L’excès de liquidités monétaires et son traitement

L’excès de liquidités monétaires et son traitement

El Watan, 22 septembre 2015

Notre pays connaît depuis 2001 un excès de liquidités monétaires qui est devenu structurel. Le ratio de liquidités, qui est le pourcentage de la masse monétaire M2 par rapport au produit intérieur brut (PIB), est passé de 49% en 2000 à 72% en 2013. Cette évolution indique le degré de liquidités très élevé de l’économie nationale. L’excès de liquidités a pour origine la création par la Banque centrale de la monnaie en contrepartie essentiellement de l’achat des devises provenant, presque en totalité, de l’exportation des hydrocarbures.

La hausse du prix du pétrole, ces dernières années, du moins jusqu’à une date récente, a entraîné une augmentation du volume des devises, dont l’achat par la Banque centrale a engendré un accroissement de l’émission monétaire et celui de la liquidité. Cet excès de liquidités se manifeste par l’existence d’une masse énorme de ressources monétaires qui n’est qu’en partie utilisée. Notre pays a donc, durant toutes ces dernières années, disposé de ressources considérables en dinars et également en devises. Ces ressources ont dépassé de loin tout ce qu’il a pu avoir durant les périodes antérieures.

Une partie de ces ressources a servi aux besoins de la consommation et de la production, elle a contribué également à la réalisation des infrastructures économiques et sociales, au remboursement par anticipation de la dette extérieure et au renforcement de la politique d’assistance sous toutes les formes en vue, dit-on, de préserver la paix sociale. Mais toute une autre partie des ressources aussi bien en dinars qu’en devises est restée pour ainsi dire oisive. Les sommes en dinars au lieu de servir à créer des richesses exercent une pression sur les prix et risquent d’augmenter le taux d’inflation. Ce qui oblige la Banque centrale à intervenir pour éponger l’excès de liquidités au niveau bancaire. Quant aux avoirs en devises, s’ils ne servent pas à couvrir des importations, dont une partie est constituée par des produits superflus, ils sont placés en bons du Trésor américain surtout ou auprès de certaines banques étrangères.

La Banque centrale fait de son mieux pour éviter leur dépréciation du fait des fluctuations des principales devises et pour en tirer un revenu, bien que modeste, à cause de la faiblesse des taux de rémunération sur le marché financier international. Il n’en reste par moins qu’il sont mis à la disposition de banques et de pays étrangers au lieu d’être utilisés à développer les investissements productifs sans recourir aux crédits extérieurs comme le préconise la Banque centrale. Faute d’action sérieuse pour orienter les activités vers les investissements productifs, les ressources financières disponibles en dinars et en devises n’ont pas été utilisées pour asseoir une base économique saine et solide à même de permettre une diversification et une augmentation de la production. L’absence d’une telle politique a accentué notre double dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et des importations.

De même qu’elle a maintenu notre économie dans un état de fragilité et de vulnérabilité préoccupant. La chute du prix du baril de pétrole rend encore plus urgente la nécessité de prendre les mesures adéquates pour exploiter plus utilement les moyens financiers et les autres potentialités du pays. Du fait de la diminution des recettes aussi bien en devises qu’en dinars à la suite de la baisse du prix du pétrole, la question se pose, si l’utilisation des ressources financières disponibles se fera en faveur de la promotion des activités productives ou de la couverture du déficit de la balance de paiement et celui du budget ? Ceci étant, il sera indiqué ci-après comment se présente l’excès de liquidités et comment agir pour en assurer une bonne utilisation.

1) L’excès de liquidités

La Banque centrale a pour rôle de réguler l’émission et la circulation monétaires de façon à satisfaire, de manière appropriée, les besoins de l’économie en liquidités monétaires et à éviter ainsi qu’il y ait des déficits ou des excès de liquidités. Depuis le début des années 2000, elle se trouve en partie désarmée pour intervenir efficacement. Elle ne contrôle pas complètement la création monétaire puisqu’elle est tenue d’acquérir tout le volume des devises qui lui est soumis. De ce fait, le monnaie fiduciaire (billets de banque et pièces de monnaie métallique) et la monnaie scripturale (dépôts à vue et à terme) ne font que s’accroître depuis et former l’excès de liquidités en question. La monnaie fiduciaire en circulation qui était de 577 milliards de dinars en 2001 a atteint 3204 milliards de dinars fin 2013, les dépôts à vue et à terme de 1896 milliards de dinars sont devenus 8738 milliards de dinars aux mêmes dates.

La Banque centrale n’a non plus aucun moyen d’agir sur la circulation fiduciaire. Sur la liquidité bancaire (dépôts à vue et dépôts à terme), son action se limite à en éponger une partie pour la réduire. Or, la circulation fiduciaire qui représente 26,8% de la masse monétaire M2 à fin 2013, alors qu’elle n’est que de 14% en Tunisie à la même date et moins de 5% dans les pays développés, est à l’origine de pratiques nuisibles.

