Pour sauver Wall Street Bernanke plombe le dollar

Pour sauver Wall Street Bernanke plombe le dollar

17 mars 2008

Devant l’absence de l’autorité et du courage politique requis pour trancher dans le vif, la Fed en est réduite aux expédients qui, s’ils permettent de masquer l’ampleur des pertes, retardent l’heure de vérité et compromettent le dollar. Pour sauver Wall Street, Bernanke exporte la crise et fait naître une poussée de fièvre inflationniste mondiale, au risque d’un retour de bâton dévastateur : l’abandon du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Contre Info, 16 mars 2008, http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1834

Mathématiques élémentaires

Les titres hypothécaires en circulation totalisent une valeur de 11 000 milliards de dollars. Le prix de l’immobilier US est surévalué de 20 à 30%. Si un quart de la valeur du patrimoine des foyers US se volatilise, cela représente 2 750 milliards de dettes qui ne seront vraisemblablement pas honorées et deviennent des pertes pour le système financier.

Selon l’étude signée par Greenlaw, Hatzius, Kashyap et Shin (pdf) , la capitalisation des banques, agences gouvernementales (GSE) et caisses d’épargnes US totalise 1 681 milliards.

Leur exposition directe aux titres hypothécaires totalise 5 591 milliards soit la moitié de l’en cours. Elles sont donc potentiellement face à des dépréciations atteignant 1 375 milliards – près de la totalité de leur capital.

Ces chiffres ne prennent pas en compte les pertes éventuelles dans les autres secteurs du crédit : consommation, crédit auto, immobilier commercial.

La couverture des risques liés au crédit fait l’objet de contrats d’assurances signés de gré à gré entre les entreprises, les CDS ou Credit Defaut Swaps, portant sur une valeur totale de 45 000 milliards, plus de trois fois le PIB des USA.

Ce mécanisme de couverture, s’il est déclenché, aurait pour effet de propager une cascade de demandes de remboursements auprès de « contreparties, » c’est à dire les vendeurs de l’assurance, qui pour leur grande majorité n’ont aucune provision disponible pour y faire face.

Les fonds spéculatifs, les hedge funds, sont également concernés. Le principe de ces entreprises est de faire massivement appel au crédit – ce que l’on nomme effet de levier – pour multiplier les gains. Voici comment.

M. Smith dispose de 100 dollars et achète un titre hypothécaire qui rapporte 8 dollars par an. En empruntant 1500 dollars à 6%, pour investir 15 fois plus, il gagne au total 128 dollars, paie 90 dollars d’intérêts, ce qui lui laisse 38 dollars pour une mise initiale de 100.

Excellent rendement. Jusqu’à ce que les titres acquis perdent 20% de leur valeur. La banque prêteuse exige un remboursement. M. Smith revend ses titres, soit 1600 – 320 = 1280. Il a perdu ses 100 dollars et en doit 220 à la banque.

C’est ce mécanisme de l’effet de levier inversé qui est en train d’asphyxier le « système bancaire bis, » que sont les fonds d’investissement.

Illiquidité et insolvabilité

Les banques centrales, prêteuses de dernier recours, peuvent aider des établissements en bonne santé à faire face à une situation tendue de trésorerie, en fournissant un crédit relais. Mais la situation dans laquelle se trouve le système financier ne relève pas du manque de liquidité. Il s’agit d’une crise d’insolvabilité, en français, de faillite.

Le marché ne peut retrouver stabilité et confiance qu’à trois conditions. Que les entreprises faillies disparaissent, et avec elles le mauvais papier qu’elles détiennent, que celles qui peuvent survivre reçoivent une infusion de capital pour compenser leurs pertes, et que les cours de l’immobilier aient atteint à la baisse la vérité des prix, restaurant du même coup une valeur fiable aux titres adossés à ce patrimoine.

Cela fait beaucoup de pré requis. D’autant plus quand l’outil d’intervention, la banque centrale, n’est absolument pas adapté à la mission du jour : sauver Wall Street.

La boite à outils de Bernanke

Bernanke dispose de deux leviers : les prêts et les taux.

Il utilise ces deux outils aux deux bouts de l’équation comptable de la finance : les réserves dans le portefeuille des banques et la valeur de l’immobilier. Les prêts permettent de renforcer les fonds propres des banques, la baisse des taux, qui normalement doit relancer l’activité, devrait aussi soutenir les prix de l’immobilier en mettant un terme à la récession.

Mais ces deux axes d’interventions ont leurs limites et leurs effets pervers.

