Ahmed Rouadjia: «La corruption entrave l’émergence d’une économie sociale et solidaire»

Ahmed Rouadjia .Professeur universitaire

«La corruption entrave l’émergence d’une économie sociale et solidaire»

El Watan, 7 mai 2018

Directeur du Laboratoire d’études historiques, sociologiques et des changements sociaux et économiques à l’université de M’sila, le professeur Ahmed Rouadjia dresse un constat peu reluisant sur l’économie sociale et solidaire en Algérie. Pour lui, l’ESS est loin d’être une réalité tangible en Algérie. Et ce, d’autant que les grandes entreprises publiques sont loin de s’impliquer dans ce domaine, ajoutant à cela le niveau élevé de la corruption, l’affaissement du patriotisme et de la solidarité nationale.

A votre avis, où en est le développement de l’économie sociale et solidaire en Algérie ?

Ce double concept d’économie solidaire et sociale n’a aucun sens et ne recouvre aucune réalité tangible en Algérie, car il relève d’une importation pure et simple, c’est-à-dire d’un plagiat et non d’une innovation locale qui serait le fruit d’une réflexion approfondie et suivie d’une mise en pratique sur le terrain local.

En effet, peu d’économistes et de sociologues ont, en Algérie, entrepris des études relatives à ce sujet, et les institutions économiques de l’Etat, telles les grandes entreprises, comme Sonatrach, Sonelgaz, Cosider, etc. n’ont jamais pratiqué l’économie sociale et solidaire selon l’esprit et la lettre de ses inventeurs, européens et sud-américains. Les dirigeants de ces mêmes entreprises n’entendent probablement rien à ce double concept qui a fait florès sous bien d’autres latitudes.

Mais d’abord, que ce signifie-t-il ? Ce concept d’Economie sociale et solidaire (ESS) se définit comme un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, et dont le fonctionnement interne et les activités sont fondées sur un principe de solidarité et d’utilité sociale. Autrement dit, ce concept est connu depuis longtemps. Dans certains pays, comme au Canada, il signifie «travailler dans la communauté afin d’aider les gens».

Or, en Algérie, rien de tel n’existe, puisque l’Etat-providence s’est toujours substitué de jure et de facto à toutes ces formes de solidarité précitées. Si l’on excepte l’action caritative, d’origine religieuse (habous ou wakf), l’économie sociale et solidaire sous sa forme moderne saisie au sens de solidarité sociale et citoyenne et non religieuse n’a jamais existé en Algérie. L’expression «économie sociale» remonte au milieu du XIXe siècle. Les historiens considèrent que le premier exemple moderne de l’économie sociale est la création de la société des Pionniers de Rochdale au Royaume-Uni (1844), considéré comme la première coopérative.

Le concept lui-même s’est fait connaître en France avec Charles Dunoyer avec la publication, en 1830, du «Nouveau Traité d’économie sociale» et par des activités de la Société des pratiques internationale des études d’économie sociale fondée par Le Play en 1854. Généralement «économie sociale» renvoie à une coopérative ou une association mutuelle. Le concept a été généralement utilisé dans les milieux universitaires, principalement dans les pays francophones et hispanophones.

Quant à la notion d’économie solidaire, elle est plus récente. Le premier auteur qui aurait utilisé cette expression est Felipe Lorda Aliaz, en 1937, dans un écrit intitulé Por une economía solidaria entre el campo y la cuidad (Pour une économie solidaire entre le rural et la ville). Militant affilié au syndicat anarchiste CNT FAI de Barcelone, Felipe Lorda Aliaz n’avait pu toutefois faire triompher ses vœux solidaires en raison du mouvement fasciste du général Franco qui avait fini par anéantir tout espoir de solidarité entre ville et campagne. En 1980, cette notion est réactualisée en Amérique du Sud et dans les pays francophones (France, Belgique, Québec et Canada…).

A la même époque, la même notion d’économie solidaire est popularisée par Jorge Schoster, qui était alors fonctionnaire d’une agence gouvernementale, et qui était en contact avec le mouvement coopératif en Colombie. Ses préoccupations «solidaires» et ses liens avec le mouvement coopératif alors en vogue lui donnera l’occasion de publier un document au titre significatif : Manuel de proyectos para una economía solidaria (Manuel pour des projets d’économie solidaire), document paru à Bogota, Colombie, en 1982.

Vous dites que l’ESS n’est pas une réalité tangible en Algérie, mais pourrait-elle avoir un apport en cette période de crise ?

L’économie sociale et solidaire est, en Algérie, une pure fiction. Elle n’existe que dans le discours de circonstance, d’ordre politique et néo-académique. Car, et comme on vient de le voir, l’ESS engage un champ économique et social très vaste avec une foule d’activités multisectorielles animées par des agents socio-économiques préoccupés non par le gain, le profit ou la spéculation sur des valeurs foncières, industrielles ou immobilières, mais par le souci de la solidarité nationale effective.