Elle favorise le développement des activités informelles, contre lesquelles aucune action efficace n’a été entreprise, comme elle favorise la spéculation, l’évasion fiscale, la fuite des capitaux, la thésaurisation, etc. Il faut dire que le refus des autorités d’appliquer les décrets imposant l’utilisation des chèques, des virements et des cartes bancaires pour tout paiement dépassent le plafond fixé, n’aide pas à réduire cette circulation fiduciaire. Les banques, de leur côté, ne font pas d’efforts pour accroître à partir de ces liquidités leurs dépôts, étant donné qu’elles n’arrivent pas à transformer en crédit ceux dont elles disposent déjà.

En effet, si on considère les seuls dépôts bancaires, en excluant les dépôts auprès du Trésor et des CCP, on constate qu’ils sont restés supérieurs aux crédits accordés à l’économie pendant toute la période en question. En 2001, l’ensemble des dépôts bancaires s’élevait à 1790 milliards de dinars, alors que les crédits à l’économie n’étaient que de 1078 milliards de dinars. Il en est de même à la fin de 2013 : les dépôts bancaires sont de l’ordre de 7256 milliards de dinars, tandis que les crédits à l’économie ne sont que de 5156 milliards de dinars.

L’accroissement des dépôts bancaires aurait dû donner une forte impulsion à la distribution des crédits. Bien qu’ils aient augmenté à la suite des incitations et des encouragements provenant du gouvernement, les crédits à l’économie sont donc restés inférieurs aux dépôts à vue et à terme. Les banques sont en partie responsables de cette situation. Elles n’ont pas cherché à étendre leur réseau d’agences à travers le pays, ni à améliorer suffisamment la qualité de leur services.

Elles n’ont pas non plus renforcé par des éléments bien formés les services chargés d’évaluer les risques, d’accorder des crédits, d’assurer leur suivi et leur recouvrement, ou elles ne l’ont pas fait d’une manière suffisante. A la décharge des banques, il faut noter que l’extension des pratiques malhonnêtes, des fraudes, du non-respect des engagements n’encourage pas la distribution des crédits. Par ailleurs, ceux qui sollicitent des crédits, notamment les crédits d’investissement, se présentent souvent sans relation préalable avec les banques, en fournissant des dossiers incomplets, mal étudiés qui sont loin de répondre aux exigences légitimes de ces dernières pour éviter les défauts de remboursement.

Par ailleurs, ceux qui ont des ressources financières préfèrent, dans beaucoup de cas, traiter des opérations simples qui procurent des gains rapides et élevés sans recourir aux services des banques. Quoi qu’il en soit, l’excès de liquidités provenant du volume important des billets de banque et des pièces de monnaie métallique en circulation et des dépôts bancaires non utilisés exerce, comme cela a été déjà mentionné, une pression constante sur les prix et menace d’augmenter le taux d’inflation.

Pour éviter ce risque ou le limiter, la Banque centrale se voit obligée d’intervenir. Sans moyens d’action sur la monnaie fiduciaire, elle se limite à résorber l’excédent de liquidités bancaires. Les reprises de liquidités par la Banque centrale auprès des banques commerciales et la facilité de dépôts placés à la Banque centrale à l’initiative des banques ont été de 2188 milliards de dinars à fin décembre 2012 et de 1830 milliards de dinars à fin décembre 2013. Toutefois, créer de la monnaie pour en éponger une partie par la suite n’est certainement pas la bonne solution.

La Banque centrale le sait très bien, elle qui ne cesse d’appeler à une meilleure utilisation des disponibilités monétaires. Les possibilités d’une meilleure utilisation de ces disponibilités existent et sont multiples, encore faut-il s’organiser et se mobiliser pour le faire. Ceci implique l’existence d’une volonté politique qui se traduit par des actes. L’objectif visé est de mettre en place les conditions ainsi que les instruments indispensables pour entreprendre les actions destinées à changer la situation actuelle.

2) Les conditions et les instruments à créer préalablement

Compte tenu des dysfonctionnement qui existent dans plusieurs domaines et du laisser-faire qui a caractérisé toute cette période (depuis 2001), les conditions et les instruments à créer pour y remédier sont nombreux mais ils n’en sera cité que quelques-uns.
a) Une des premières conditions à créer serait l’assainissement et le renforcement des administrations centrales et locales, des institutions, des organismes et des entreprises publics en leur affectant des éléments compétents et intègres.

