Le Directeur général de Larfarge Algérie: «Nous ne sommes pas là juste pour faire des gains rapides et partir»

Luc Callebat. Directeur général de Larfarge Algérie

«Nous ne sommes pas là juste pour faire des gains rapides et partir»

El Watan, 15 mai 2011

– Cela fait trois ans que Lafarge s’est installé en Algérie. Quel bilan faites-vous de vos activités ? Comment trouvez-vous l’environnement économique et le climat des affaires en Algérie ?

Le marché de la construction en Algérie est en croissance et offre un potentiel très significatif du fait des programmes présidentiels, de la croissance de la population qui alimente de nouveaux besoins. Nous sommes heureux de pouvoir contribuer, à notre niveau, à servir cette demande croissante en matériaux de construction. Nous avons accru, depuis 2007, notre production de près de 50% en ciment, de 50% en béton, et de 100% en plâtre avec notre partenaire Cosider. Convaincus du potentiel de ce marché, nous travaillons à augmenter notre production dès 2011 et souhaitons pouvoir continuer à nous y développer sur le long terme, en tant qu’acteur économique responsable, fournissant des produits et services de qualité. Notre développement n’est en effet pas que quantitatif, mais aussi qualitatif. Nous avons par exemple réalisé une étape, fin 2010, avec un premier élargissement de nos gammes de produits pour mieux correspondre aux besoins qualitatifs des sociétés de construction et aussi avec le lancement d’une première étape d’un centre d’appel, qui a déjà permis de réduire significativement les temps d’attente aux portes de nos usines. Bien sûr, beaucoup reste à faire.

– En juin 2008, le groupe Lafarge a aussi acquis 35% de la cimenterie de Meftah (Alger) pour 43,5 millions d’euros. Un programme d’investissement avait été alors mis en œuvre pour moderniser l’usine et porter sa capacité de 0,8 million à 1,1 million de tonnes. Cet objectif a-t-il été atteint ? La cimenterie de Meftah peut-elle faire mieux ?

Il nous tient à cœur que ce deuxième partenariat en Algérie (après celui dans le plâtre) soit une réussite pour tous. Depuis 2008, ce sont déjà 6 millions d’euros qui ont été investis à Meftah, contribuant à la remise à niveau progressive de cette usine et permettant notamment la réalisation d’une première étape significative dans la réduction des émissions de poussières de cette usine. Une autre tranche de 7 millions d’euros, nécessaire à l’indispensable modernisation des systèmes électriques et d’automation, a été approuvée en décembre 2010 pour être réalisée d’ici l’an prochain. Nous avons par ailleurs lancé, de concert avec notre partenaire le Gica, les études d’ingénierie préalables à l’augmentation de capacité de cette usine de 0,9 à 1,4 million de tonnes de clinker. La production 2010 a été toutefois inférieure aux attentes, principalement pour des raisons qui nous étaient exogènes mais qui nous ont conduits à renforcer les moyens Lafarge mis à disposition de Meftah pour pouvoir atteindre les niveaux de production attendus. Les premiers mois de l’année 2011 sont très encourageants, mais demandent encore à être confirmés. Nous restons mobilisés, il reste beaucoup de travail à faire.

– Quelle est actuellement la capacité globale de production de Lafarge Algérie ? Quelles sont vos ambitions sur le marché algérien à moyen et long termes ?

Notre capacité théorique de production de ciment gris est d’environ 7,5 millions de tonnes et nous poursuivons nos investissements pour optimiser son utilisation. Plusieurs projets sont ainsi soit en cours – comme un cinquième broyeur à M’sila dont la première pierre sera posée par Abdellah Bel Mansour, wali de M’sila, et Bruno Lafont, PDG du groupe Lafarge – ou d’autres projets au stade de demandes de permis (à M’sila et Mascara) afin d’optimiser le taux d’utilisation des capacités, élargir nos gammes et nos services. Nous étudions par ailleurs la faisabilité d’investissements dans de nouvelles capacités, si les conditions le permettent. De par nos valeurs et notre «business model», nous ne sommes pas une multinationale qui serait là juste pour faire des gains rapides et s’en aller ; au contraire nous investissons sur le long terme dans les pays où nous opérons et c’est particulièrement le cas de l’Algérie, où nous pouvons, à notre niveau, contribuer à mettre à disposition les matériaux et le savoir-faire nécessaires au développement de la construction. Nous pouvons ainsi contribuer au transfert de savoir-faire au travers du développement de gammes de produits, dans le ciment comme dans le béton prêt à l’emploi, qui offre des potentiels d’innovation et de valeur ajoutée importants avec ses riches gammes de produits, comme au travers de la formation de nos employés et des utilisateurs de nos produits, ou encore par le déploiement de bonnes pratiques innovantes en matière de distribution de ciment. Nous avons encore d’autres projets, comme par exemple de contribuer en partenariat à la conception de nouveaux logements abordables, de qualité et écologiques, un domaine où Lafarge a acquis de l’expérience et du savoir-faire dans d’autres pays. Le développement de nos opérations est déjà source de réduction des importations et de développement des exportations. Deux exemples : depuis le lancement à Oggaz de la ligne de ciment blanc, qui est un produit à valeur ajoutée répondant à certaines demandes particulières pour la construction, l’Algérie a une capacité de production de cette matière qui est supérieure à ses besoins et qui lui permet d’exporter : nous exportons ainsi le surplus, environ un quart de notre production, vers divers pays tels que l’Angleterre, les Etats-Unis, la Libye, etc. Nous travaillons aussi à «localiser», quand cela est possible, nos approvisionnements : un excellent travail de partenariat avec la société Teknachem nous a permis de substituer des adjuvants auparavant importés par des adjuvants désormais produits à Sidi Bel Abbès.

