L’austérité en marche

Une rentrée sous le poids de la contrainte budgétaire

L’austérité en marche

El Watan, 19 septembre 2016

Septembre 2015-septembre 2016 : deux dates marquant deux rentrées sociales des plus difficiles depuis l’arrivée du président Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999. Et dire qu’au cours de toute cette période, l’aisance financière qu’a connue le pays aurait pu lui épargner une telle situation et le préparer à faire face au choc pétrolier. Or, ce n’est pas le cas.

A u final, l’Algérie se retrouve aujourd’hui en cette deuxième rentrée sociale du quinquennat 2015-2019 avec de très faibles marges de manœuvre en l’absence d’une économie diversifiée dont l’urgence a été pourtant soulignée à maintes reprises dans les discours, notamment après la crise économique mondiale de 2008-2009 et après l’épisode haussier des cours des matières premières alimentaires de 2007. Mais aussi en raison de l’absence d’un outil de management économique efficace, puisqu’au lieu de rechercher des stratégies à long terme, les décideurs ont enchaîné tout au long de cette période des colmatages et dses solutions conjoncturelles.

Si auparavant, la rente pétrolière permettait de recourir à de telles démarches, ce n’est pas le cas aujourd’hui avec des caisses quasiment vides. Que faire alors ? Eh bien, le pouvoir en place, qui a raté le virage du changement durant les années fastes, a opté pour le jeu de l’assurance. Un jeu perturbé par les tergiversations et les contradictions entre les déclarations des représentants du gouvernement et qui a commencé, faut-il le rappeler, dès les premiers signes de la crise au milieu de l’année 2014, c’est-à-dire juste après le début du quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

Les membres de l’exécutif enchaînaient en effet les messages pour rassurer l’opinion publique sur la capacité du pays à tenir les promesses électorales du candidat-président. Ce qui semblait pourtant difficile à faire à la lumière de la dégradation continue des indicateurs financiers. Les ambitions ont vite été revues à la baisse. Ainsi, au fil du temps et avec des indicateurs au rouge, le pouvoir en place s’est retrouvé face à l’obligation de réviser son orientation et ses priorités tout en privilégiant la voie de l’apaisement. Et en commençant par exclure tout au début de la crise la réforme du système des subventions assurant que c’est un acquis social.

Diversification : l’occasion ratée

Voilà qu’aujourd’hui, la priorité semble être accordée au réajustement de la politique sociale. L’amenuisement des caisses de l’Etat a fini par avoir son effet mais non pas sur le train de vie de l’Etat. A ce niveau, il n’y a pas eu de grands changements. De même qu’il n’y a pas de nouveautés concernant le redémarrage de la machine économique. Elle est toujours en panne. «La dynamique de développement ne sera pas arrêtée par la crise, afin de continuer à créer des emplois pour nos jeunes et de continuer de construire des logements, des écoles, des universités et des infrastructures de santé pour toute la population», avait pourtant avancé Bouteflika lors de la signature de la loi de finances 2015.

Cependant l’aubaine n’a finalement pas été saisie pour construire l’économie diversifiée tant attendue. Une année après, c’est toujours le même constat. L’horizon semble semé d’embûches. Bon nombre d’experts et d’observateurs ne manquent pas de le souligner. Et pour cause, rien n’est encore clair sur le nouveau modèle économique promis et adopté en juillet dernier. Aujourd’hui, le souci majeur du gouvernement est l’apaisement social.

Le premier ministre, Abdelmalek Sellal, l’a bien précisé récemment. «Le projet de loi de finances 2017 introduira quelques modifications pour améliorer la situation économique et renforcer le front social», a-t-il encore rassuré en marge de l’ouverture de la session parlementaire au Sénat. «Nous n’avons pas encore pris de décision, mais si augmentation il y a, elle sera minime, et ce, pour protéger les couches défavorisées», a-t-il ajouté, indiquant dans le même sillage que les grands équilibres macroéconomiques seront préservés et que les projets d’infrastructures ne s’arrêteront pas.

Rééquilibrage, aménagement, ajustement ?

«L’Etat continuera à construire des logements, des écoles et des hôpitaux», a-t-il relevé. Mais à quel rythme ? A ce sujet, point de précisions. Le Premier ministre a juste insisté sur le fait qu’il ne s’agit pas d’austérité. Or, auparavant, dès sa nomination à la tête du ministère des Finances, en remplacement de Abderrahmane Benkhelfa, Hadji Baba Ammi avait donné la couleur de la démarche à suivre face à la crise. Le 12 juillet dernier, à l’occasion de la présentation de la loi portant règlement budgétaire de 2013 devant le Conseil de la nation, il avait présenté les grands axes de la tendance de la politique d’austérité que devrait suivre le gouvernement pour les années à venir.

