Le développement local en mal de catalyseur

Insuffisance des moyens de l’état, faiblesse des acteurs locaux

Le développement local en mal de catalyseur

El Watan, 21 avril 2015

Des citoyens mécontents, des routes coupées, des pneus qu’on brûle, des automobilistes empêchés de circuler… c’est le visage que donne une partie de la population (dans la capitale, la Kabylie ou le sud) excédée par l’insatisfaction de ses besoins (logement, emploi, infrastructures, etc.) et désespérée de voir déteindre sur elle les programmes de développement à la portée nationale et aux budgets faramineux.

Penser le développement local dans un système fondé sur la centralisation des pouvoirs et des décisions paraît difficile. Mais ce serait admettre que le développement local ne peut être impulsé que par le haut, soit une affaire d’Etat. «Le développement local, ce sont des ressources spécifiques (matières premières, infrastructures, caractéristiques du territoire) plus des acteurs locaux pour valoriser ces ressources. L’Etat ne peut pas tout seul faire du développement local», estime Ahmed Bouguermouh, enseignant à la faculté des sciences économiques de Tizi Ouzou, spécialiste des questions de développement local.

Pourtant, il y a des domaines où il est difficile de se substituer à l’Etat, comme les infrastructures. En la matière, si tout n’est pas tout noir, tout n’est pas tout blanc non plus. Rachid Hami, P/APC de la commune d’Abi Youcef (Aïn El Hammam), localité rurale et montagneuse de la haute Kabylie, reconnaît que l’Etat a fait beaucoup d’efforts. «Nous sommes à 50% de taux de raccordement au gaz de ville et à 80% de taux de réalisation sur les 50% restants.

Nous avons 90% d’électrification rurale, mais avec un problème pour les nouvelles habitations générées par l’habitat rural.» En matière de logements, la commune a bénéficié d’un quota de 422 logements sociaux. «On n’en avait jamais eu jusque-là», reconnaît le maire, en précisant que «l’habitat rural a donné satisfaction, mais il y a une catégorie de personnes qui n’ont ni les moyens, ni les assiettes de terrain pour y accéder et pour qui ces logements sociaux seront une véritable bouffée d’oxygène».

En revanche, dans le secteur de la santé, «depuis 2005 nous n’avons vu la réalisation d’aucune infrastructure, hormis la réhabilitation de ce qui existait déjà. La couverture sanitaire reste insuffisante». Pour l’éducation, s’il n’y a pas de manque en infrastructures secondaires, «nous n’avons pas de transport scolaire».

Pour Boubeker Derguini, ancien député à l’assemblée populaire nationale, «les volumes financiers injectés dans la perspective du développement local sont de plus en plus en deçà des besoins». Face aux besoins grandissants et aux «déséquilibres régionaux, il faut de la bonne gouvernance avec une maturation des projets qui soient au centre de l’action du développement, et d’autre part une moralisation des dépenses par la maîtrise des coûts et des délais de réalisation».

Quid des élus locaux ?

Pour Ahmed Bouguermouh, «il n’y a pas de développement local en Algérie parce qu’il n’y a pas d’acteurs locaux pour construire des ressources spécifiques et les convertir en actifs (c’est-à-dire des activités, des biens et services, etc)». Les élus locaux, souvent dépassés par les événements, se contentent de gérer les affaires courantes. «Les élus locaux sont étouffés par les besoins journaliers de leurs concitoyens.

Il est difficile de s’extraire à cette ambiance et porter un regard lointain sur les perspectives de sa collectivité territoriale», explique Boubeker Derguini. Par ailleurs, «l’héritage bureaucratique ajoute son lot de découragements, d’autant plus que les grandes inscriptions sont toujours du ressort des services déconcentrés de l’Etat».

A Abi Youcef, la commune vit à 97% des subventions de l’Etat. Ses recettes sont d’à peine quelques millions de dinars, tirées de la location de quelques bâtiments communaux et de taxes liées aux activités commerciales (10 millions de DA générés par la TAP et la TVA). A défaut d’investissements, les commerces font vivre la localité, mais «ça reste insuffisant».

