Le béton asphyxie le nord de l’Algérie

Faillite de la politique d’aménagement du territoire

Le béton asphyxie le nord de l’Algérie

El Watan, 2 avril 2015

Cinquante ans après l’indépendance, le pays navigue à vue et peine à trouver la voie à suivre pour garantir un développement harmonieux, durable et équitable sur l’ensemble de son territoire.

Est-ce normal que 63% des Algériens vivent sur 4% du territoire et que le Sahara, qui représente 87% de la surface du pays, ne soit occupé que par 9% de la population ? Comment stopper la sécheresse, l’exode rural et l’avancée du béton au détriment des terres agricoles ? Quelles sont les politiques à mettre en œuvre pour mettre un terme à la littoralisation et assurer la pérennité des ressources stratégiques ? Telles sont les problématiques majeures qui menacent l’avenir du pays à moyen et long termes.

Cela fait plus de cinq ans qu’on a entendu parler du schéma national d’aménagement du territoire (SNAT), mais ses orientations ne sont pas, ou peu appliquées sur le terrain.

Cet instrument de prospective, qui définit «les enjeux et les scénarios de développement souhaitables à l’horizon 2030», semble avoir été rangé dans les tiroirs quelques mois après son élaboration. Le territoire national est caractérisé par des déséquilibres frappants. Les différences entre les milieux ruraux et urbains, d’une part, et entre le littoral et la steppe, d’autre part, constituent une véritable menace pour la pérennité des ressources naturelles.

«Le Sud est l’avenir de l’Algérie et nous ne pouvons le négliger ou le laisser à tout vent», a déclaré le Premier ministre la semaine dernière à Hassi Messaoud. Dans la pratique, c’est tout l’opposé de ce discours qui se fait.

Des menaces multiformes

L’Etat continue à réaliser de nouvelles villes au Nord au moment où on devrait les voir pousser au Sud. Résultat : pas moins de 300 000 ha de terres agricoles ont cédé la place au béton depuis l’indépendance. Au rythme où vont les choses, les habitants des villes du Tell risquent de ne pas trouver où cultiver une seule patate. Le gros des programmes de logements et des équipements publics affectés aux wilayas du littoral est réalisé sur des sols fertiles. «Certains responsables n’accordent aucune importance à l’aspect qualitatif des projets et leur impact sur le développement local. Le plus important pour eux, c’est de les réaliser à temps afin de recevoir les félicitations de leurs chefs hiérarchiques», soutient M. Oulhadj, un architecte exerçant à Rouiba.

Il y a quelques jours, le wali de Bouira avait annoncé l’inscription d’un projet d’une nouvelle zone industrielle dans la commune de Dirah, sur une surface de 700 ha de terre agricole. Un projet contraire aux objectifs et aux orientations du SNAT. En matière économique, les dernières statistiques de l’ONS font état que 8,5% des entreprises du pays sont basées dans le sud du pays et un quart dans les Hauts-Plateaux. Cet organisme révèle que seulement 12% des entités administratives recensées à l’échelle nationale sont installées dans le Sud et 28% dans les Hauts-Plateaux.

Comment mettre un terme à ces déséquilibres ? L’urgence est de stopper l’exode des populations des Hauts-Plateaux et du Sud vers les villes du Nord et du littoral. L’objectif à long terme est de parvenir à renverser cette tendance aux conséquences fâcheuses sur le milieu et les ressources naturelles. Selon les experts, celles-ci sont en «dégradation constante en raison des pratiques culturales, des pollutions, des facteurs naturels et anthropiques». Le SNAT fait état de 11 millions d’hectares menacés par la désertification, et 12 millions touchés par l’érosion hydrique en zones de montagnes. L’érosion éolienne concerne 32 millions d’hectares de zones arides et semi-arides.

La salinisation, elle, touche principalement les terres irriguées de l’Ouest et les oasis. Des phénomènes aggravés par la restriction de la surface boisée qui a perdu 21% de son étendue depuis 1955, en raison des incendies, du surpâturage et des coupes de bois, affirment les experts qui ont mis sept ans pour élaboré leur étude qui révèle les opportunités et les contraintes du territoire.

