L’Algérie, acteur absent sur le marché international

Relations commerciales déséquilibrées et exportations d’hydrocarbures en baisse

L’Algérie, acteur absent sur le marché international

El Watan, 27 juin 2016

En dehors des discours politiques alléchants, des rencontres au sommet, des échanges de visites officielles, des messages d’amitié et des promesses de partenariats gagnant-gagnant, qu’en est-il réellement des échanges économiques et commerciaux de l’Algérie avec ses partenaires étrangers ?

Quels sont les principaux facteurs qui déterminent l’intensité de ces relations et quelles sont les nouvelles orientations à suivre en cette période de baisse des exportations d’hydrocarbures ? Des interrogations parmi tant d’autres qui s’imposent à l’ère des blocs économiques régionaux et de la baisse des exportations d’hydrocarbures. Depuis l’indépendance, la structure des échanges commerciaux de l’Algérie est restée quasi inchangée.

Elle n’a fait que démontrer au fil des ans la forte dépendance à la rente pétrolière. Les tentatives de diversification des exportations et de la production hors hydrocarbures n’ont pas donné de résultats probants. Les effets de la crise pétrolière se sont vite fait ressentir. Les partenaires avec qui l’Algérie a des affinités commerciales n’ont plus la même place dans la hiérarchie des échanges. Certains perdent du terrain et d’autres en gagnent, mais pas en faveur de l’Algérie.

Ce que montrent les chiffres du commerce extérieur pour 2015. Au cours de cette période, les importations algériennes en provenance de l’Union européenne (UE) par exemple sont passées de 29,7 milliards de dollars (Mds USD) à 25,3 Mds USD, soit un déficit de 4,4 Mds USD. Même constat avec l’Asie, avec des échanges commerciaux qui se sont établis à 14,4 Mds USD (- 18,6% en glissement annuel).

A un niveau plus restreint, avec les pays du Maghreb et ceux du monde arabe, les échanges sont également insignifiants. Ils se limitent généralement aux importations. Si les échanges entre les pays du Maghreb représentent moins de 3% de leurs échanges globaux, avec les pays arabes (UMA comprise), ils ne sont que de 4,8 Mds USD, en baisse de 24,8% par rapport à 2014.

Pour le premier trimestre 2016, les chiffres du Centre national de l’informatique et des statistiques (CNIS) place l’Italie en première position avec 1,505 Mds USD (25,45% des exportations globales algériennes), suivie de la France avec 879 millions USD (14,86%), de l’Espagne avec 810 millions USD (13,7%), de la Turquie avec 328 millions USD (5,55%) et du Canada avec 278 millions USD (4,7%).

Une balance en faveur de la Chine

Côté fournisseurs, la Chine est en tête avec 2,109 Mds USD (18,3% des importations globales au premier trimestre), suivie de la France avec 1,363 Mds USD (11,82%), de l’Italie avec 1,09 Mds USD (9,45%), de l’Espagne avec 842 millions USD (7,3%) et de l’Allemagne avec 670 millions USD (5,81%). Des statistiques qui révèlent encore une fois un déséquilibre des échanges commerciaux de l’Algérie.

C’est le cas à titre illustratif pour la Chine. Certes, dans les discours, les représentants des deux pays mettent en avant l’excellence des relations entre les deux parties, mais dans les faits, ce sont plutôt les Chinois qui tirent profit de cette situation. Avec un accroissement des échanges entre les deux pays de 47% entre 2011 et 2014 (10 Mds Usd), la Chine est le premier fournisseur de l’Algérie depuis 2013 avec des exportations vers l’Algérie qui ont augmenté au cours de cette période de plus de 70%. Cela pour dire que la Chine n’achète pratiquement rien de l’Algérie.

De surcroît, elle est, selon le président de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie, Amar Benamor, «loin d’être le premier investisseur malgré la présence de 790 entreprises chinoises en Algérie». C’est la France qui l’est mais avec un montant qui n’est pas à la hauteur des attentes de l’Algérie. Un stock d’investissements directs étrangers (IDE) à plus de 2,2 milliards de dollars, selon l’ambassade de France à Alger, alors que 50% des IDE au Maroc provenaient de l’Hexagone en 2014, et que 1300 entreprises françaises sont implantées en Tunisie. Accord d’association, l’impérative révision.

Cela pour rappeler la faible attractivité du marché algérien par rapport à ses voisins de la région. Même l’accord d’association Algérie-UE n’a pas eu l’effet escompté. «L’Europe a vendu en dix ans (2004-2014) pour 200 milliards dollars de marchandises. Le plus engagé d’entre ses membres, la France a un stock d’investissements en Algérie qui ne dépasse pas les deux milliards d’euros», regrette à cet effet Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Communication et de la Culture et ancien diplomate.

Pour rappel, en 2014, le niveau des importations en provenance de l’UE est passé à près de 30 milliards de dollars contre un niveau moyen annuel de 9 milliards de dollars avant l’entrée en vigueur de cet accord (entre 2002 et 2004). Parallèlement, les exportations algériennes hors hydrocarbures vers l’UE ont évolué de manière dérisoire. Elles sont passées de 500 millions de dollars (toujours avant la mise en œuvre de l’accord) à seulement 1,5 milliard de dollars en 2015, avec une diminution sensible de 31% par rapport à 2014 (2,3 milliards de dollars).

Et dire que l’augmentation des IDE en Algérie et la promotion des exportations algériennes vers le marché européen en sont les principaux objectifs.

