« Les marges de manœuvre monétaires de l’Algérie sont de plus en plus restreintes »

Jean-Louis Perrault. Maître de conférences à l’université de Rennes 1 (France)

« Les marges de manœuvre monétaires de l’Algérie sont de plus en plus restreintes »

El Watan, 1 juin 2010

– Quel sera le risque de la crise financière qui secoue les pays de la zone euro pour un pays comme l’Algérie, exportateur de pétrole vers la zone dollar et importateur de biens et services depuis la zone euro ?

Avant tout, pour être capable d’effectuer l’analyse de l’impact des variations du change de l’euro à moyen terme, il faudrait pouvoir d’abord diagnostiquer les mobiles des opérateurs institutionnels, lorsqu’ils ont agi contre cette monnaie en prétextant la dette souveraine grecque. Or le scénario possible est que les opérateurs veuillent se défaire d’actifs « toxiques » en dollars, avant que ceux-ci n’arrivent à échéance. Ils peuvent être amenés à rechercher une prime de change, s’ils ont l’intention de se reporter, après cession des actifs en dollars, sur les actifs en euros.

Cette explication est plausible et pourrait expliquer pourquoi des institutionnels ont joué massivement contre l’euro à court terme. Mais cela serait annonciateur d’un autre krach à Wall Street dans les mois qui viennent. En tout état de cause, il est très difficile de prévoir les orientations de l’euro à moyen terme. Une inversion brutale restant possible. Cela rend d’autant plus difficile d’évaluer les éventuels ajustements qui seraient nécessaires dans les pays partenaires. Pour en revenir à votre question, il est clair que l’UE, qui absorbe et fournit plus de 50% des exportations et des importations algériennes, est un partenaire commercial essentiel de l’Algérie. Il se trouve que ce sont l’Italie, l’Espagne et la France qui absorbent près du tiers des exportations algériennes. En termes de balance commerciale, sous réserve des élasticité-prix de la balance commerciale, le résultat est mécaniquement favorable à l’Algérie.

En l’occurrence, le fait que le pétrole vous ait noyé, pour reprendre l’expression du président de l’Association nationale des exportateurs algériens (Anexal), constitue, pour le coup, un bouclier. En revanche, bien sûr, se pose la question de l’évolution des débouchés (quantités et prix) des produits énergétiques vers l’UE. Cela peut constituer, d’ailleurs, un élément de débat au sein du Conseil d’association Algérie-UE, le 15 juin prochain. Ainsi, les exportations algériennes de produits alimentaires vers l’UE restent très faibles, et bien en dessous des contingents prévus par l’accord avec cette zone, en dépit des efforts de l’Algex. Mais la bonne conjoncture céréalière algérienne a permis au pays d’envisager de redevenir, modestement, un exportateur de ses surplus, particulièrement vers l’UE. Ces exportations ont-elles un intérêt dans une devise qui perd du pouvoir d’achat ?

– Les placements de l’Algérie à l’étranger sont estimés à 40% dans les banques de la zone euro. Pensez-vous que la crise est de nature à faire perdre des bénéfices à l’Algérie ?

Pour ses placements, notamment des fonds souverains, dans les banques de la zone euro ; il est clair que la valorisation de ces actifs est d’ores et déjà affectée. C’est l’inconvénient d’une monnaie-clapet soumise à des charges massives des grands institutionnels. En tout état de cause, ce contexte amplifie les incertitudes à un moment où l’intégration de l’Algérie dans le commerce mondial s’avère toujours aussi délicate. Dans ces circonstances, on peut mesurer la prudence perspicace de la Banque d’Algérie dans son refus d’engager la réévaluation du dinar algérien en 2008. Mais vue l’évolution du cours de l’euro et l’affaiblissement des échanges algériens vers la zone arabe de libre-échange (ZALE) en 2009, les marges de manœuvre monétaires sont de plus en plus restreintes.

La dévaluation, qui pourrait stimuler les exportations non énergétiques et décourager les importations n’a pas lieu d’être d’abord, compte tenu de la revalorisation mécanique, que l’érosion du cours de l’euro produit, des réserves de change de la Banque centrale ; ensuite, elle affaiblirait uniformément le pouvoir d’achat international des Algériens, qui importent plus de 40% de leurs biens de consommation finale. La réévaluation pourrait permettre de compenser la dégradation, en valeur, des ventes de produits énergétiques vers la zone euro. Elle aurait comme inconvénient de fragiliser davantage les exportations vers les autres zones, déjà très affaiblies en 2009. Il me semble, mais j’avance prudemment sur ce point, que, plus que jamais, le système de « préférence nationale » en faveur de l’entreprise algérienne, afin de construire un avantage relatif, comme le prévoit le nouveau plan quinquennal, constitue un instrument très pertinent, dans ce contexte massif d’incertitude.

A l’instar de la nouvelle stratégie industrielle de l’Algérie. Cela suppose une capacité exceptionnelle des autorités algériennes à résister aux propositions du modèle de Bretton Woods pour définir un modèle original et spécifique, fondé sur l’industrialisation et financé par la rente pétrolière et gazière. En d’autres termes, de définir les préférences de structures industrielles et tertiaires de l’Algérie. Ce modèle peut supposer, mais cela demande à être minutieusement examiné, une réévaluation du dinar qui permette d’améliorer le pouvoir d’achat de la ressource humaine algérienne et de ralentir l’exode des cerveaux.

– Ce n’est pas une mince affaire…

Ce n’est pas un enjeu simple pour l’Algérie de faire de cette crise chez ses partenaires de l’Euro-Med une opportunité, sachant que les principales opportunités sont à définir à l’opposé du modèle que les Européens ont choisi. Cependant, si les autorités algériennes avaient un doute, il suffit qu’elles observent ce qu’il advient, au sein d’un modèle d’union douanière avec change fixe – l’UE –, des pays (Espagne, Grèce, Portugal, Irlande) dont l’appareil productif était trop faible pour assumer le libre-échange et une monnaie forte. La seule issue pour ces pays est la disparition de leur industrie, puisque la seule réponse qu’ils aient pour une éventuelle recomposition de leur compétitivité est la réduction des salaires.

Et, par conséquent, l’exode des cerveaux (ingénieurs, techniciens), qui iront chercher ailleurs des rémunérations plus décentes. Au travers de cette crise, les autorités algériennes verront peut-être dans le modèle de Maastricht, ou plus généralement dans le modèle de Bretton Woods, l’appareil d’éviscération qu’ils constituent, au regard de l’indépendance de la nation. A ce titre, l’état critique des institutions européennes peut être salutaire pour le peuple algérien.

Par Ali Titouche