Investisseurs étrangers en Algérie : L’inquiétude est-elle légitime ?

Investisseurs étrangers en Algérie : L’inquiétude est-elle légitime ?

El Watan, 16 avril 2009

Après avoir longtemps claironné que les investissements directs étrangers (IDE) étaient la clé pour relancer l’économie appelant le privé algérien à s’adapter à cette réalité, le gouvernement Ouyahia s’est distingué ces derniers mois en faisant feu de tout bois sur ces mêmes investissements. Protectionnisme et patriotisme économique revenaient tels des leitmotivs dans les propos du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, dont l’approche est confortée par une conjoncture internationale favorable où la tendance est aux nationalisations et aux interventions tous azimuts de l’Etat, même dans les pays les plus libéraux. Si les investisseurs étrangers et leurs différents représentants que nous avons rencontrés sont unanimes à dire que « l’Etat algérien est souverain dans ses décisions », ils estiment cependant que les officiels algériens ont été peu loquaces sur ces orientations jugées peu claires.

« On s’est adressés au ministère de l’Industrie et de la Promotion des investissements et à l’Agence nationale de développement des investissements mais apparemment cela les dépasse », note avec une pointe d’inquiétude Andreas Hergenröther, président de la chambre algéro-allemande de commerce et d’industrie. « On ne sait pas qui est réellement concerné, si ces mesures sont intemporelles ou limitées dans le temps. Il y a une incertitude qui est un facteur de frein. Même les administrations en charge d’appliquer ces mesures ne sont pas plus informées que nous », fait-il valoir. L’Algérie donnerait l’impression de jeter le bébé avec l’eau du bain, constatent certains de nos interlocuteurs. « Avec ce type de mesures, l’Algérie lance de mauvais signaux aux investisseurs étrangers », commente un responsable au sein d’une entreprise étrangère qui a requis l’anonymat qui plaide lui aussi pour « un effort de communication pour expliquer le pourquoi de ces mesures afin que les investisseurs aient une image plus claire sur l’environnement algérien ».

De nombreuses questions taraudent les esprits des responsables des sociétés étrangères depuis que le gouvernement algérien a opté pour cette nouvelle politique. « Les circulaires du Premier ministre peuvent-elles avoir force de loi et annuler d’autres lois telle que l’ordonnance sur les investissements qui a été adoptée par l’Assemblée populaire nationale (APN) ? L’Algérie peut-elle remettre en cause des engagements bilatéraux tels que les accords de protection des investissements ou les conventions de non double imposition ? », s’interroge ainsi l’un d’entre eux, tout en dénonçant l’approche manichéenne adoptée par le gouvernement qui répartit les investisseurs étrangers en deux catégories : « les méchants prédateurs » et les « bienfaiteurs ». « Il n’y a pas de prédateurs et de bienfaiteurs. Ce qui compte pour un investisseur étranger, c’est la rentabilité. Tout le monde a tiré sur Renault lorsqu’il avait décidé de s’implanter au Maroc, mais personne ne s’est remis en cause et n’a cherché à comprendre pourquoi il a choisi cette destination au lieu de l’Algérie », fait-il remarquer.

Par Nora Boudedja

 


Linde : Un opérateur qui doute mais qui résiste

Dans les économies libérales, le terme nationalisation était, il y a quelque temps, un bien grand mot avant d’être remis au goût du jour à la faveur de la crise économique internationale.

En Algérie où la transition d’une économie dirigée vers une économie de marché s’éternise, la question ne se posait pas avant que le ministre de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière Saïd Barkat ne jette un pavé dans la mare en évoquant la renationalisation de l’entreprise nationale des gaz industriels (ENGI), dix-huit mois seulement après sa privatisation au profit de l’allemand Linde Gas qui s’est engagé à investir 50 millions d’euros. Ce dernier a acheté 66% du capital de cette société étatique.

Les pouvoirs publics estiment que Linde n’a pas respecté les engagements contractuels créant une tension sur l’approvisionnement des hôpitaux et les structures sanitaires en gaz à usage médical. « Il est vrai que nous n’avions pas respecté nos engagements pendant les premiers six mois, car nous devions légaliser la cession avant de commencer nos activités, mais en 2008, nous avons investi plus de 6 millions d’euros », assure Jean Arias, directeur général de Linde Gas Algérie. Il réfute cependant que Linde se soit montrée négligente dans la fourniture de gaz industriels aux structures hospitalières et sanitaires. « Nous avons eu des problèmes d’acheminement. Ce sont des produits sensibles et il fallait avoir des autorisations de l’armée, de la wilaya, etc. C’est le parcours du combattant », affirme M. Arias. Il s’agit, selon lui, d’un malentendu.

Par N. B.


Industrie : Henkel encensé

Michel Katlama, directeur général de Henkel Algérie, est un homme serein. « Nous ne sommes pas concernés par les circulaires d’Ouyahia », indique-t-il d’emblée.

Le groupe allemand Henkel s’est installé en Algérie depuis 2000 en rachetant dans un premier temps deux unités de l’entreprise publique de détergents, Enad, à laquelle s’ajoutera une troisième en 2002. Il détient actuellement 100% des participations de ces usines. Le groupe a investi 25 millions d’euros « qu’il n’a pas encore récupérés », soutient M. Katlama. Et ce n’est pas sans fierté que M. Katlama fera remarquer que Henkel qui emploie 1100 personnes ne compte que trois expatriés.

