A Alger, le marché noir a la paix

A Alger, le marché noir a la paix

Le Monde, 8 mars 2011

Pour éteindre la protestation sociale, le gouvernement algérien a relâché la pression sur l’économie parallèle. Et les vendeurs à la sauvette prolifèrent

Pour faire ses courses à Alger, mieux vaut aller à Dubaï. Pas la ville des Emirats arabes unis, mais le nouveau marché du quartier populaire Bab Ezzouar, qui tire son nom de l’origine de ses marchandises. Ici, le trabendo, le marché noir, est roi. Tout se vend et s’achète en liquide, sans taxes, sans factures. Comme à Bab-El Oued, comme à la casbah d’Alger. L’économie informelle s’étend en Algérie. On dit même que le renoncement du gouvernement à réglementer le secteur aurait permis de ramener le calme après les émeutes du mois de janvier qui ont fait cinq morts et des centaines de blessés.

Réelle ou exagérée, l’hypothèse circule. Commencés le 4 janvier, les heurts violents entre jeunes et policiers ont en tout cas cessé net, cinq jours plus tard. Les prix des produits de base ont baissé, des promesses ont été faites, les affaires ont repris. Partout, les trabendistes, comme on désigne en Algérie ceux qui trafiquent ou qui importent illégalement, gagnent du terrain : de nouveaux étals apparaissent, de nouveaux espaces sont conquis, avec la bienveillance des autorités.

Sur la grande place des Martyrs d’Alger, des vendeurs à la sauvette proposent, à même le sol, des sacs de sport ou des chaussures. Arrivés de régions pauvres, pour beaucoup, ils dorment la nuit dans des dortoirs. Le hammam Sidna, construit au XVIe siècle, l’un des plus anciens bains maures de la casbah tenu par un Mozabite (berbère de la région du centre), accueille ainsi une dizaine d’hommes qui louent une paillasse pour 100 dinars (moins de 1 euro).
Soucieux d’éviter la contagion des révoltes tunisienne et égyptienne, le pouvoir s’assure la paix sociale en fermant les yeux, voire en encourageant le marché informel dont dépendent des familles entières. Il y a peu, il a ainsi remisé son projet d’imposer le paiement par chèque pour tout achat supérieur à 500 000 dinars (environ 3 800 euros). « La majorité des commerçants, ici, ne sont pas inscrits sur le registre de commerce et ne payent pas de taxes », affirme Azouk, qui tient « boutique » à Dubaï.

Dans ce bazar né il y a à peine dix ans, au bord de l’autoroute qui mène à l’aéroport, ce samedi 5 mars, jour de congé, la foule se presse. Ailleurs, au même moment, les manifestations pour changer le « système » n’attirent pas grand monde.
Robes d’Arabie saoudite et caftans du Maroc, cristal d’Arques français, tongs chinoises… On trouve de tout à Dubaï, à des prix défiant toute concurrence : des films piratés pour 100 dinars, des contrefaçons de montres ou de parfums Dior ou Chanel pour 200 ou 400 dinars (moins de 4 euros)… « Merci Bouteflika ! », lance Tewfik en levant le pouce devant son stand de fausses montres de marque. « Bientôt Boutef’va nous donner des locaux », ajoute-t-il. Quand ? « Dans six ou huit mois, Inch’Allah. »

Installé depuis deux ans dans une des ruelles du bazar, Tewfik ne paye aucune charge, à la différence de ceux qui, derrière lui, possèdent des boutiques « en dur ». Mais chacun y trouve son compte. Les « petits » jouent le rôle de produits d’appel pour les « gros ». Les manifestations ? Azouk fait la grimace : « En janvier, pendant les émeutes, Dubaï est resté fermé pendant deux jours. »
A l’autre bout de la ville, dans la basse casbah, rue Bouzrina, trois frères, Hassan, 36 ans, Noufil, 33 ans, et Omar, 27 ans, veillent à leurs marchandises, des draps, des rideaux, des serviettes, disposés à l’entrée même de leur immeuble, sur des présentoirs de fortune. « On ne croit plus rien ni personne, on bosse pour survivre », lance le plus jeune. « Pendant les années de terrorisme, on était à l’abri car les «stylos bleus» ne montaient pas ici », ironise le plus vieux, en désignant ainsi la police qui, avant le mois de janvier, harcelait les trabendistes serrés les uns contre les autres dans toute la rue.

Le marché noir fait vivre toute la famille d’Hassan, Noufil et Omar, en tout dix personnes installées dans un deux-pièces juste au-dessus. Les frères, au chômage jusqu’ici, se fournissent chez un grossiste installé un peu plus bas. Ils achètent des stocks, hier de chaussures ou de maquillage, aujourd’hui de lingerie, qu’ils revendent avec une petite marge. Chiffre d’affaires, net d’impôts, 300 euros par mois.
Le trabendo peut se révéler bien plus rentable. Rue Amar El-Kama, Mohamed, 26 ans, est un « ancien trabendiste qui a réussi », comme il se présente en souriant, un grossiste prospère, spécialisé dans les sous-vêtements masculins et chaussettes de marque de contrefaçon en provenance de Turquie. « J’achète avec des factures, explique-t-il, mais je revends sans à des dizaines de petits vendeurs qui avancent la moitié de la somme de ce qu’ils prennent et versent le reste quand ils ont écoulé la marchandise. » Bénéfice : 4 000 euros par mois.

Au-dessus de Mohamed encore, il y a les importateurs. « Des généraux à la retraite, qui font entrer tout ce qu’ils veulent par conteneurs entiers : depuis qu’ils ont découvert la Chine, cela a généré des milliards », affirme « Rabie », 35 ans, ex-trabendiste. « J’ai commencé à 16 ans parce que mon père me faisait de la peine à travailler tout seul, et parce que c’est mieux que de voler, poursuit-il. C’est comme ça que j’ai pu financer un voyage en France pour fuir le service militaire, acheter une voiture, et même me marier. Aujourd’hui, j’ai un «vrai» emploi, je gagne ma vie, mais je n’ai toujours pas de logement, je suis obligé de vivre chez mes parents avec mes deux enfants. »
Amer, Rabie conclut : « Dans quelques semaines, quelques mois, les émeutes reprendront car il n’y a rien de concret dans tout ce qui a été annoncé, et cette fois ce sera bien plus grave. »
Isabelle Mandraud