«Si on arrive à réaliser un marché hebdomadaire, un abattoir ou construire des infrastructures pour générer des ressources, on peut atteindre 30% à 40% d’indépendance financière», affirme Rachid Hami. En attendant, le niveau de vie de la population locale est «tout juste moyen», aggravé par des hivers rugueux, alors que la commune ne dispose même pas «de matériel pour le désenclavement et le déneigement».

Effet d’Entraînement

Mohand Oussalem, enseignant chercheur à l’université de Tizi Ouzou, relie le développement local à l’émergence de l’entrepreneuriat. «Le développement d’un territoire est conditionné par sa capacité à faire émerger ou à attirer des entrepreneurs», dit-il. L’attractivité dépendant de la capacité de ce territoire à «organiser des ressources spécifiques susceptibles d’être valorisées pour s’insérer dans le nouveau régime de croissance».

Les territoires impulseraient ainsi leur propre développement, se fondant sur leurs ressources et leurs spécificités Dans cet ordre d’idées, il a été retenu dans le cadre du SNAT 2025 de créer des pôles économiques avec des concentrations industrielles régionales spécialisées par filière (ex : Béjaïa et Blida pour l’agroalimentaire, Sidi Bel Abbès et Bordj Bou Arréridj pour l’électronique, Oran pour la pétrochimie, etc.).

Une dynamique régionale avec effet d’entraînement sur le plan local, mais qui se fait toujours attendre. Mohamed Bouguermouh note que «l’histoire économique du pays depuis l’indépendance s’est plutôt signalée par les effets d’annonce que par les résultats». Le développement local est «d’abord une question de formation, d’information et de gouvernance locale démocratisée. Commençons par ces préalables, le reste viendra, y compris l’efficacité».

Safia Berkouk


Chômage, pauvreté, exode : Le monde rural bat tous les records

Les zones rurales subissent deux fois plus la pauvreté que les zones urbaines. Chômage, exode, réduction des ressources naturelles, recul de l’activité agricole et faiblesses des infrastructures de base sont associés à ces espaces où vivent quelque 13 millions de personnes, dont les 2/3 sont localisées dans le nord du pays.

On estime que plus de 600 communes rurales sur les 948 existantes ont un niveau de vie entre «acceptable et tout juste moyen» (Algerian Review of economic development, décembre 2014). Si la population algérienne a enregistré un taux d’accroissement de près de 20% entre 2000 et 2011, avec un taux d’urbanisation de plus de 66% (ONS), la population rurale a vu sa population baisser de 3,3%. Seule un peu plus de la moitié de cette urbanisation est due à la croissance de la population urbaine, le reste est imputé à l’exode rural (13%) et au reclassement d’agglomérations rurales en agglomérations urbaines (31%).

Le monde rural se vide de ses occupants à tel point que le taux d’accroissement de la population y est passé de plus 2% après l’indépendance à moins 0,4% en 2008.La part de la population rurale dans la population algérienne a carrément fondu en 50 ans, passant de près de 70% en 1966 à moins de 35% en 2011, selon l’ONS. Cet exode n’a pas été sans effet sur le secteur agricole. En 2006, le monde rural comptait plus de 1,6 million de travailleurs dans l’agriculture, soit 81% de la population occupée totale dans le secteur agricole.

En 2014, ils étaient à peine 900 000. Aujourd’hui, la population rurale s’oriente vers d’autres secteurs (majoritairement dans le privé) et précisément le commerce (47%). La population occupée dans le secteur agricole a baissé à 19%, contre 24% dans le BTP et seulement 9,5% dans l’industrie.Pourtant, des stratégies publiques visant à améliorer le niveau de vie dans les zones rurales, à y booster et diversifier l’économie, et à y protéger les ressources naturelles ont été lancées, parmi lesquelles les projets de proximité de développement rural intégré (PPDRI).