– Le marché du ciment, en Algérie, est régulièrement caractérisé par des augmentations de prix aussi inattendues qu’inexpliquées. Souvent aussi, ce produit tend à se raréfier. Cela est-il causé par des baisses de production ?

Nous constatons que le prix du ciment pour le consommateur final varie fortement en fonction des périodes alors que les prix de vente aux distributeurs sont, eux, stables. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. En premier lieu, si depuis environ octobre 2010, la demande nous a paru satisfaite par la production nationale, il peut y avoir des périodes où la production nationale est insuffisante pour couvrir les besoins, en fonction des calendriers des grands chantiers ou des maintenances ou modernisations d’usines existantes. L’Algérie a ainsi importé selon nos estimations environ 2 millions de tonnes de ciment l’an dernier. Il y a donc besoin d’augmenter le taux d’utilisation des capacités existantes, ce sur quoi nous travaillons en engageant notre savoir-faire sur les trois usines que nous gérons, et ce, avec des résultats très encourageants en ce début d’année 2011. Un certain nombre de projets paraissent déjà en cours en Algérie pour augmenter les capacités de production de ciment. Par ailleurs, les fluctuations de prix nous paraissent parfois aussi guidées par certains facteurs propres aux circuits de distribution et que nous ne maîtrisons pas. Nous vendons environ 90% de notre production «sortie d’usine», ce qui peut vouloir dire qu’il y a entre le client final et nous-mêmes potentiellement plusieurs intermédiaires, ce qui n’est pas propice à la stabilité des prix – d’où notre souhait de développer les ventes «rendues sur site».

– Que préconisez-vous justement pour stabiliser le marché et faire en sorte qu’il connaisse le moins de tensions possibles ?

Nous travaillons d’ores et déjà sur plusieurs axes, qui ont commencé à produire leurs résultats et sur lesquels nous avons encore beaucoup à faire. En premier lieu, l’augmentation de notre production grâce à l’amélioration des performances des usines existantes et grâce à l’investissement. Notre niveau de production au premier trimestre 2011 est en net progrès par rapport à 2010, et cela contribue directement à l’apaisement des tensions dans les marchés où nous opérons. En second lieu, nous travaillons à fluidifier l’accès aux usines et réduire les tensions qui existaient à leurs portes. Le lancement d’un centre d’appel en décembre 2010, qui a déjà permis de réduire par plus de trois le temps d’attente aux portes de nos usines est une première étape qui va être complétée, dans les mois à venir, pour faciliter l’accès au ciment et la prise de commandes. Nous sommes encore dans la phase de maturation et de développement de ce centre d’appel, mais les premiers résultats sont très encourageants. De plus, nous sommes convaincus que la «débanalisation» du ciment au travers de l’élargissement des gammes et la professionnalisation de la chaîne de distribution sont de nature à réduire le champ d’action possible de la spéculation. Nous avons élargi notre gamme «sacs» à 4 produits en octobre 2010, notre gamme vrac à 4 produits aussi en avril 2011, il y a un potentiel pour aller au-delà et mieux répondre aux différents besoins spécifiques de la construction.

– Vous comptez aussi agir sur la distribution…

Oui, nous travaillons à repenser les modalités de distribution pour pouvoir rendre le ciment plus facilement accessible et plus abordable à l’utilisateur final. Nous travaillons sur un projet qui allie le développement aussi bien de nos propres centres de distribution de nouvelle génération, que de partenariats avec d’autres professionnels, soit de la distribution, soit de l’industrie. Nous promouvons la vente du ciment «rendu sur site», ce qui est source à la fois de meilleur service et de meilleur contrôle de l’utilisation finale du produit. Nous souhaitons aussi développer notre flotte de transport, propre et sous-traitée. Nous avons adressé à l’ANDI, en 2010, une demande liée à ce souhait. Enfin, le développement du béton prêt à l’emploi est de nature, non seulement de contribuer à l’amélioration de la qualité des constructions, mais aussi à mieux garantir la disponibilité sur les chantiers et la stabilité des coûts de construction pour le client final.

– Les wilayas dans lesquelles est implanté le groupe Lafarge attendent beaucoup en matière d’emploi. Quelle est votre politique dans ce domaine ? Avec combien de collaborateurs tournez-vous actuellement ?

Lafarge emploie déjà directement en Algérie environ 2400 personnes, auxquelles s’ajoutent celles employées indirectement au travers de nos sous-traitants, soit trois fois plus. Notre politique en la matière s’articule autour de plusieurs axes. En premier lieu, la constitution progressive des meilleures équipes possibles, combinant le développement de programmes de formation et développement ainsi que le recrutement de compétences nouvelles. Depuis janvier 2010, nous avons pourvu une centaine de postes : deux tiers à l’externe, un tiers par promotion interne. Notre programme Kafaat (compétences), lancé fin 2009, a par ailleurs permis l’an dernier à plus de 800 personnes de participer à plus de 4200 heures de formation spécifique. Nous sommes aussi conscients des attentes sociales à court terme et avons, depuis mars, en étroite collaboration avec les autorités locales, contribué à la création d’une centaine de postes auprès de sous-traitants. La poursuite de la création d’emplois pérennes liés à nos activités passe toutefois par la poursuite de l’investissement sur les sites existants ou encore plus sur de nouveaux sites.
Zine Cherfaoui