Agir sur le dinar, les dépenses et les subventions

Face à la crise budgétaire

Agir sur le dinar, les dépenses et les subventions

El Watan, 15 août 2015

Comment faire face à la crise budgétaire qui se profile à l’horizon ? Alexandre Kateb, économiste et maître de conférences à Sciences-Po Paris, propose quelques pistes de réflexion pour limiter l’impact du retournement du marché pétrolier sur les équilibres budgétaires et externes des l’Algérie.

L’économiste en chef de Tell Group et spécialiste des marchés émergents se penche ainsi sur trois axes principaux : la question du taux de change du dinar, les dépenses publiques ainsi que la question épineuse des subventions.

M. Kateb tord, en premier lieu, le cou à une idée reçue : celle de la baisse des importations. Il explique ainsi que la baisse de 9,98% des importations au premier trimestre 2015 n’est que «faciale», car «due en partie à la baisse de l’euro qui a perdu 15% de sa valeur contre le dollar entre le S1 2014 (1,35 euro/dollar en moyenne) et le S1 2015 (1,15 euro/dollar en moyenne) – l’Algérie réalisant 40% de ses importations avec la zone euro – ainsi qu’à la baisse constatée au niveau mondial sur les prix des produits alimentaires et matières premières industrielles importées par l’Algérie».

L’économiste met également en avant l’effet combiné de la baisse des cours du brut et des volumes d’hydrocarbures exportés sur les revenus de l’Algérie, qui ont été divisés par deux.

Un facteur qui a d’ailleurs grandement pesé sur les réserves de change qui ont fortement décliné en quelques mois, même si celles-ci «restent confortables au regard d’une dette externe limitée». Cependant, pour Alexandre Kateb, la forte contraction des réserves officielles de change qui ont perdu plus de 19 milliards dollars en un trimestre «aurait pu être évitée si une dépréciation plus significative du dinar algérien avait été initiée».

Équilibres budgétaires

Abordant la question des équilibres budgétaires, l’économiste en chef de Tell Group met en avant «le caractère déséquilibré et non soutenable des finances publiques algériennes, dont les hypothèses de base ont été calées sur des recettes pétrolières élevées». Il fait ainsi référence au recours massif à l’épargne cumulée au sein du Fonds de régulation des recettes dès 2006, pour éponger le déficit budgétaire croissant, jusqu’à un pic en 2011.

Un déficit alimenté par des dépenses d’équipement croissantes et des subventions explicites et implicites qui représentent 30% du PIB. En ce qui concerne les dépenses d’équipement, M. Kateb explique que celles-ci devraient croître de 20% pour atteindre 38 milliards de dollars en 2015.

Cependant, il ajoute que «le gel des projets d’équipement non encore engagés devrait impacter le budget de 2016 et priver l’économie algérienne de son moteur principal de croissance, l’investissement public». A ce sujet, l’économiste propose plusieurs pistes de réflexion pour remédier au problème ; il rappelle que le gouvernement compte sur la participation des banques à la réalisation des projets d’équipement.

Cependant, note-il, «les banques algériennes font face aujourd’hui à un retournement». M. Kateb conseille dans ce sens un changement de stratégie, avec l’association d’opérateurs privés dans le cadre de partenariats public-privé. Il pense aussi à la création d’un «fonds d’investissement public pour le développement des infrastructures, qui pourrait associer des bailleurs de fonds internationaux et des investisseurs privés au financement des projets».

Reste la question des subventions, qu’il considère comme «associées à des politiques sociales régressives et non redistributives». M. Kateb pense que les subventions, notamment celles liées au coût de l’énergie, sont inéquitables, inefficientes et «n’incitent pas les industries locales à se moderniser et à réaliser des gains de productivité pour accroître leur compétitivité».

Il considère ainsi que les subventions «devraient être temporaires dans le cadre d’un contrat de performance conclu avec la puissance publique». L’économiste pense également que «les politiques de transfert monétaire ciblées sur la population sont beaucoup plus équitables, avec pour corollaire un coût qui représente une fraction seulement de celui des subventions généralisées».

En conclusion, Alexandre Kateb estime que le gouvernement devrait s’inscrire dans une démarche collaborative et de dialogue, et que «ce qui importe est de conduire ces réformes en concertation avec l’ensemble des parties prenantes en utilisant des technologies innovantes».

Roumadi Melissa