Les prêts, au fur et à mesure que la crise s’accentue, ont perdu leur caractère de relais très temporaire contre l’illiquidité pour se transformer en infusion masquée de fonds propres. L’exigence de collatéraux de qualité, les titres déposés en pensions à la banque centrale en garantie des liquidités accordées, a été assouplie à l’extrême. Au lieu de bons du trésor, la Fed accepte désormais les créances immobilières douteuses pour lesquelles il n’existe plus de marché. La durée des prêts, normalement au jour le jour, est désormais allongée à trois mois. Le volume de ces opérations devient considérable. 400 milliards, soit la moitié des réserves dont dispose la Fed seront engagés fin mars.

Cette intervention massive et fort peu conventionnelle, présente deux inconvénients majeurs.

Si elle autorise les banques à conserver des bilans présentables, en différant l’heure où les comptes seront soldés dans la douleur, elle permet de gagner du temps mais ne rétablit pas la confiance, qui ne sera restaurée que lorsque les pertes auront été reconnues. D’autre part, par son ampleur même, elle indique que la Fed perd pied. Au rythme où vont les évènements, les 400 milliards de trésor de guerre, sous forme de bons du trésor, dont elle dispose encore dans ses livres ne sont plus l’indice de sa force mais de sa faiblesse [1]. A quels expédients en sera-t-elle réduite lorsqu’elle aussi sera au bout de ses réserves ? La planche à billets ? On voit là qu’à l’horizon c’est bien la crédibilité du dollar qui est en jeu.

Le dollar, victime collatérale

Les baisses de taux massives et répétées décidées par Bernanke – on s’attend à une nouvelle annonce demain – remettent directement en cause le statut de la devise américaine.

Comme l’a fait son prédécesseur à chaque ralentissement de l’activité, le directeur de la Fed tente de relancer la machine du crédit, donc la création monétaire, pour soutenir l’économie et les prix et casser la spirale déflationniste.

Sans grand succès. Les rouages de transmissions sont grippés et la confiance des ménages déjà surendettés et des entreprises est défaillante.

Mais ce faisant, il renforce le sentiment déjà bien ancré que le dollar – plombé par les 9 000 milliards de la dette des USA qui ne pourront pas être remboursés – est sur évalué, ce qui amplifie le dérapage de la devise américaine.

L’afflux des capitaux étrangers qui permettait depuis 20 ans, l’épisode Clinton mis à part, de combler les déficits et de maintenir le cours de la monnaie est en train de se tarir. Durant les trois derniers mois de 2007, le flux des investissements étrangers est passé de 113 milliards à 56 milliards.

Depuis peu, les bons du trésor US sont jugés moins fiables que ceux de l’Allemagne.

Cette baisse du dollar acceptée et précipitée par Bernanke pour sauver Wall Street ressemble à une fuite en avant, qui a pour effet d’exporter la crise américaine dans le reste du monde, et ce, à un coût exorbitant.

La plupart des marchés de matières premières, dont bien évidemment le pétrole, étant libellés en dollars, le dérapage de la monnaie US entraîne mécaniquement une réévaluation des cours et provoque une inflation mondiale considérable.

Ce phénomène est encore renforcé par le déplacement des capitaux qui abandonnent les actifs libellés en dollars, dont la valeur fond comme neige au soleil, et vont chercher refuge sur les marchés de matières premières.

Indécision 2008

Faute de pouvoir « penser l’impensable », c’est à dire accepter l’ampleur des pertes et prendre les mesures drastiques qui s’imposent : vérité des prix, nationalisations et faillites, les USA, en différant la purge, laissent se propager la contagion toxique imprudemment concoctée à Wall Street.

Leur succès économique en trompe l’oeil, bâti sur le moteur de la dette, l’inflation des actifs et l’afflux des capitaux permis par le statut de leur devise, menace de s’effondrer.

L’homme qui occupe le bureau ovale n’est évidemment pas à la hauteur de la situation, et la prochaine équipe ne sera aux commandes qu’en janvier prochain.

D’ici là, Bernanke fait ce qu’il peut, avec les outils qui sont les siens. Les USA prennent ainsi le chemin du Japon en 1991, mais ne disposent pas des mêmes atouts. Ils n’ont aucune épargne, et leur base industrielle a été massivement délocalisée.

Reste le dollar, symbole de la prééminence de l’empire. Mais en exportant leur crise, les USA jouent un quitte ou double. Soit les douleurs provoquées par la chute du billet vert contraignent les puissances mondiales à une action concertée, soit nous risquons d’assister à un bouleversement du système économique et financier mondial avec l’ abandon en ordre dispersé de cette icône déchue.

[1] L’annonce du soutien au rachat de Bears Sterns vient de mobiliser 30 milliards supplémentaires diminuant d’autant cette somme.