Depuis le début du XXe siècle, pas moins de 30 espèces floristiques ont complètement disparu et un grand nombre se trouve menacé d’extinction. C’est dire que la situation ne prête guère à l’optimisme et appelle à des solutions urgentes pour garantir le devenir des générations futures. Même nos ressources énergétiques sont limitées. Le rapport du Forum économique mondial (FEM) de 2014 classe l’Algérie à la 88e place pour la contribution de son système énergétique à la croissance et au développement économique, avec un score de 0,34.

Cet indice démontre dans quelle mesure l’énergie d’un pays peut soutenir ou non le développement et la croissance. En ce qui concerne le respect de l’environnement, le rapport classe l’Algérie à la 85e position avec un score de 0,40. Même les ressources hydriques ne sont pas exploitées de manière rationnelle. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on fasse état de protestations dans les quatre coins du pays à cause de la pénurie d’eau potable. L’Algérie compte 72 barrages d’eau et 9 stations d’épuration. La réalisation de ce genre de structures est assez couteuse. Ce qui est insoutenable à long terme, notamment après la chute des prix du pétrole.

D’où la nécessitée de généraliser l’utilisation des eaux épurées dans l’irrigation, afin d’économiser cette ressource, préconisent les spécialistes. Le pays s’est doté d’une centaine de stations d’épuration durant ces dernières années, mais on n’a pas encore formé le personnel (5000) devant les faire fonctionner.

Autre défi à relever : repeupler les villages désertés durant la décennie noire à cause de l’insécurité. Selon le SNAT, 86% de la population du pays réside dans les chefs-lieux de communes, de daïras ou de wilayas. L’exode rural continue à ce jour. La wilaya de Tissemsilt compte, selon la presse, 73 écoles primaires fermées faute d’élèves à scolariser.

Tizi Ouzou en a 43 et Oum El Bouaghi 25. N’est-ce pas une preuve de l’inefficience de la stratégie adoptée jusque-là par les gouvernements successifs pour stopper ce phénomène et inciter les exilés à regagner leurs terres ? Le montant d’aide à l’habitat rural, fixé à 700 000 DA, est jugé insuffisant par de nombreux postulants, notamment ceux habitant les localités au relief très escarpé, où les travaux de terrassement et de fondation coûtent les yeux de la tête.

Repeupler les zones rurales

Même les plans de proximité du développement rural intégré (PPDRI) n’ont pas atteint les objectifs qui leur ont été assignés. Les projets d’intérêt général, tels que les ouvertures de pistes et le captage de sources d’eau en zone rurale, connaissent des blocages immenses en raison du manque d’expérience des services des forêts dans ce type d’opération. A ce problème s’ajoutent la complexité des modalités d’application du programme et le manque de vision de ses initiateurs. Même les aides individuelles, qui se limitent à quelques têtes d’ovin/bovin ou une dizaine de ruchers, ne sont pas octroyées dans les délais. Aujourd’hui, rares sont les communes rurales où on peut trouver une unité industrielle.

Comment corriger ces distorsions ? Il y a quinze jours, 10 walis, des élus et des représentants de la société civile des 10 wilayas du nord-centre du pays se sont rencontrés à Boumerdès pour débattre du schéma de l’espace de programmation territoriale de la région. Les interventions des uns et des autres étaient symptomatique d’un mal aussi profond que l’est la problématique du jour. «Décentralisation» et «concertation», tels étaient les mots «magiques» qui revenaient dans la bouche des participants à la rencontre. «Nous vivons un contexte et nous ne pouvons le changer du jour au lendemain», a rétorqué le directeur du Bneder, le bureau qui avait cerné les atouts et les déséquilibres qui risquent de compromettre le développement de cette partie du territoire. Mais bien des problèmes auraient été évités s’ils avaient été pensés à temps.
Ramdane Koubabi