Efforts

Ces projets ont la spécificité d’inclure le monde rural dans la définition de ses besoins à travers des cellules d’animation rurale communale (composée notamment d’élus locaux et de représentants de la société civile). Mais, bureaucratie oblige, elles sont installées par décision du wali. Les politiques publiques semblent a priori avoir porté quelques fruits. Le taux de chômage dans les zones rurales a suivi la même tendance baissière que le taux national. Selon l’ONS, il y a moins de chômage dans le milieu rural avec un taux de 8,9% en 2014 (25,1% en 2001) qu’en milieu urbain (11,6%).

Pourtant, dans certaines communes, le taux de chômage dépasse largement la moyenne. Rachid Hami, P/APC de Abi Youcef (Aïn El Hamman) fait état d’un taux de 20% et «90% des demandes d’emploi émanant d’universitaires diplômés». En l’absence d’activités économiques, les possibilités d’emploi sont limitées. «La santé, l’éducation et l’administration offrent les seules possibilités», déplore-t-il, précisant que «54% du budget communal sont consacrés à la masse salariale.»

Il faut dire que la création d’activités économiques dans le monde rural reste assez faible. Selon l’ONS, seulement 16% de l’ensemble des entités économiques y ont été recensées en 2011 dont plus de 50% sont des commerces. En revanche, des secteurs créateurs comme l’industrie par exemple ne représentent que 11% des entités enregistrées.

A Tizi Ouzou où le taux de ruralité avoisine les 60%, seules 33% des entités économiques de la wilaya sont situées dans des zones rurales. A Abi Youcef, il est difficile d’attirer les entreprises, regrette le P/APC Rachid Hami. «Les possibilités d’investissement sont rares en dehors du tourisme. Les entreprises ont du mal à s’implanter, car c’est une commune enclavée où les hivers sont longs et rudes.»

Révision

Pour ce genre de commune, l’aide de l’Etat s’avère donc impérative, mais doit être révisée, estime Boubeker Derguini, ancien député à l’Assemblée populaire nationale. «Il y a des efforts dans le monde rural qui sont consentis et des produits du terroir sauvegardés et valorisés de plus en plus», reconnaît-il. Toutefois, «l’aide de l’Etat en direction de ces zones injustement laissées pour compte doit être revue en urgence».

A ce titre, Ourida Larfi, député RND à Tizi Ouzou, plaide pour l’augmentation de l’aide au logement rural qui est de 700 000 dinars. «Il est impensable d’accorder à un paysan qui s’accroche à sa montagne la même aide pour la construction de sa demeure que celui qui participe à l’inflation démographique dans les villes», assène de son côté Boubeker Derguini.

Selon lui, «il faut arrêter cette situation qui consiste à subir les inconvénients de la vie rurale sans ses avantages par un intéressement conséquent à ceux et celles qui refusent l’exode rural». L’effort propre de l’Etat ne suffisant pas, des actions sont donc lancées dans le cadre la coopération internationale.

En décembre dernier, l’UE et l’Algérie ont signé deux conventions de financement dans le domaine du développement agricole et rural, d’un montant global de 63,4 millions d’euros. Le premier projet vise, selon l’UE, le développement de produits locaux agricoles, artisanaux, culturels, touristiques ou environnementaux dans 4 wilayas pilotes (Laghouat, Sétif, Aïn Témouchent, Tlemcen). Le second vise l’amélioration des conditions de vie des populations les plus vulnérables de 6 wilayas (Saïda, Tiaret, Tissemsilt, Aïn Defla, Chlef et Medea); la durée des projets est de 4 ans.

Safia Berkouk


Ali Daoudi. Enseignant à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie d’Alger

«Le secteur agricole ne peut porter seul le développement rural»

– Certaines estimations indiquent qu’il y a deux fois plus de pauvres dans les zones rurales que les zones urbaines. Le traitement de la pauvreté rurale nécessite-t-il une approche différenciée ?

Il n’existe pas de données quantitatives actualisées et systématiques sur le niveau de vie dans les zones rurales en Algérie qui permettent de faire une analyse fine et précise de la question de la pauvreté dans ces zones. Mais l’absence de telles données ne réduit en rien de l’importance du problème. Un rapport publié par le ministère de l’Agriculture et du développement rural en 2004 faisait déjà ressortir un net écart de l’indice de développement humain entre les communes rurales (IDH variant entre 0,362 et 0,505 pour la majorité de ces communes) par rapport à la moyenne nationale (IDH 0,733).

