La Mitidja ne nourrit plus les Algérois

DÉVORÉE PAR LE BÉTON ET ASSOIFFÉE PAR LES USINES

La Mitidja ne nourrit plus les Algérois

L’Expression, 06 Juillet 2010

Certaines parcelles sont cédées à des privés sans passer par des actes notariés.

Dans la Mitidja, les producteurs de lait et de jus sont en train de chasser les agriculteurs. A ces derniers, il ne reste que peu d’eau pour entretenir leurs fermes. Les usines ont besoin de beaucoup d’eau pour transformer la pulpe des fruits et la poudre de lait importée. L’industrie n’est pas la seule à concurrencer l’agriculture, car il y a aussi la croissance de la consommation domestique qui ne cesse de ponctionner d’importantes quantités à cause de l’urbanisme qui se développe de manière rapide. Cette contrainte provoque des migrations de cultures qualifiées d’importantes vers d’autres régions du pays. Tous ces constats sont ceux d’Idir Baïs, directeur des études au ministère de l’Agriculture et du Développement rural. Son témoignage est contenu dans le livre des éditions Alpha intitulé La Mitidja, 20 ans après avec un sous-titre révélateur qui propose rien de moins que de disséquer les réalités agricoles aux portes d’Alger. Plusieurs chercheurs ont contribué à cet ouvrage préfacé par l’ancien ministre des Finances, Abdelatif Benachenhou.
Même si la Mitidja concentre une part importante des exploitations agricoles collectives, (EAC) instituées depuis 1987 et qui ont donc plus de vingt ans d’existence, il n’en demeure pas moins que les consommateurs de cette région doivent résoudre des problème de logistique pour s’approvisionner en certains produits. D’autres contributions contenues dans le livre font aussi état d’une désaffection des agriculteurs à poursuivre leur activité. Le tout menaçant la survie de cette contrée qui est la première productrice d’agrumes en Algérie. Elle est aussi en bonne place pour le poivron, le lait de vache et l’aviculture. Ses autres atouts consistent dans ses capacités de stockage en fruits et légumes.
La prolétarisation et la rareté des ressources hydriques s’ajoutent à la parcellisation des exploitations agricoles. Toutes ces vérités assénées par les auteurs du livre interviennent en plein débat sur le statut du foncier agricole et au lendemain de l’annonce d’une stratégie nationale dans l’agroalimentaire.
Le ministère de l’Agriculture propose, selon Idir Baïs, une loi foncière qui a pour but de disposer d’exploitations de taille économiquement viable. La tendance est même celle d’agrandir ces exploitations. Avec le risque d’en faire des latifundias. Mais d’autres questions se posent puisqu’il faut définir si les productions privilégiées épouseront les besoins nationaux ou si elles obéiront à des critères mercantiles. Les exploitants des terres agricoles ont, comme premier, souci, celui de fructifier leurs investissements et non de satisfaire une demande des consommateurs qui est plutôt l’apanage des pouvoirs publics. Ces derniers cherchent à réduire la dépendance de l’Algérie vis-à-vis des importations des produits alimentaires qui risquent de se raréfier et de voir leur prix s’embraser. Les pratiques financières douteuses comme la location des vergers sont déjà monnaie courante dans cette région. De quoi s’interroger sur la définition du statut de l’exploitant. Des témoignages recueillis sur place indiquent que les attributaires trouvent beaucoup d’avantages à ces pratiques. Ils disposent d’une avance de trésorerie et même de travailler en tant qu’ouvriers sur leurs terres. Cette quête de l’argent facile, de manière informelle, n’est pas le monopole de la Mitidja. Les régions productrices de céréales y font également recours. Plusieurs cas de fraude sont commis par des agriculteurs qui livrent aux coopératives du blé produit localement mélangé à des céréales importées pour bénéficier des prix d’achat avantageux.
Dans ces zones agricoles, la recherche de l’argent est d’autant plus vitale que les exigences des banques ne sont pas faciles à remplir. Des chercheurs de l’Ecole nationale supérieure agronomique d’Alger ont également mis en exergue la difficulté d’accès aux subventions du Plan national de développement agricole. Eclatement des exploitations agricoles, et absence de forages sont les principaux facteurs qui empêchent l’accès à ces subventions. Les observations ont été concentrées sur 80 exploitations à Mouzaïa entre 2006 et 2007. Les chercheurs révèlent que le goutte-à-goutte est vite abandonné alors que le mélange des variétés n’a pas toujours donné les résultats escomptés.
L’autre défi auquel doit faire face l’Algérie réside dans les 11.900 litiges sur le foncier agricole, soumis à la justice. Il faut dépasser ces contentieux avant de parvenir à asseoir les dispositions de la prochaine loi. Certaines parcelles sont même cédées à des privés sans passer par des actes notariés.

Ahmed MESBAH