Lorsque l’informel gère les transactions de change

Aucun bureau de change privé n’a été agréé depuis 1996

Lorsque l’informel gère les transactions de change

El Watan, 14 février 2012

La Banque d’Algérie n’a, à aucun moment, daigné faire un examen de la situation d’échec de son projet de libéralisation de l’exercice du change. En toile de fond, surgit une dangereuse passivité des pouvoirs publics face au fléau du marché informel de devises.

Depuis la publication de la loi 08/96 du 18 décembre 1996 fixant les conditions de création et d’agrément des bureaux de change, aucun investisseur privé n’a été agréé par la Banque d’Algérie pour l’exercice, de manière légale, de l’activité de change. A l’inverse, c’est le marché informel de la devise qui s’est renforcé au fil des années. Pis encore, il s’érige aujourd’hui en seul baromètre d’appréciation de la valeur de la monnaie nationale face aux principales devises : l’euro et le dollar.
Sur fond de polémique autour de la valeur exacte de la monnaie algérienne, la Banque d’Algérie, qui s’emploie sans relâche à l’administration de la valeur officielle du dinar, n’a, à aucun moment, daigné faire un examen de la situation d’échec de son projet de libéralisation de l’exercice du change.

Même si les experts s’accordent à acquiescer sans réserve aucune l’idée selon laquelle la marge bénéficiaire de 1% serait l’obstacle décourageant à la libéralisation du marché du change, en toile de fond surgit une dangereuse passivité des pouvoirs publics face au fléau du marché informel des devises. Une part de responsabilité est imputable à la plus haute autorité monétaire du pays, qui se refuse à l’idée de revoir les textes régissant l’activité de change.

Ne souffrant d’aucune équivoque, l’ouverture de bureaux de change privés bute sur une difficulté d’ordre purement réglementaire. Le différentiel de 1% toléré au niveau des banques (entre l’achat et la vente) fait fuir tout investisseur privé dans l’activité de change, sachant que le même différentiel est estimé à 15% sur le marché parallèle. C’est-à-dire qu’un bureau de change privé doit s’aligner, selon les textes existants, sur le taux de change officiel, dont la limite du gain toléré est de 1% seulement. La Banque d’Algérie, qui semble se contenter des justificatifs liés à une simple question d’intérêt, refuse de revoir les textes afin de parer l’insuffisance juridique.

Insuffisance juridique…

Des cadres de la Banque d’Algérie nous expliquent que les textes existants ne définissent pas, à titre d’exemple, les rapports entre la plus haute autorité monétaire et les bureaux de change privés. En d’autres termes, le terrain d’intervention de la Banque d’Algérie auprès des bureaux de change privés n’est pas déterminé non plus. Ces bureaux évolueront-ils sous l’autorité de la Banque d’Algérie en matière d’approvisionnement en devises ? Auront-ils recours à la Banque d’Algérie pour se fournir en devises afin de faire l’équilibre entre les liquidités en dinar et les fonds en monnaies étrangères ? En un mot, la réglementation née de la loi 08/96 du 18 décembre 1996 n’a pas été suivie de textes d’application définissant clairement les mécanismes et les modalités de fonctionnement des bureaux de change privés.

Au niveau des banques, l’exercice du change est réduit à une simple transaction au profit des titulaires de comptes devises, ou à une simple allocation voyage de 150 euros/an. Dans leurs relations avec la plus haute autorité monétaire du pays, les banques n’assurent que le rôle d’intermédiaire dans la vérification de la conformité des activités et/ou des transactions en devises avec les textes existants.
Face aux limites imposées par la législation, il apparaît ainsi évident qu’aucun investisseur privé ne soit intéressé par l’activité de change. A l’inverse, c’est le marché informel des monnaies qui se fortifie davantage et se nourrit de la passivité des pouvoirs publics et de la faiblesse des lois en matière de change.

Il y a manifestement un réel problème de régulation. L’informel en général soulève la question du mode de régulation de l’ensemble de l’économie et des prix en particulier. C’est ainsi que d’autres maux sont venus se greffer sur ce fléau, à l’instar du blanchiment d’argent à travers le marché informel, d’autres activités liées à la criminalité financière, le crime organisé, le commerce de la drogue, le financement du terrorisme. Les conséquences sur l’économie sont visibles : démantèlement des activités industrielles locales et développement des importations.

Ali Titouche


Mahdjoub Bedda. Docteur en économie

«Le système économique algérien favorise le volume et le rôle du marché informel de devises»

– Malgré l’existence d’une loi (08/96 du 18 décembre 1996) fixant les conditions de création et d’agrément de bureaux de change, le marché informel de devises prend le dessus et continue d’imposer ses lois aux particuliers comme aux entreprises. Selon vous, pourquoi la loi n’est-elle pas appliquée ?

