«L’Etat a produit des institutions perverties qui entravent toute tentative de réforme»

Mohamed Achir. Économiste

«L’Etat a produit des institutions perverties qui entravent toute tentative de réforme»

El Watan, 19 septembre 2016

– Plus de deux ans sont passés depuis les premiers signes de la crise. Mais les mesures arrêtées ne semblent pas avoir donné de résultats. Comment expliquez-vous cela ?

Je pense que la crise est systémique et multidimensionnelle. La phase basse du cycle pétrolier n’a fait en réalité que dévoiler la gravité de cette crise, surtout la vulnérabilité externe et interne du pays. C’est pourquoi des réponses techniques ou conjoncturelles telles que les mesures de réajustement budgétaire s’avèrent insuffisantes et incapables de produire des résultats efficaces et durables.

Une sortie de crise nécessite le dépassement de l’approche réductionniste et exclusive et exige le placement des structures et des institutions au centre du fait économique. Il y a lieu de souligner justement que l’Etat rentier a produit des structures économiques, sociales et politiques et des institutions perverties qui entravent toute tentative de réforme et de transition vers une économie de marché socialement responsable et économiquement viable.

Réduire le pouvoir des structures et agents engendrés et nourris par la rente pétrolière nécessite une nouvelle approche de l’économie politique susceptible de remettre sérieusement en question les relations existantes entre l’Etat rentier, le système de pouvoir, la société et l’entreprise. En effet, la relation de l’Etat avec la rente est une problématique importante qui nécessite un débat profond. C’est là l’enjeu du système de pouvoir et c’est là justement où le vrai débat doit commencer sur un nouvel modèle économique.

– Quel crédit accorder aux assurances de Sellal sur la situation financière du pays ?

Le Premier ministre a fait plusieurs déclarations rassurantes sur l’évolution et les perspectives des positions financières internes et externes en affirmant moult fois qu’on ne doit pas faire peur aux Algériens. Mais est-ce qu’il veut rassurer également les puissants lobbys d’importation et les multinationales en déclarant que le seuil de réserves de change doit être maintenu à un minimum de 100 milliards de dollars d’ici 2019 ? La situation financière est certes très fragile, car l’offre de la monnaie locale a été longtemps boostée par les recettes en devises générées par le secteur des hydrocarbures.

Une baisse de ces dernières affecte directement le niveau des liquidités bancaires et du Trésor public. Mais une telle situation ne peut en aucun cas justifier un recours rapide à l’endettement extérieur. Il faut encore préciser que ce n’est pas l’endettement qui doit poser problème mais sa soutenabilité et surtout le risque de replonger l’Algérie sous le diktat du FMI.

– Voilà qu’on annonce aujourd’hui d’autres mesures, alors que le nouveau plan économique se fait toujours attendre et que l’évaluation des politiques publiques ne s’est pas faite…

Effectivement, chaque loi de finances introduit des mesures supplémentaires mais qui ne sont pas pensées et insérées dans une stratégie globale de sortie de crise et de développement économique du pays. Le modèle économique annoncé semble être réduit à des mesures techniques à travers notamment les avantages fiscaux accordés par le code de l’investissement.

On ne peut pas construire un modèle économique productif sans remettre clairement en cause l’impasse de l’Etat rentier et les structures rentières qu’il a engendrées. Il faut penser l’Etat, l’économie et la société et envisager un changement structurel et institutionnel. Ce n’est qu’à travers cette démarche que le pays pourrait construire une compétitivité structurelle lui permettant de passer d’un Etat d’allocation rentière à un Etat de production.

Faut-il rappeler que l’Etat s’est limité à un intermédiaire entre le secteur pétrolier et l’économie. L’allocation des ressources rentières par l’Etat ne lui a pas cultivé une exigence économique en termes de rentabilité et d’efficacité des dépenses d’investissement. Surtout durant les phases d’augmentation des prix du pétrole.

Ceci dit, le mangement de projet, la rationalisation des dépenses, le choix de projet et leur évaluation ont subi l’effet d’éviction de l’abondance des ressources financières. Même l’apprentissage local ne s’est pas vraiment développé, car les grands projets ont été réalisés et livrés clé en main par des sociétés étrangères.

– Quels sont justement les secteurs qui risquent d’être affectés par la situation actuelle et par les tergiversations du gouvernement quant au chemin à suivre ?

L’économie algérienne s’est basée sur des recettes externes et des importations. L’activité domestique étant très faible et les recettes externes n’ont pas été transformées en économie productive intégrée.

C’est pourquoi, le gouvernement s’est retrouvé face à des choix douloureux et des réajustements qui vont impacter directement la situation socioéconomique du pays. Nous subissons déjà les conséquences : inflation, gel de projet, dévaluation, gel de l’emploi dans la Fonction publique, crise financière des collectivités locales. Je pense qu’il est plus que jamais temps d’adopter une approche inclusive et réunir tous les acteurs en vue de faire face à la crise et de construire une économie nationale compétitive et durable.

Samira Imadalou