer une économie abreuvée par la dépense publique et dépourvue de toute vision à long terme. Au fil des ans, l’activité productive a cédé le terrain à la sphère non productive.

Même le pilier de l’économie que constitue le secteur des hydrocarbures est devenu un boulet plombant la croissance au lieu de la booster. Les performances sporadiques d’une agriculture fébrile et le statu quo d’un secteur industriel sacrifié sur l’autel du désinvestissement ne font qu’accentuer les fragilités d’une économie prise en otage entre les besoins d’une demande interne croissante et les bouleversements économiques mondiaux.

Gaz de schiste, prix du pétrole, ralentissement de l’économie chinoise, volatilité des prix agricoles, instabilité du dollar, etc. sont autant de facteurs externes modelant les conjonctures économiques et échappant à tout contrôle. Sur le plan national, la croissance démographique et avec elle les besoins alimentaires et surtout énergétiques accentuent la pression sur un gouvernement tenu de trouver d’autres moyens de financement que les devises d’une rente pétrolière en déclin. Pour l’Algérie, qui pèche dans le travail de prospective et semble privilégier la navigation à vue, l’économie n’est pas au bout de ses peines. Les discours triomphalistes et populistes ayant montré leurs limites, le gouvernement est contraint de regarder la réalité en face et peut être de chercher des solutions du côté des experts, spécialistes et économistes nationaux dont il a jusque-là ignoré les mises en garde.

Avec pour seule monnaie d’échange le pétrole et le gaz, l’Algérie a accru considérablement les risques de sa vulnérabilité. Le pays a encaissé ces dernières années de plein fouet l’impact de la crise financière, de la chute des cours du pétrole et de la hausse des prix agricoles, en gardant la même structure d’une économie rentière, avec pourtant des recettes en devises de 50 milliards de dollars en moyenne par an. Une multitude de rapports internationaux ont déjà mis en avant les faiblesses, fragilités, lacunes et le manque de compétitivité et d’attractivité liés à l’économie nationale.

Le dernier en date, celui du groupe de consulting Grant Thornton, rendu public la semaine dernière, calcule pour 60 économies mondiales le Global Dynamism Index (GDI), un indicateur des destinations où il fait bon investir pour les détenteurs de capitaux étrangers. L’Algérie arrive parmi les cinq derniers, aux côtés du Nigeria, de l’Argentine, du Venezuela et de l’Ukraine.

En revanche, on lui reconnaît des atouts indéniables puisqu’elle arrive première sur l’aspect lié au marché du travail devançant les pays de la Scandinavie, l’Allemagne et les Etats-Unis, entre autres, (voir infographie). Pour les auteurs du rapport, l’Algérie a enregistré ces 12 derniers mois le potentiel de croissance le plus important au monde en la matière. Grâce à une force de travail jeune et disponible, la productivité du travail s’est accrue de 8,4% l’année dernière, observe-t-on.

Pourtant l’économie nationale demeure dernière sur des aspects liés à l’environnement opérationnel des affaires, l’environnement financier ou la croissance du marché. L’appel récent du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, à «démarcher» les investisseurs étrangers et à «les inciter» à venir, lors de la récente table ronde du Conseil national économique et social (CNES), paraît difficile dans ces conditions. Pourtant, les experts de tous bords ont passé la dernière décennie à tirer la sonnette d’alarme quant aux limites d’un choix de croissance tirée par la seule dépense publique et adossée aux seuls cours du pétrole.

Les mêmes constats d’échec ont été réitérés lors de la rencontre du CNES devant des membres du gouvernement délestés de discours rassurants et triomphalistes. Sellal et son gouvernement semblent avoir perdu le sourire au profit d’une posture plus modeste imposée par des indicateurs économiques éloquents qui reposent des questions sur ce qui aurait dû ou pas être fait ces dernières années dans une conjoncture internationale qui a été favorable pendant plus d’une décennie. Mais l’Algérie semble plus encline à subir les instabilités de l’économie mondiale qu’à profiter de ses opportunités.

