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Politiques publiques et sécurité alimentaire

L’agriculture algérienne face aux lobbies de l’importation

Par : Djamel Zidane, Liberté, 19 février 2009

Le secteur rencontre de sérieuses difficultés qui expliquent pourquoi l’Algérie est fortement dépendante des importations. La facture alimentaire a atteint 8 milliards de dollars en 2008. Une situation préoccupante qui relève de la sécurité du pays.

L’Union des paysans libres (Upal) n’y va pas par quatre chemins en mettant sur le compte “des barons et des puissants lobbies” tous les échecs successifs des politiques et programmes publics de soutien à l’agriculture, dans une déclaration de son porte-parole, Salah Gayed, parue dans les médias, où il dénonçait, début février 2009, “des individus, dont des sénateurs présents à différents niveaux d’institutions liées à l’agriculture, s’adonnent au détournement des aides publiques destinées aux agriculteurs”.
L’activité agricole est aléatoire et dépend de trop de facteurs exogènes, dont on peut citer, entre autres : la disponibilité (ou non) des intrants et leur qualité (dont les semences) ; les facteurs naturels (sécheresse, tempête, orage, vent violent, grêle, criquets, incendie de récolte, etc.) ; les facteurs humains : pyromanes, négligences catastrophiques, mauvais stockages (de récoltes, de produits phytosanitaires, de semences, etc.), méventes, chute de prix à la vente, flambée des prix des semences ou d’autres intrants indispensables ; l’accompagnement des pouvoirs publics : financier, fiscal, soutien, subventions et aides diverses ; la mise en place d’un système de prix planchers destinés à soutenir la production des produits stratégiques, ou jugés tels (céréales, pomme de terre, huiles, sucre, lait…) ; assurances ; construction d’une industrie agroalimentaire performante ; actions d’encouragement et d’accompagnement à l’export ; barrages et retenues collinaires, conduites et canaux d’irrigation, puits et forages, électricité, etc.

Bref état des lieux
L’Algérie, qui importe pour plusieurs milliards de dollars par an de produits agricoles, n’en exporte que pour 30 à 50 millions, selon les données les plus optimistes. Même les produits spécifiques, tels que Deglet Nour, qui trouve difficilement le chemin des marchés extérieurs, victime de sa renommée et des tracasseries bureaucratiques qui la contraignent à passer les frontières par des chemins informels qui la donnent en otage aux opérateurs des pays voisins qui l’exportent sous leurs labels nationaux. Souvent, les administrations de tutelle se tirent dans les pattes, à l’exemple de la décision des Douanes nationales, il y a quelques années, qui voulaient encourager l’exportation de la datte algérienne en limitant au minimum les procédures de déclaration à l’export : quantité et qualité. C’est alors que le ministère du Commerce a mis du sien en exigeant un contrôle sanitaire strict qui, de toute façon, sera réalisé par les services phytosanitaires aux frontières du pays d’accueil. Les exportateurs, dégoûtés, s’en sont retournés au circuit informel pour sauver leurs récoltes d’une perte certaine, annoncée qui plus est.

Les terres cultivables disponibles, nombre et taille des exploitations
La surface agricole utile (SAU) algérienne s’élève à 8 458 680 ha. En 2004, le secteur agricole comptait 1 023 799 exploitations agricoles dont 55 935 orientées vers des activités conduites en hors sol et 967 864 réparties sur les 8 458 680 ha de superficie agricole utile. Ces exploitations se distinguent par un ensemble de critères parmi lesquels : la taille des exploitations (ou la dimension) ; la nature juridique des terres ; le statut juridique des terres ; 70% de “petites” exploitations, avec une superficie comprise entre 0,1 et 10 ha, occupent 25,4% de la SAU totale ; 22,6% d’exploitations “moyennes”, avec une superficie comprise entre 10 et 50 ha, couvrent 51,8% de la SAU totale ; 1,9% de “grandes” exploitations, avec une superficie égale ou supérieure à 50 ha, représentent 22,7% de la SAU totale. Dans cette catégorie, les exploitations de 200 ha et plus, occupant 5,4% de la SAU totale, ne représentent que 0,1% du nombre total d’exploitations. Or, la céréaliculture exige des exploitations de grandes dimensions afin de les mécaniser.

Nature juridique des exploitations
L’exploitation individuelle prédomine avec 83,1% du nombre total des exploitations et occupe 79,7% de la SAU totale.
Elle est représentée par 2,8% d’exploitations sur les terres propriétés privées (65,7% de la SAU totale),10,2% d’exploitations individuelles à gestion privative (EAI) sur les terres du domaine privé de l’État (14% de la SAU totale). L’exploitation collective, en société ou en coopérative, représente 5% de toutes les exploitations et couvre 14% de la SAU totale. Les exploitations agricoles collectives à gestion privative (EAC) constituent 68,8% des exploitations et 78,1% de la SAU de cette catégorie. Il est à noter que les EAC représentent 3,4% du total des exploitations et couvrent près de 11% de la SAU totale. M. Alioui, secrétaire général de l’UNPA, au cours de sa tournée du 16 février effectuée à Tlemcen, a parlé “des propositions de son organisation destinées à relancer l’agriculture, en remettant au goût du jour les mutualités agricoles, les coopératives et les marchés qui devraient déterminer la nature exacte entre les divers acteurs du secteur”. M. Alioui a informé les présents de “l’adoption par l’APN d’une nouvelle loi d’orientation agricole qui permettra de créer un conseil national de l’agriculture”.