Il a balayé ainsi toutes les tentatives d’assurance et d’apaisement social martelées pendant plus de deux ans. Cela pour dire qu’au sein même du gouvernement, les choses ne sont pas claires sur la démarche à suivre. Austérité ou pas, au plus haut sommet du gouvernement, on parle plutôt de cadrage, rééquilibrage, rationalisation ou réaménagement des dépenses via les nouvelles taxes. En d’autre termes, jouer avec les mots pour tenter encore l’assurance, mais sans aller au fond du problème, en l’occurrence, la gouvernance économique à travers un système qui a bloqué toute tentative de réforme et de transition vers une économie assise sur de bases solides, avec l’implication de la centrale syndicale à laquelle le gouvernement a fait appel pour élaborer sa politique d’austérité.

l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), qui a perdu du terrain au sein des entreprises et de la Fonction publique avec la montée au créneau des syndicats autonomes s’avère en effet être l’alliée du gouvernement pour faire passer les hausses attendues. Abdelmalek Sellal a en effet appelé au secours la centrale syndicale pour lui demander de l’aider à faire avaler la pilule des augmentations des impôts prévues dans le projet de loi de finances 2017.

Lesquelles viendront s’ajouter à celles déjà appliquées en 2016 (électricité, carburant…). Mais cette fois-ci, l’impact risque d’être lourd sur le pouvoir d’achat. C’est pour éviter la grogne sociale que le gouvernement s’agite ces derniers temps. La réunion tripartite informelle de la semaine dernière Gouvernement-UGTA-FCE illustre cette peur de voir le monde du travail en rogne. Cette rencontre est intervenue trois mois après le rendez-vous officiel entre les trois parties, en juin dernier, consacrée au nouveau modèle économique. Un dossier qui urge et qui a fini par être relégué au second plan.

Le plus important pour l’heure aux yeux du pouvoir est d’éviter la colère sociale. Mais est-ce possible ? Une question qui s’impose, sachant que les consommateurs sont déjà mis à rude épreuve devant l’enchaînement des dépenses faramineuses et devant la hausse du rythme de l’inflation ces derniers mois. Pour l’économiste Ferhat Aït Ali : «Les dispositions fiscales prises hors contexte peuvent induire des lectures erronées sur la logique globale du gouvernement.» «Bien que dans l’absolu, une augmentation d’impôts en pleine récession est une première dans les annales du règlement de crises économiques», poursuivra-t-il.

Pouvoir d’achat sacrifié

Pour ce dernier, en dépit des assurances, l’Etat est prêt à sacrifier le pouvoir d’achat pour rééquilibrer son budget. Comment ? «Dans la mesure, où les besoins en financement d’un budget hors contrôle de l’Etat prennent le dessus sur les équilibres sociaux économiques de la collectivité, cela risque d’engendrer l’inverse des effets attendus, la TVA est un impôt sur la consommation qui touche aussi bien les riches que les pauvres de manière linéaire, et empêche ces derniers d’accéder à des produits qui relèvent du besoin quotidien impératif, il y a une seule lecture à faire, et c’est celle qui dit que l’Etat est prêt à sacrifier le pouvoir d’achat général, pour maintenir les moyens de financer des politiques qui mettent les plus démunis dans les mêmes configurations de charges que les plus aisées et ces derniers dans les mêmes configurations d’assistance que les premiers», expliquera-t-il. Ce que note une étude du ministère des Finances sur le sujet.

L’étude en question a conclu que les ménages aisés accaparent plus de 70% des dépenses, alors que 50% de la moitié de la population la moins aisée ne s’alloue que 28,7% de la part des dépenses annuelles globales. Parallèlement, les catégories qui ne sont pas réellement dans le besoin se voient attribuer 71% des dépenses globales. D’où ces distorsions sociales qui risquent de s’aggraver avec la crise et cette nécessité de l’avis du Forum des chefs d’entreprises (FCE) de revoir le système des aides.

Un système que résume ainsi Ferhat Aït Ali : «Les riches se font subventionner avec les pauvres par le produit de taxes dont ils font supporter une grande partie du poids aux pauvres, à croire que des professionnels en captage de rente ont pris le dessus dans les couloirs du ministère des Finances», dira-t-il. Et d’avertir sur le risque d’explosion sociale : «Pour la fronde sociale ? Le gouvernement n’y échappera pas, quel que soit le chemin choisi.» Là, faudrait-il le noter, les syndicats autonomes sont en concertation permanente comme nous l’ont indiqué des représentants des organisations syndicales.

Une situation qu’aurait pu éviter le gouvernement «si vraiment il y avait un cap politique et économique dans sa démarche, prendre le risque de mécontenter sa clientèle parasite au lieu de provoquer ce qui reste de citoyens ayant un minimum de sens civique, mais le choix a été manifestement fait de ne pas mécontenter ceux qui ont une capacité ou une volonté de nuisance à faire valoir, en poussant le reste à adopter le même mode de relations avec les autorités», estime Ferhat Aït Ali. «C’est un aveuglement aussi immoral que contre-productif», conclura notre interlocuteur.

Samira Imadalou