Avant d’évoquer la question des bureaux de change privés, il faut relever, en premier lieu, le fait que le système économique algérien favorise et épaissit le volume et le rôle du marché informel de devises. L’Algérie est le seul pays qui souffre de ce phénomène dans la région. A mon avis, la meilleure parade possible à ce fléau antiéconomique est de repenser les textes encadrant l’activité des bureaux de change privés, de manière à majorer les marges de gain, limiter le plafond des transactions et accroître le contrôle des opérations. Il faut reconnaître que les textes actuels ne favorisent aucunement l’investissement privé dans l’activité de change. Les marges bénéficiaires, indexées sur les taux de change officiels, ne sont aucunement encourageantes.

Il faut relever aussi le fait que la loi de 1996 fixant les conditions de création et d’agrément de bureaux de change n’a pas été suivie de textes d’application définissant les modèles de gestion, les rapports entre la Banque d’Algérie et les bureaux de change privés ainsi que les marges bénéficiaires. La révision de la politique de change et la création d’un «dinar nouveau» pourrait aussi venir à bout de ce fléau du marché informel de devises. Depuis 1996, le blocage réglementaire demeure intact. Aucun bureau de change privé n’a été agréé. Cependant, il faut admettre qu’aucun investisseur n’est en mesure de prendre le risque de s’aligner sur le taux de change officiel, alors que le marché informel offre des marges de gain beaucoup plus importantes.

– Certains experts estiment que le marché informel des monnaies s’érige comme seule référence pour l’estimation de la valeur réelle de la monnaie nationale. Quel est votre avis ?

Le taux de change officiel continue à obéir à des considérations économiques, procurant à la Banque d’Algérie le droit d’intervenir afin de limiter la parité dinar-euro et/ou dinar-dollar, de doper la compétitivité du pays dans le domaine du commerce extérieur ou encore de rationner le flux des importations tel que cela a été effectué en 2011, lorsque le dinar a connu une dépréciation de 8 à 10% face à la monnaie unique et au billet vert. Nous avons aussi constaté que le différentiel entre le taux de change officiel et le taux de change dans le marché informel a connu diverses variations, dans un contexte, rappelons-le, marqué par l’inconvertibilité de la monnaie nationale, excepté dans son aspect commercial. Le différentiel a été, néanmoins, creusé sous l’influence, il est utile de le reconnaître, de certaines récentes décisions prises par le gouvernement algérien. Le rôle du marché informel des monnaies a été plus que jamais renforcé.

– Pensez-vous que l’ouverture de bureaux de change privés serait susceptible de venir à bout de ce phénomène du marché parallèle de devises ?

Il est aujourd’hui plus que jamais possible d’introduire de nouveaux mécanismes et de nouveaux textes à même de stimuler l’investissement privé dans l’activité de change, en révisant surtout à la hausse la marge bénéficiaire de 1% prévue par la loi fixant les conditions de création et d’agrément de bureaux de change. La révision à la hausse de cette marge bénéficiaire de 1% pourrait être applicable aussi aux banques à la condition de parvenir à faire l’équilibre entre les capitaux entrants, les sommes sortantes et le volume des liquidités en devises dont elles disposent. Les marges bénéficiaires applicables aux banques doivent être supérieures à celles applicables aux bureaux de change privés afin de parvenir à bancariser les sommes importantes en devises qui circulent dans le marché parallèle. Il faut reconnaître que le vide juridique qui perdure depuis plusieurs années ne fait qu’amplifier le rôle et le volume du marché parallèle des monnaies, lequel dispose, aujourd’hui, d’une vingtaine de plateformes à l’échelle nationale. Ces plateformes ont souvent des ramifications à l’international, qui sont souvent d’un apport supplémentaire important en matière de gain. C’est-à-dire que le bénéfice est double, pouvant aller jusqu’à 25% des bénéfices collectés par les banques.

– Pendant que l’ouverture des bureaux de change privés bute sur le blocage réglementaire, les banques continuent d’appliquer une politique plus ou moins absurde en matière de change. Quel commentaire pouvez-vous en faire ?

L’appréciation de la valeur des devises sur le marché parallèle, face à la valeur de la monnaie nationale, est liée en partie à la hausse de la demande.
Les transactions de change au niveau des banques sont limitées aux titulaires de comptes devises, sinon sous forme d’une simple et insignifiante allocation de voyage. Afin de contourner cette absurdité, il est important justement de libéraliser l’activité de change en fixant clairement les règles du jeu, les modalités de fonctionnement des bureaux de change privés, de fixer des marges bénéficiaires encourageantes, un cadrage fiscal approprié, de plafonner éventuellement la valeur des transactions afin d’assurer l’équilibre de disponibilités de ressources en dinars et en devises, de définir les rapports des bureaux de change avec la Banque d’Algérie, etc. Il est aussi important, à mon avis, de débureaucratiser le processus procédural conduisant à l’obtention de l’agrément pour l’ouverture d’un bureau de change privé. Les instances monétaires peuvent procéder aussi à la création d’un «nouveau dinar» tel que cela a été fait par la France qui est passée d’un ancien franc à un nouveau franc, histoire de créer la dynamique précédant la convertibilité d’une monnaie car, tôt ou tard, l’Algérie doit assurer sa métamorphose monétaire et réviser sa politique en la matière.
Ali Titouche