Blé et céréales : production, importation…
Si le mythe de l’Algérie, grenier de Rome, persiste encore de nos jours, il semble bien qu’on commence à relativiser depuis quelques années. Les Romains aussi ont eu leur révolte des Circoncellions, à cause de la surexploitation, semblable à celle du colonialisme français, le code de l’indigénat en moins. L’Algérie actuelle fait partie du peloton des 7 premiers importateurs de blé dans le monde ! Les Français exportaient non pas le surplus, mais la totalité, ou quasiment, de la production agricole algérienne, ne laissant que des miettes aux indigènes, qu’il s’agisse de blé, d’orge, de maïs, de pomme de terre ou d’oranges. Or, la culture des céréales, blé, orge, maïs, seigle… exige de vastes terres, planes de préférence, ou légèrement ondulées, afin de permette l’exploitation intensive grâce à leur mécanisation : labours, et préparation des sols, semailles, traitements divers et moissons. Ce qui est loin d’être le cas en Algérie de ces dernières années, tant les exploitations ont été morcelées ou détournées de leur objectif premier, vers d’autres buts plus rapidement rémunérateurs. Reste l’éternel problème de la pluviométrie fantaisiste sous nos régions, et qui exige une irrigation d’appoint durant la période de fructification, en avril. Irrigation à laquelle même les Américains ont recours dans la fameuse région de Corn Belt, principale pourvoyeuse de blé et de maïs. Et pour cela aussi, des terrains relativement plans sont nécessaires pour l’installation de pivots rotatifs, efficaces mais coûteux.
Au début de la décennie 2000, au sein du ministère de l’Agriculture, la réflexion tournait sur la manière de résoudre le problème, en apparence insoluble de ressources hydriques limitées. On a pensé bien faire en octroyant des facilités en tous genres aux adeptes de l’arboriculture fruitière, dans le but de la labelliser bio, aux fins d’exportations. Car irriguer des céréales ou des primeurs revenait aussi à exporter une eau coûteuse et rassemblée grâce à des retenues collinaires et des barrages dont la construction et l’entretien sont fort onéreux. L’arboriculture fruitière étant peu consommatrice d’eau et, label bio aidant, l’exportation de fruits d’excellente qualité devrait (aurait dû), selon les concepteurs de la philosophie, payer l’appoint nécessaire importé en blés et autres céréales. Après le PNDA/R, voici annoncé le retour vers la culture céréalière. Un retour justifié par la flambée des prix sur les marchés extérieurs, payée cash par l’Algérie (voir statistiques Cnis, pour les importations de blé dur et blé tendre pour les années 2007 et 2008). Même si les prix des céréales, à la suite de la crise financière mondiale, ont fléchi ces derniers temps, l’Algérie ne pourra pas toujours continuer à se fier aux aléas de l’économie mondiale en plus de ceux de la météo. La production nationale de blé dur, blé tendre et d’orge pour 2008 atteint à peine les 2 millions de tonnes, en net recul par rapport à celle de 2007 qui s’élevait à 4,3 millions de tonnes, selon les chiffres officiels disponibles.

Importation de blé
Blé dur de semence : 24,35 tonnes pour 14 300 dollars en 2007 ; 30 tonnes pour
42 600 dollars en 2008. Blé dur consommation : 1,42 million de tonnes pour 515 millions de dollars (2007) ; 1,9 million de tonnes pour 1,39 milliard de dollars (2008). Blé tendre et méteil de semence :
20 tonnes pour 9 000 dollars (2007) ;
30 tonnes pour 42 000 dollars (2008). Blé tendre et méteil de consommation (2007) : 3,4 millions de tonnes pour 879 millions de dollars. Blé tendre et méteil de consommation (2008) : 4,37 millions de tonnes pour 1,7 milliard de dollars.
Quelques remèdes proposés par les pouvoirs publics :

Crédits RFIG et contrats de performance agricole
Afin d’insuffler plus de vigueur au renouveau agricole et rural planifié pour le quinquennat 2009-2014, en vue d’intensifier la production agricole, les responsables de l’agriculture nationale ont mis en place un dispositif destiné à “libérer les initiatives et assurer la sécurité alimentaire, en renouvelant et fructifiant le potentiel agricole”. Un dispositif destiné aussi (surtout) à éviter les pressions toujours possibles de la part des puissances productrices de biens alimentaires, pressions destinées à limiter la souveraineté nationale par le biais du chantage alimentaire, comme l’a déclaré Rachid Benaïssa, ministre de l’Agriculture et du Développement rural, devant les responsables de l’agriculture de plusieurs wilayas du Centre, il y a quelques mois. Ce dispositif met en place des mesures d’encouragement au profit des agriculteurs et des éleveurs.
Des prêts sans intérêts pour une durée d’une année seront accordés aux exploitants agricoles, à titre individuel, ou organisés en coopératives, groupements, associations ou fédérations, unités de services agricoles, ainsi qu’aux entreposeurs de produits agricoles de large consommation.
Il est question de mettre à niveau les économies rurales locales, selon les propres termes du ministre de l’Agriculture, “en mettant en synergie les potentialités naturelles, humaines, techniques et financières disponibles”.

Djamel Zidane