C’est ce qui explique la décision de réviser ledit accord. «Nous voulons avoir plus d’investissements européens qui constitueront, pour nous, un moyen de transfert technologique et un vecteur de promotion des exportations vers le marché européen», a avancé récemment à ce sujet Saïd Djellab, directeur du suivi des accords commerciaux régionaux auprès du ministère du Commerce.
La Russie, l’allié politique négligé commercialement

Cette course vers le marché européen en plus de ne pas avoir donné les résultats souhaités a fait oublier à l’Algérie d’autres partenaires, à l’image de la Russie. «L’Algérie a négligé sous Bouteflika ses relations avec la Russie réduites à l’achat d’armements, sans arriver parallèlement à faire de l’Europe et des USA des partenaires stratégiques», ajoute M. Rahabi.

L’on semble négliger chez nous le fait que la Russie soit un acteur diplomatique de premier plan, un ami traditionnel de l’Algérie et une puissance industrielle. Sans la maîtrise des technologies de pointe –comme le prétendent injustement certains centres de décision en Algérie- elle n’aurait pas pu disposer d’une technologie militaire des plus performantes au monde», rappellera-t-il encore.

Et ce n’est qu’aujourd’hui qu’on se réveille et qu’on cherche à rattraper le temps perdu avec l’allié russe dans l’armement (achats militaires de l’Algérie se chiffrant à plus de 1 Md USD en 2015) avec qui les convergences ne manquent pourtant pas sur le plan politique et économique (les économies étant essentiellement basées sur la rente pour les deux pays).

Dans ce cadre, un mémorandum d’entente dans le domaine de l’habitat, un programme de coopération culturel algéro-russe 2016-2018, un accord de coopération entre l’Agence de presse algérienne (APS) et Rossiya Segodnya, un mémorandum d’entente entre le Commissariat à l’énergie atomique (Comena) et la corporation d’Etat russe (Rosatom) et enfin un mémorandum d’entente entre l’Agence nationale de promotion et de développement des parcs technologiques (ANPT) et la Fondation Skolkovo ont été conclus. La partie algérienne envisage par ailleurs le développement du gaz de schiste en partenariat avec la Russie déjà liée pour rappel à l’Algérie par un accord de partenariat stratégique qui remonte à avril 2001.

Donc, au final, l’Algérie au bout de cinquante quatre ans d’indépendance n’a ni réussi à diversifier ses exportations ni à attirer les IDE. «L’Algérie n’a pas réussi à établir un partenariat stratégique avec aucun de ses partenaires parce qu’elle a manqué de visibilité et d’ambition. C’est un pays dans lequel les politiques ont une ambition pour eux-mêmes pas pour l’Algérie parce que l’accès au pouvoir garantit l’enrichissement et l’immunité. Ceci peut expliquer pourquoi l’éducation et l’économie ne sont pas au centre des préoccupations de la classe politique», notera M. Rahabi. Résultat : l’Algérie est un acteur marginal du commerce international. Le ministère du Commerce l’a d’ailleurs reconnu lors de la conférence sur le commerce extérieur organisée en mars 2015, plaidant pour une approche politique basée sur la diversification et le rééquilibrage des échanges extérieurs.

«L’Algérie victime de ses choix»

Mais, comment en est-on arrivés à ce stade ? «Parce que nous n’avons pas réussi à diversifier notre économie. Nous la concevons sous l’angle de l’approvisionnement de la population en lieu et place d’un outil de création de richesses, de connaissances et de prospérité. Le secteur qui créé le plus d’emplois est resté pendant longtemps la Fonction publique, qui avait pour, entres autres missions, de déguiser le chômage», répondra Abdelaziz Rahabi. Un avis que partage Smaïl Lalmas, président de l’Association Algérie conseil export (ACE) qui dira :

«L’absence pour le moment d’une offre algérienne exportable, abondante, diversifiée et concurrente en qualité/prix, a mis le pays dans l’incapacité de profiter des différents marchés et des différents accords de libre-échange avec certains partenaires. L’Algérie est victime de ses choix.» Pour ce dernier, le pays n’a tiré profit ni de la proximité géographique ni de la proximité relationnelle (culturelle et politique), deux facteurs déterminants de l’affinité commerciale. Le résultat est là aujourd’hui: «Ces relations commerciales se traduisent par une balance commerciale déséquilibrée en défaveur de l’Algérie», résumera-t-il.L’arrivée progressive de nouveaux partenaires depuis 2006, notamment Chine, Corée du Sud, Turquie…, n’a pas changé la situation.

C’est toujours l’axe import-import qui prédomine au détriment de la diversification des exportations mais aussi de l’économie de la connaissance. Sinon «comment peut-on expliquer qu’un pays qui a la taille de l’Algérie accorde des licences à des opérateurs de téléphonie mobile de troisième zone au lieu de s’associer aux géants mondiaux, d’apprendre et d’aller dans d’autres marchés notamment en Afrique et le monde arabe», s’interroge l’ancien ministre de la Communication, qui rappellera dans le même sillage: «C’est la démarche adoptée par les pays émergents dans ce secteur comme dans tant d’autres et qui a donné d’excellents résultats.

Zeroual avait soutenu cette stratégie et adopté un programme en la matière, mais sa démission a ouvert la voie aux intermédiaires avec le résultat que nous connaissons tous, un pays décalé sur le plan des TIC et de l’économie des connaissances». Mais aussi un pays qui continue à tourner le dos à l’ouverture commerciale en ratant les opportunités existantes, que ce soit en Afrique, en Europe de l’Est, en Extrême-Orient, ou tout près de l’Algérie, c’est-à-dire au Maghreb.
Samira Imadalou