Ce décalage de niveau de développement ne s’exprime pas seulement en termes de revenu moyen disponible par habitant, mais aussi et surtout en termes d’accès limité aux infrastructures et services socio-économiques (éducation, santé, culture, loisirs, accès à l’eau potable), qui peut affecter à long terme les capacités des citoyens à s’émanciper individuellement et à porter les dynamiques collectives nécessaires pour le développement leur territoire. Le traitement de la pauvreté rurale passe par le développement de ces territoires. Avant de parler de développement rural, il faut préciser que le monde rural en Algérie correspond à 948 communes sur les 1541 du pays, et compte près de 37% de sa population (plus de 13 millions d’habitants).

Promouvoir son développement et améliorer d’une manière significative et durable les conditions de vie de ses habitants veut dire engager d’une manière combinée : I) une amélioration durable de la productivité agricole par la mise à niveau technique et organisationnelle permanente des exploitations ; II) un développement des autres activités économiques : tourisme, artisanat, services, etc. ; III) un rattrapage en infrastructures et équipements collectifs ; et IV) une amélioration de la gouvernance locale et l’organisation de la société civile. Ce qui est constaté aujourd’hui, c’est une forte disparité régionale et locale par rapport à l’ensemble de ces points. Beaucoup de communes rurales, notamment en zones de montagne, en steppe et dans le Sahara, connaissent des retards importants en matière de développement.

Les territoires ruraux qui se développent sont ceux qui attirent le plus d’investissements pour valoriser leurs ressources spécifiques (ressources naturelles, savoir-faire, patrimoine culturel, etc.). Le principal défi des autorités publiques nationales et locales est donc de créer les conditions susceptibles de libérer les initiatives locales, d’encourager la créativité et d’attirer les investisseurs.

– Le monde rural recèle des potentialités économiques certaines, mais ne semble pas tirer la dynamique de développement dans ces zones. Pourquoi ?

Le développement économique, au sens de création de richesses et d’emplois, reste la pierre angulaire de tout processus de développement rural. Dans certaines régions rurales du pays, ce rôle de locomotive économique est assuré par le secteur agricole, mais dans de nombreuses autres régions, le secteur agricole ne peut porter, à lui seul, la dynamique de développement car la productivité agricole augmente moins vite que la population.

Le développement de nouvelles activités économiques hors agriculture devient une exigence et est la seule issue à la stagnation ou la régression de ces zones. Mais cette diversification économique, nécessaire pour le développement des zones rurales, bute sur la faiblesse des secteurs économiques (tourisme, industrie) à l’échelle nationale.

– En matière de politique publique, des programmes destinés au développement rural ont été lancés. Comment évaluer leur apport par rapport aux besoins de ces populations ?

Depuis le début des années 2000, les pouvoirs publics ont, en effet, engagé une série d’ambitieux programmes de développement agricole et rural qui ont mobilisé d’importants moyens financiers. Beaucoup d’acquis sont enregistrés, notamment en matière d’infrastructures et d’équipements socio-économiques, permettant aux zones rurales de réduire leur retard dans ce domaine.

En matière de développement économique, le bilan est plus mitigé, et géographiquement différencié. Certaines régions (certaines communes de Biskra, El Oued, Tiaret…par exemple) connaissent un développement agricole important engendrant une dynamique économique locale qui semble inclusive. Par contre, d’autres régions peinent à trouver le chemin de la croissance économique, malgré les fonds publics investis.

La principale leçon à tirer de ces politiques est que le développement rural ne se limite pas à la mobilisation de moyens matériels, mais dépend aussi de l’efficacité du cadre organisationnel et réglementaire qui permet l’émergence des acteurs et détermine leur qualité et leurs relations. Des acteurs peu efficaces, des relations conflictuelles ou faibles, des maillons manquants ralentissent le processus de développement que les pouvoirs publics soutiennent par des budgets importants.
Safia Berkouk