D’où la nécessité de mettre l’accent sur la formation théorique et pratique dans tous les domaines. Cela d’autant plus que le personnel qualifié et expérimenté est parti ou part en retraite. Rien de valable ne peut se faire si ceux et celles qui occupent les postes dans les structures gouvernementales, administratives, financières, judiciaires n’ont pas les connaissances et la pratique requises et ne font pas preuve de responsabilité, d’honnêteté, d’initiative et de dévouement dans l’exercice de leurs fonctions.

Une autre action urgente à engager est celle qui consiste à enlever les obstacles, tels que la bureaucratie, la corruption, les mesures contreproductives, etc., et à introduire plus de transparence dans les institutions, notamment celles chargées de promouvoir les investissements. C’est ainsi que les commissions responsables d’agréer les investissements au niveau national et local devraient avoir des règlements clairs connus du public.

Ces règlements devraient préciser que tout projet soumis recevra une réponse dans un délai raisonnable, que l’absence de réponse équivaut, après le dépassement du délai, à l’octroi de l’agrément et que toute réponse négative sera justifiée.
Un autre handicap est représenté par la concurrence exercée par les produits importés. Cette concurrence est d’autant plus déloyale que les produits importés sont souvent de mauvaise qualité ou de contrefaçon acquis à des prix bas. Elle provoque la disparition d’un grand nombre d’entreprises de production et empêche la réalisation de nouveaux investissements productifs.

L’un des pays les plus libéraux, les Etats-Unis d’Amérique, n’a jamais hésité à protéger son industrie et son agriculture, dès qu’il constate que les importations les menacent, et ce, sans tenir compte ni des accords signés ni des engagements pris. Pourquoi notre pays ne prendrait-il pas aussi toutes les mesures requises, y compris notamment l’adoption de normes et de standards très stricts à appliquer avec vigilance et intégrité, pour limiter les importations aux produits nécessaires de qualité.

b) Quant aux instruments visés, on se limite à citer la création d’entreprises et la disponibilité d’études de toute nature. A côté d’un tissu de petites et moyennes entreprises tournées vers le progrès et l’innovation, il est vital d’avoir un réseau de grandes entreprises. Seules ces dernières sont à même de concevoir des projets d’investissement importants dans tous les secteurs et plus particulièrement dans les branches de la pétrochimie, de la sidérurgie, de la métallurgie, des technologies nouvelles, de les mûrir et les mener à terme. Comme elles sont seules capables de les exploiter en créant des emplois et de la richesse

Du fait que le secteur privé, à de très rares exceptions, n’a pas les moyens de constituer de telles entreprises ou n’est pas enclin à le faire, le mieux est de mettre en place des fonds d’investissement spécialisés qui seront chargés de cette tâche. Les entreprises à créer ne seront pas des entreprises publiques mais des sociétés anonymes, dont une partie des actions sera réservée au public à travers la Bourse et une autre partie sera proposée à des particuliers étrangers, sélectionnés sur la base de leurs apports en capitaux et également en savoir-faire en matière de technologie, de management et d’exportation.

Certaines entreprises publiques existantes pourront être réhabilitées en leur donnant plus de moyens et plus d’autonomie de façon qu’elles jouent le même rôle que celles promues par ces fonds. L’exemple semble être donné par la direction des fabrications militaires qui a lancé des programmes d’investissement diversifiés, lesquels commencent à donner des résultats. Dans la mesure où le taux d’intégration projeté sera réalisé et peut être dépassé, sans compromettre l’aspect rentabilité, l’approche retenue, qui paraît bien élaborée, pourra contribuer avec les interventions des entreprises créées par les fonds d’investissement et des entreprises publiques réhabilitées, au redressement de l’économie nationale.

L’élaboration de projets d’investissement se fait avec des études. C’est pourquoi il faut encourager les bureaux d’études existants à s’étoffer et pousser à la création de nouveaux bureaux d’études capables de mener toutes les catégories d’études, les études techniques, économiques, financières, environnementales, etc. Les bureaux emploieront les compétences locales, feront appel à des experts étrangers et s’associeront à des bureaux d’autres pays en cas de besoin. Leur présence fournira une aide précieuse aux entreprises et leur permettra d’exercer leurs activités sur des bases solides et sans aléas.

3) Le traitement de l’excès de liquidités

La création des conditions et la mise en place des instruments indiqués donneront naissance à un environnement favorable, à la mobilisation des ressources financières disponibles en dinars et en devises et à leur utilisation à bon escient. Ces ressources devant servir en premier lieu à financer les programmes d’investissement productif engagés par les grandes, moyennes et petites entreprises dans les différentes branches industrielles mentionnées plus haut.

Elles seront utilisées pour réaliser également des programmes d’investissement dans les secteurs de l’agriculture, du tourisme, du transport, etc. Les ressources proviendront des réserves de change, des disponibilités au niveau bancaire et de celles constituant la circulation fiduciaire. La mobilisation de ces dernières pourrait se faire en utilisant, entre autres, un marché financier.