« Depuis notre installation, les postes de responsabilité ont été transférés à des Algériens formés préalablement », observe M. Katlama. L’entreprise exportera à partir de cette année des produits finis (liquides) conditionnés dans son unité de Réghaïa (Alger) vers la Tunisie. Chiffre d’affaires en hausse (+13% en 2008), extension des activités (lancement d’une usine de production de colle), exportation (un milliard de dinars en 2008) et diversification de la gamme de production, Henkel semble avoir gagné son pari en investissant en Algérie.

Par N. B.


Camille Sari. Spécialiste des questions financières

« Il convient de faire preuve de discernement dans l’accueil des IDE »

– Le volume des IDE captés par l’Algérie a baissé de 38% en 2008, selon les chiffres de l’observatoire des investissements en Méditerranée ANIMA-MIPO. Quelle lecture faites-vous ?

– La baisse des IDE en direction de l’Algérie peut s’expliquer par des raisons structurelles et d’autres plus conjoncturelles. Le contexte structurel : les investissements étrangers dans les années 1960 et 1970 furent motivés par la recherche de faibles coûts des facteurs de production en l’occurrence une main-d’œuvre moins chère qu’en Europe et aux Etats-Unis et une présence de matières premières en abondance. Les crises systémiques des années 1980 ont changé la donne ; les firmes multinationales cherchent plutôt des marchés à fort potentiel de consommateurs. C’est pourquoi la principale destination des IDE fut et demeure les pays industrialisés. La France et le Royaume-Uni sont les principaux bénéficiaires des investissements étrangers. Dans une stratégie de recherche d’une production délocalisée en vue de la réexportation, l’Algérie ne présente pas un intérêt aux yeux des entreprises étrangères. J’en ai fait moi-même l’expérience en conduisant des projets de délocalisation de PME françaises vers l’Algérie dans les secteurs aussi variés que la mécanique de précision, l’électronique, le matériel agricole et plus généralement les industries agro-alimentaires. Les obstacles majeurs sont la faible productivité du facteur travail, un faible niveau de formation notamment technique, des prix du foncier prohibitifs et un tissu de PME-PMI insuffisamment doté de moyens humains qualifiés et peu soutenu par une stratégie globale cohérente sous l’impulsion de ce que Abdelhak Lamiri, PDG de l’Insim, appelle un cerveau ; c’est-à-dire un outil capable de mener une politique industrielle basée sur une vision à long terme à l’image du MITI au Japon ou du commissariat au plan en France. Les raisons conjoncturelles sont liées à la crise mondiale qui incitent les entreprises transnationales à ralentir leurs projets d’expansion au-delà de leurs bases initiales.

– Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a déjà mis en place un chapelet de mesures pour « cadrer » l’investissement étranger en Algérie. Des milieux d’affaires redoutent un retour brusque du protectionnisme. Pensez-vous que ces mesures sont pour quelque chose dans ce recul du flux des IDE ?

– Il est légitime pour un pays comme l’Algérie de chercher à optimiser l’utilisation des capitaux qui pénètrent sur son sol et surtout à empêcher des sociétés qui cherchent à placer 500 millions de dollars afin de transférer 20 milliards de dollars sur 10 ans sans apporter le moindre transfert de technologies ni de Know How (savoir-faire). Néanmoins, il convient de faire preuve de discernement dans l’accueil des IDE. Prendre des mesures à l’aveuglette et punir tous les investisseurs étrangers peut faire perdre confiance dans la stabilité réglementaire et juridique dans un contexte où tous les pays cherchent à attirer des financements extérieurs privés en se dotant d’instruments favorables aux investisseurs et en déployant des organisations entièrement dédiées à cette fin. Si on prend comme critère quant à l’accueil des investissements étrangers l’impact positif sur la balance commerciale et par-là même sur la balance des paiements, il serait vain de chercher à implanter des industries à fort potentiel d’exportation à court terme tant qu’une politique de remise à niveau des entreprises publiques et une dynamisation du tissu des PME n’est pas menée à son terme. Par contre, il convient de privilégier les industries de substitution aux importations. Encourager les industries agro-alimentaires, pharmaceutiques, des biens intermédiaires et produits semi-finis ainsi que les produits de large consommation importés consoliderait le développement économique local et fera l’économie de devises. Le tourisme est souvent générateur de ressources en devises, car l’entrée de touristes étrangers stimule des activités domestiques (commerce, hôtellerie, artisanat, services).

– La Cnuced a révélé que les IDE mondiaux ont enregistré une baisse de 22% en 2008, de moins de 17% dans la région méditerranéenne et devraient encore chuter en 2009. Ceci n’est-il pas un mauvais présage pour les économies rentières comme celle dont dispose l’Algérie ?

– L’Algérie cumule deux tares en même temps, une économie rentière mono-exportatrice et un modèle économique administré que j’ai qualifié de soviétique dont le pays ne parvient pas à en sortir. J’ai conduit des missions d’études et d’approche des marchés des pays de l’est de l’Europe à la fin des années 1980 et pendant les années 1990. Ceux qui ont mené à bien leur transition vers l’économie de marché comme la Hongrie, les républiques tchèque et slovaque ainsi que la Slovénie ont emprunté la voie de la rupture en attirant des partenaires étrangers (allemands, français, américains, italiens) vers des secteurs productifs. Le parachèvement de cette stratégie s’est accompagné de mesures en faveur de l’innovation et la formation.

Par Hocine Lamriben