L’État rase des marchés informels

En prévision du mois sacré

L’État rase des marchés informels

Saïd Ibrahim, Liberté, 120 septembre 2006

Les responsables de l’APC de Gué-de-Constantine affichent leur détermination
à appliquer les directives du wali d’Alger.

Mardi 19 septembre. Il est 13h. Le chemin de wilaya numéro 14, l’artère principale de la cité appelée El-Hayat, d’habitude très animée, semble déroger à l’effervescence qui la caractérise. Aujourd’hui ce ne sont pas les commerçants qui attirent les gens ; mais ce sont les engins et les camions alignés sur le trottoir qui suscitent la curiosité de nombreux badauds.
Des travailleurs de la société Netcom s’affairaient à déblayer des tonnes de détritus qu’ils déposaient ensuite dans la benne de la pelleteuse. “Nous nettoyons tous les jours, mais ce tas d’ordures n’était pas accessible à cause des baraques de commerçants qui exploitaient des magasins de manière illicite”, explique un travailleur de Netcom. Il reprend aussitôt sa tâche et à chaque coup de pelle, une odeur pestilentielle, insupportable aux âmes “sensibles”, se dégageait du tas de détritus. La disparition subite des baraques des vendeurs illicites ne passe pas inaperçue. Le chemin de wilaya numéro 14 reprend alors son calme, et les passants ne trouvent aucune difficulté à circuler sur les trottoirs.
Des responsables de l’APC supervisent ce chantier. “Nous sommes arrivés ce matin dans ce quartier à 8h, et nous avons entamé la destruction des 20 baraques qui étaient érigées de manière illégale sur les trottoirs. Nous avons envoyé 3 mises en demeure à chacun des occupants de ces baraques, car nous tenons au respect des mesures administratives”, affirme
M. Fellah, le secrétaire général de l’APC de Gué-de-Constantine.
Alors que les engins ramassaient ce qui restait des anciennes baraques, dans une rue adjacente et mitoyenne au chemin de wilaya, d’autres commerçants tout aussi “illégaux”, s’adonnent le plus normalement du monde à la vente de fruits et légumes et à des prix défiant toute concurrence. “Approchez, vous ne trouverez nulle part la pomme de terre à 35 Da le kilo”, crie un vendeur de pommes de terre entreposées à l’arrière d’une camionnette. Il ne semble pas préoccupé par ce qui se passe 20 mètres plus haut. “Nous sommes à l’écart et nous ne gênons personne. Nous avons la paix pour le moment et les autorités semblent tolérer notre activité”, estime le même marchand.
Sur les abords de cette rue en pente, plusieurs baraques de fortune sont érigées et toutes sont occupées par des commerçants n’ayant aucun titre pour exercer ce métier. De nombreux clients font leurs emplettes et défendent même ces marchands qui “cassent les prix”. Nous retrouvons le secrétaire général de l’APC de Gué-de-Constantine, toujours en train de surveiller les travailleurs chargés de nettoyer l’artère principale : “Oui l’APC est au courant de l’existence de cette aile de l’ex-marché informel. Le tour de sa destruction arrivera. Nous ne tolérerons plus de marché informel sur le territoire de notre commune”, tranche-t-il. “Nous allons par contre lancer les travaux pour la réalisation de 3 marchés organisés. Ils fonctionneront à la parisienne, c’est-à-dire qu’ils fermeront tous les jours à 12h”, tient-il toutefois à rassurer.
Devant l’entrée de la mairie, plusieurs jeunes attendent l’arrivée du président de l’APC pour lui exposer leurs doléances. Ces jeunes sont en colère même s’ils tiennent à le prouver mais par les voies légales. “Nous sommes bien élevés à la cité El-Hayat. Nous n’avons rien fait ce matin alors que les engins sont venus pour détruire nos magasins. Hier à la cité des 720-logements, une bataille rangée a eu lieu entre les commerçants et les travailleurs de l’APC. Certes, personne ne peut accepter de voir son outil de travail détruit, mais nous sommes tout de même contre la violence”, affirme Sofiane, un jeune de 32 ans qui exploitait un fast-food durant 5 ans. Il en veut aux responsables de l’APC qui sont passés à la phase radicale du jour au lendemain. “Nous n’avons rien reçu. Ce matin, les responsables de l’APC sont arrivés avec des engins et ils nous ont donné un quart d’heure avant de passer à l’opération de destruction. Les commerçants, qui étaient absents, ont tout perdu. Par ailleurs, les baraques en fer qu’ils ont démolies et emportées coûtent au minimum 8 millions de centimes chacune”, se plaint-il. Lyès, un autre commerçant touché par cette opération, ne croit pas quant à lui aux promesses des responsables communaux : “Ils disent qu’ils vont construire des marchés. Nous n’avons encore rien vu. Par ailleurs, je suis sûr que ces marchés profiteront à des commerçants étrangers à la commune de Gué-de-Constantine.”
Contrairement aux rumeurs colportées çà et là, les commerçants “illicites” de Bachdjarah exercent le plus normalement leurs activités.
Dans la partie réservée aux habits, les baraques sont toujours érigées et les marchands réalisent toujours un bon chiffre d’affaires. “Je ne sais rien de cette nouvelle loi. Ici tout est normal”, déclare un marchand de tissus.
À l’entrée du marché officiel, toute la rue est occupée par des vendeurs de fruits et légumes. Ici les commerçant aussi “illicites” soient-ils, tiennent à démontrer leur détermination pour le cas échéant défendre leur activité. “Qu’ils essaient de nous chasser d’ici et ils verront de quoi nous sommes capables”, menace sur un ton ferme un jeune. Ces marchands refusent aussi la solution préconisée par l’APC qui est en train de procéder à la construction d’un marché à Oued Ouchayah. “Il faut voir où se trouve le nouveau marché. Il est situé dans une zone reculée et les clients n’y viendront même pas, car il y aura aussi un problème d’insécurité”, se plaint un marchand de fruits.
Tous ces commerçants réclament leur droit à une vie digne dans leur pays. Autre son de cloche à l’intérieur du marché communal où les clients deviennent de plus en plus rares. “Mon étal était fermé depuis 8 ans faute de clients. Quand j’ai appris que les autres communes détruisent les baraques des marchands “illicites”, je suis venu en espérant que cette fois sera la bonne. Je pourrai alors reprendre mes activités. Les commerçants de l’extérieur nous font une concurrence déloyale, car ils ne payent ni charges ni impôts”, dit le même commerçant.
Le secrétaire général de la commune de Bachdjarah estime, quant à lui, qu’il est temps de rendre les espaces squattés à leur première vocation : les chaussées pour les voitures et les trottoirs pour les piétons. Bien entendu dans cette commune, les responsables optent pour une solution qui satisfasse toutes les parties. “À Bachdjarah, nous n’avons pas de baraques à détruire.
Dès que nous terminerons la construction du nouveau marché, les commerçants squattant la voie publique seront alors installés dans un espace organisé, offrant toutes les commodités à savoir des toilettes, des points d’eau et le gardiennage”, déclare M. Abdellioua le secrétaire général de l’APC. En attendant la fin des travaux au niveau du nouveau marché, le commerce informel continue d’être toléré dans cette commune.

Saïd Ibrahim