«Les patrons des PME sont poussés à l’économie de bazar»

M. Abdelaziz Mehenni, président de la CIPA, au Jeune Indépendant :

«Les patrons des PME sont poussés à l’économie de bazar»

Le Jeune Indépendant, 10 août 2009

Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, le président de la Confédération des industriels et producteurs algériens (CIPA), M. Abdelaziz Mehenni, estime que suite aux dernières dispositions de la loi de finances complémentaire pour 2009, l’Algérie risque de devenir un grand importateur de chômage et un exportateur d’emplois pour les partenaires étrangers. Le président de la CIPA compte lancer une grande opération de sensibilisation en direction des chefs d’entreprise pour leur redonner confiance et assurance. Aussi, appelle-t-il le gouvernement à se pencher davantage sur les préoccupations des capitaines d’industrie pour sauver l’outil de production national et sauvegarder les emplois existants.

Le Jeune Indépendant : Comment appréhendez-vous les nouvelles mesures prises dans le cadre de la loi de finances complémentaire ?

M. Abdelaziz Mehenni : D’abord, je commencerai par féliciter la mesure de dédouanement des marchandises au port avant le 4 août dernier. Mais il reste que cette mesure est insuffisante. Nous demandons à ce que celle-ci soit revue dans la limite des commandes déjà effectuées auprès des banques au 31 juillet 2009. Dans le même ordre d’idées, nous sommes quand même favorables aux réformes. Mais depuis l’avènement du pacte économique et social, dont nous sommes signataires, la consultation entre partenaires sur les plans économique et social devient un passage obligé pour une meilleure contribution de l’ensemble des partenaires économiques dont le seul souci est de contribuer d’une façon globale au développement du pays.
La décision prise dans le cadre de la loi de finances complémentaire, concernant les ouvertures de crédits, est inacceptable pour les producteurs et transformateurs dépendant de la matière première importée entrant dans la production.
Ceci d’autant plus que les entreprises algériennes, d’une manière générale, souffrent d’un problème de trésorerie. Les banques publiques ne sont que des tiroirs-caisses et n’accompagnent pas l’entreprise productive ni pour ce qui est de l’importation de la matière première ni dans un quelconque autre domaine. Nos entreprises contribuent à créer des salaires, de la fiscalité et de la parafiscalité. C’est pour ces raisons que je suis révolté face à l’importation de marchandises qui sont revendues et mises sur le marché local en l’état, avec des retombées économiques négatives surtout sur nos PME.
Ces retombées engendrées par ces nouvelles mesures font de notre pays un grand importateur de chômage et un exportateur d’emplois pour tous les partenaires étrangers. Autrement dit, le citoyen algérien serait incapable et improductif. Devant une telle situation, la CIPA compte lancer une grande opération de sensibilisation en direction des chefs d’entreprise pour leur redonner confiance et assurance. Cependant, le gouvernement doit avoir une oreille attentive aux préoccupations de nos capitaines d’industrie afin que nous puissions, tous, contribuer à l’économie du pays, préserver nos richesses et créer des emplois.

Quel est le devenir de la PME dans notre pays avec ce nouvel environnement ?

La PME est toujours en attente, depuis 1999, d’un geste réparateur pour sa redynamisation au même titre que la PME agricole qui est en train de faire le bonheur de l’agriculteur et du citoyen consommateur. Tous les secteurs économiques et sociaux ont reçu leur part d’aides et une assistance économique. Paradoxalement, la PME n’a reçu aucune aide des pouvoirs publics. Pourtant, elle est censée être un secteur névralgique et créateur de richesses et d’emplois. Si je me réfère aux déclarations officielles, il y a eu l’annonce de 200 000 nouvelles PME pour le quinquennat 2009-2014 avec 3 000 000 d’emplois à créer et une cagnotte de 150 milliards de dollars. Compte tenu de tout cela, on se rend à l’évidence ; aujourd’hui, nous sommes en train de tuer des PME déjà existantes et consistantes pour en créer d’autres à coups de milliards qui ne peuvent être productives rapidement.
La CIPA demande la stimulation du capital privé algérien tant qu’il est encore temps. Les PME existantes peuvent générer une valeur ajoutée et peuvent rapidement être concurrentielles, et ce par leur potentiel. A ce propos, la CIPA compte évoquer cette question lors de la prochaine tripartite.

Quel est le poids du patronat privé sur la scène économique algérienne ?

Le patronat en tant que créateur de richesses et d’emplois est, qu’on le veuille ou non, un résiduel de la décennie noire. Depuis les années 1990, il a subi toutes les contraintes dues aux multiples stratégies politiques pour le développement économique, à commencer par le FMI à travers la restructuration financière, la dévaluation de la monnaie nationale, les poursuites et les saisies bancaires… Suite à l’arrivée du président Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays, l’espoir et la confiance sont revenus.
Cependant et malgré cet espoir, le patronat, englobant ses entreprises productrices, a eu à affronter l’ouverture du marché national marqué par l’économie de bazar, l’informel, l’installation des étrangers et la culture du conteneur. Donc, je dirais que malgré toutes les contraintes subies depuis la décennie noire, le patronat privé a fait face à la situation et représente une force économique indéniable pour le pays. Cependant, le patronat se trouve dans une situation pratiquement préméditée pour sa disparition. L’exemple est donné simplement par les entreprises étrangères domiciliées en droit algérien et qui importent le produit de leurs propres pays pour le revendre en Algérie sans faire d’investissement ni dégager de valeur ajoutée, et cela au détriment de l’économie et de l’entreprise productrice algériennes.
Je finirais par dire que le pays ne pourrait être remis sur pied sans la participation active de son capital privé industriel dormant et qui a contribué à l’édification de l’économie algérienne et résisté aux différentes stratégies, notamment les privatisations, le recours aux IDE, la stratégie industrielle, les assises de la PME ainsi que les autres stratégies économiques et sociales.

Justement, comment se prépare la prochaine tripartite et qu’avez-vous décidé pour le SNMG, par exemple ?

Nous n’avons aucune information officielle sur la date de la tenue de la prochaine tripartite. Mais je saisis cette opportunité pour dire que dans une tripartite, il n’y a pas uniquement la problématique du SNMG à poser. Il y a aussi d’autres sujets sociaux économiques. Au plan économique, la tripartite doit se pencher sur les préoccupations des chefs d’entreprises algériennes pour qu’ils reprennent confiance et soient rassurés sur leur devenir. Au passage, nous pouvons aussi évoquer l’effet de la dernière mesure de l’article 69 de la loi de finances complémentaire portant sur la nouvelle réglementation quant aux matières premières.
Mais le plus important est de penser à une stratégie de préservation de nos chefs d’entreprise afin de ne pas les pousser à investir ailleurs dans d’autres pays ou verser dans l’économie de bazar.
Propos recueillis par A. Timizar