Or, il n’existe pas, à notre connaissance, des coopératives ou d’entreprises publique ou privées qui s’inscrivent, en Algérie, dans cette perspective noble, désintéressée. Parler dans ce contexte de l’apport de l’ESS en Algérie, c’est parler de choses qui n’existent en fait qu’à l’état de vœux pieux. Le taux élevé de corruption quasi généralisée, jointe à l’affaissement du patriotisme et de la solidarité nationale, à l’égoïsme monstrueux des «nouveaux riches» et des parvenus de tout acabit, voilà qui interdit l’institution d’une économie fondée sur la solidarité économique et sociale.

Dans certains pays où les corrompus et les corrupteurs sont un peu plus éduqués que certains de nos nouveaux riches, et plus imbus de patriotisme que les nôtres, le concept d’ESS trouve d’heureux champs d’application. Ainsi en est-il de l’Amérique du Sud, de l’Espagne, des Etats-Unis mêmes, ainsi que de la France où le double concept rencontre ça et là de nombreux points d’application positive.

Par exemple, l’Insee a signalé en mai 2008 qu’il existait 2,3 millions de salariés relevant de ce secteur de l’économie solidaire, soit un salarié sur 10 auxquels correspondaient en termes de dépenses monétaires 53,1 milliards d’euros de rémunérations brutes, représentant 8% de l’ensemble des rémunérations. 215 000 établissements sont concernés par cette formule, ce qui représente 9% de l’ensemble des entreprises en France.

Ces entreprises comprenaient donc 25 413 coopératives ; 6672 mutuelles,181 732 associations, et 1177 fondations. Par ailleurs, le même institut statistique notait que ces entreprises créaient chaque année plus de 100 000 emplois, ce qui représentait 1 emploi sur 5 de l’ensemble des actifs. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, on peut parler de l’existence d’une économie sociale et solidaire, mais pas en Algérie où cette tradition n’est pas seulement balbutiante mais quasi inexistante.

Des actions sont menées dans ce cadre. Alors, dans quelle catégorie peut-on placer ces initiatives qui sont prises dans certaines localités où des projets d’intérêt général sont financés par les acteurs locaux ?

Oui, vous avez aussi raison. Mais dans l’ensemble, l’expérience de l’économie sociale et solidaire est bien localisée, balbutiante même et ne concerne en fait qu’une très minorité d’acteurs. Combien le secteur qui la concerne emploie-t-il de personnes ? Quelle est sa part exacte dans l’économie globale ? Qui peut répondre à ces questions ?

Quels sont les secteurs où les projets de l’ESS ont plus de chances pour réussir ?

Les secteurs de l’énergie et des mines, le secteur agraire, certaines activités liées au capital privé, aux entreprises familiales, les compagnies d’assurances, etc. pourraient être le lieu propice à ce genre d’activité solidaire. Mais la culture et la générosité qui permettent de tels développements manquent cruellement au pays. La corruption et l’égoïsme national qui sont devenus presque une culture ordinaire et qui imprègne, par-dessus le marché, les représentations et les comportements des individus, militent en défaveur de la mise en pratique de ce concept, et dont le caractère «importé» et plaqué de manière mécanique à un contexte social et économique impréparé constitue une véritable aporie….

Pour qu’un tel concept puisse prendre corps et devenir une pratique effective de la part des agents économiques et sociaux, il faudrait que les dirigeants des entreprises publiques dont le comportement est encore fortement régi par la mentalité du «beylik» au sens d’indifférence envers la chose publique, et donc vis-à-vis de l’intérêt collectif, se départissent de la posture de «je-m’en-foutiste». Or, il n’est point certains que ces dirigeants qui n’ont ni la posture de chevaliers d’industrie privés, ni l’âme généreuse de vrais patriotes au service de l’Etat renoncent du jour au lendemain à leur vision étroite et strictement bornée à leurs intérêts immédiats… C’est dire que l’économie sociale et solidaire est le cadet de leurs soucis…

Comment faire pour avoir l’adhésion des citoyens ?

Là encore, ma réponse est, pour que les citoyens y adhèrent, il faut que la chose, c’est-à-dire l’ESS, existe bel et bien et que la culture de la solidarité nationale soit bien ancrée dans les imaginaires collectifs. Or, on sait très bien que ce qui domine le comportement de la majorité de nos compatriotes, c’est la mentalité d’assistés et celle du beylik qui prime sur le reste. L’esprit d’entreprendre et d’agir dans le sens d’intérêt collectif s’émousse de plus en plus et cède le pas à la course effrénée en vue du gain facile, sans contrepartie productive. Les habitudes d’assistanat contractées par les citoyens du fait de l’Etat-providence engendré lui-même par la manne pétrolière, acheteuse de paix sociale, voilà qui reporte aux calendres grecques l’émergence et le développement de l’Economie sociale et solidaire (l’ESS) dans notre pays affligé qu’il est par l’économie rentière génératrice de corruption et d’une foule de parasites qui bouchent tous les pores du corps social…

Samira Imadalou