La réalisation de cet objectif ne sera pas une tâche aisée et ne pourra se faire que graduellement. Cela suppose l’instauration de la confiance auprès des détenteurs de capitaux, une lutte contre les préjugés nés de fausses croyances religieuses ou d’autres croyances, la préparation et la publication d’une manière régulière d’informations fiables, comme cela implique l’existence d’un ensemble de stimulants tels que de bonnes rémunérations, la possibilité de céder facilement, en cas de besoin, les actions ou les obligations acquises c’est-à-dire la constitution d’un marché secondaire, etc.

L’activation de la Bourse pour qu’elle devienne le centre du marché financier se fera de plusieurs manières. Les interventions des fonds d’investissement, s’ils sont créés, sous forme de lancement d’emprunts obligataires et de vente d’actions des entreprises qui lui seront rattachées, donneront de l’animation à l’activité boursière. Un autre moyen pour développer cette activité serait la cotation de certaines entreprises privées. Une mesure de cette nature permettrait à ces entreprises de disposer d’une nouvelle source de financement et les conduirait à pratiquer plus de rigueur et de transparence dans leur fonctionnement, si cela correspond à leur souhait.

La cession par l’Etat d’une partie du capital d’entreprises publiques rentables et bénéficiaires serait un fort stimulant pour la Bourse. Une telle opération si elle se limite à la vente de 25% par exemple du capital de ces entreprises ne changerait pas leur caractère étatique, par contre produirait de nouvelles ressources au Trésor, ressources qu’il pourrait utiliser pour financer de nouveaux investissements, et ce, en plus de l’apport d’activité fourni à la Bourse.

Il a été annoncé que des infrastructures et des projets d’investissement d’organismes publics seront financés par des circuits bancaires et des emprunts obligataires. Cette mesure présenterait plusieurs avantages, elle soulagerait le budget de l’Etat, contribuerait à mobiliser les ressources financières disponibles et à redynamiser la Bourse.

La question qui se pose toutefois, est de savoir qui va emprunter, l’Etat ou les organismes publics, à condition, bien entendu, qu’ils aient une situation financière solide. Ceux qui enregistrent des déficits ne pourraient le faire qu’avec la garantie de l’Etat. Dans tous les cas, la mesure se traduirait par un endettement lequel, comme tout endettement, entraîne des charges supplémentaires, qu’il s’agisse du paiement des intérêts ou du remboursement des échéances.

En outre, les interventions de l’Etat et de ces organismes risquent de concurrencer celles des entreprises productives au niveau des banques et de la Bourse. C’est pourquoi, il importe que tous les aspects de l’initiative soient bien examinés au préalable et que des limites soient définies pour éviter que les inconvénients qui en résulteraient, notamment l’augmentation des dépenses de l’Etat qu’on cherche à réduire, ne posent pas de nouveaux problèmes.

Plusieurs autres actions, dont certaines ont été déjà mentionnées dans différentes occasions, pourraient, si elles étaient menées avec diligence et sérieux, réduire de leur côté l’excès de liquidités. L’élargissement de l’assiette des impôts et le renforcement de leur collecte, la révision du système des subventions directes et indirectes pour qu’il ne bénéficie qu’aux couches défavorisées, un meilleur recouvrement des créances par Sonelgaz, Seaal, les OPGI, les banques, etc., donneront certainement des résultats en ce qui concerne la résorption de l’excès de liquidité.

Conclusion

Notre pays dispose encore de ressources importantes en dinars et en devises au niveau des banques, du Trésor, de la circulation fiduciaire et de la Banque centrale. Les autorités ont raison de ne pas être alarmistes, à condition qu’elles changent effectivement de politique pour faire face aux difficultés certaines qui se profilent à l’horizon à la suite de la chute du prix de pétrole. La crainte cependant existe qu’elles continuent à compter sur ces avoirs pour ne pas prendre les mesures nécessaires qu’impose la nouvelle situation.

Les mesures qui consistent à maîtriser les dépenses publiques, à mettre fin à celles qui sont à l’origine du gaspillage, de la contrebande, des fraudes, à appliquer les restrictions qui limitent les importations. Il est à craindre aussi qu’elles ne prennent pas les dispositions pour créer un climat favorable aux affaires et ne mettent pas en place des instruments indispensables pour le redressement de l’économie. En l’absence de rigueur et de clairvoyance, ne finiraient-elles pas par utiliser les ressources en question pour combler les déficits du budget et de la balance des paiements, qui vont s’aggraver, au lieu de veiller à leur affectation, à la réalisation des investissements productifs ?

Badredine Nouioua