Regrets

Ainsi, ceux parmi les économistes et experts qui ont plaidé pour un placement plus rentable des réserves de change, notamment à travers la création d’un fonds souverain refont surface. Aujourd’hui, ces réserves fondent comme neige au soleil et leur durée de vie sera au mieux de trois ans. Les discours récurrents de la Banque d’Algérie sur le bien- fondé d’un placement prudent dans des actifs souverains, n’est pas en mesure de freiner le processus.

Pourtant la crise financière de 2008 a offert une occasion unique à l’Algérie de se mettre sur les rails et de faire les choix économiques à même de réduire ses vulnérabilités et ses dépendances externes. La crise de 2008 était «une opportunité inespérée pour l’Algérie», avait estimé l’expert Kamel Benkoussa. «L’effondrement des principales places boursières nous offrait la possibilité d’utiliser une part importante de nos réserves de change pour l’achat d’entreprises étrangères aux Etats-Unis, en Europe et en Asie», selon lui. Mais, il n’en a rien été.

Pour une bonne partie des économistes le pays aurait dû se servir de la manne pétrolière accumulée pour mettre en place un fonds souverain qui aurait permis de réaliser des investissements à l’international susceptibles d’avoir des rendements plus conséquents que les 4% actuels. L’Algérie aurait notamment pu profiter de la situation pour acquérir partiellement ou totalement des entreprises en difficulté ou en faillite.

Pour l’ancien ministre des Finances, Abdelatif Benachenou, de tels investissements «passent soit par des fonds souverains soit par des entreprises publiques et privées». Or, l’Algérie n’a pas «d’institutions qui lui permettent d’internationaliser son économie», a-t-il déclaré au forum de Liberté. Les opposants à l’idée des fonds souverains peuvent pourtant arguer que de nombreux pays qui avaient investi les ressources de leurs fonds dans des actifs financiers ont subi de grosses pertes suite à la crise des subprimes.

Opportunités

C’est sans doute pour cela qu’au lendemain de la crise, de nombreux fonds ont investi dans d’autres «des classes d’actifs, moins volatiles que le secteur financier, avec un retour sur investissement élevé à court terme» à l’exemple de l’immobilier, les services, l’énergie et l’industrie manufacturière, indique une étude de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Ainsi, après la crise, la part des investissements de ces fonds dans le secteur manufacturier est passée de 3% à 12%, dans l’énergie de 5% à 10%, dans l’immobilier de 8% à 15% et dans les biens à la consommation de moins de 1% à 8%. L’étude cite le cas du fonds norvégien qui, avec près de 900 milliards de dollars d’actifs cumulés investissait 61.5 % de ces actifs dans les actions en 2013.

En 2016, il devrait porter à 100 le nombre d’entreprises dans lesquelles il possède des actions. L’autre cas est celui du fonds koweitien KIA, qui, entre 2004 et 2010 a doublé la part de ses investissements alternatifs passés de 13% à 27%. Pour Mourad Preure, expert énergétique, l’Algérie doit «profiter de la crise économique qui perdure dans l’économie mondiale, particulièrement en Europe, pour identifier des cibles intéressantes». Le but serait d’acquérir des actifs industriels qui seraient en synergie avec les entreprises nationales afin d’exercer «un effet de levier» pour le développement.

Pour l’heure et à l’exception de quelques investissements de Sonatrach, seul le secteur privé à travers Cevital a fait sienne cette ambition, en procédant à la reprise d’entreprises en Italie et en France. Pour l’Etat et au vu des limites du Fonds national d’investissement et du Fonds de régulation des recettes, il faudra attendre une autre embellie pétrolière pour espérer réorienter sa politique d’investissement, trop frileuse à l’international et inefficace sur le plan national. Car la lenteur avec laquelle l’économie se diversifie ne suggère pas une autre source de financement que celle des hydrocarbures à court et moyen termes.

Safia Berkouk