L’investissement agricole: Un levier de performance incontournable

L’investissement agricole: Un levier de performance incontournable

El Watan, 28 janvier 2016

Le secteur agricole est appelé à assurer la sécurité alimentaire du pays tout en ayant pour objectif la substitution à l’importation de produits qui grève, d’année en année, le budget de l’Etat.

Resté fermé à l’investissement jusqu’il y a quelques années seulement, le secteur de l’agriculture se voit aujourd’hui doublement concerné par la conjoncture économique difficile, impactée par la chute des prix du pétrole. En plus de la nécessité de participer à la diversification de l’économie nationale prônée désormais par les pouvoirs publics, le secteur agricole est appelé à assurer la sécurité alimentaire du pays, tout en ayant pour objectif la substitution à l’importation des produits qui grève, d’année en année, des milliards de dinars du budget de l’Etat.

Tardivement peut-être, c’est maintenant que les pouvoirs publics se tournent vers l’investissement dans un secteur certainement pourvoyeur de richesse, créateur d’emplois, mais aussi moteur de croissance. Etant la région la mieux dotée en surfaces à même d’accueillir ces investissements, le sud du pays devient le nouvel eldorado de beaucoup d’opérateurs économiques qui voient dans l’agriculture un créneau d’avenir.

Les aides financières accordées par les banques, les crédits bonifiés allant jusqu’à 100 millions de dinars, conjugués à l’énorme potentiel hydrique disponible dans cette région font des investissements agricoles dans la région (principalement dans 10 wilayas) des «placements sûrs». Preuve en est l’élan extraordinaire que connaissent les dispositifs d’aide et d’accompagnement destinés aux investisseurs dans ces wilayas comme Ouargla, Biskra et El Oued, où pas moins de 400 000 ha ont été mis à la disposition des investisseurs pour la création de nouvelles exploitations agricoles, dans l’objectif de créer un hub régional et un pôle fournissant une bonne partie de la production nationale.

Bien que plus modestes, des investissements étrangers commencent aussi à voir le jour sous forme de partenariat avec des opérateurs privés nationaux, particulièrement dans la production de semences, de lait et de viande bovine. De l’arboriculture au maraîchage en passant par la céréaliculture et l’élevage, les filières les plus prisées ne se distinguent, désormais, que par leur degré de rentabilité.

Des problèmes de surproduction, notamment de tomates, de pommes de terre et d’oignons, ont même été signalés dans certaines exploitations dont les propriétaires se sont maladroitement préparés en matière de commercialisation, en l’absence d’un réseau de grande distribution et de transformation industrielle efficace. Une initiative louable est venue, à ce propos, de la part de quelques opérateurs économiques algériens qui ont récemment demandé aux pouvoirs publics la conclusion d’un accord préférentiel commercial avec la Russie qui décrète, depuis 2014, un embargo sur les produits alimentaires de l’Union européenne (UE). Cet accord permettrait au produit algérien de conquérir le marché russe, à la recherche de fournisseurs.

Lyès Mechti


Sid-Ahmed Ferroukhi. Ministre de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche

«Des importateurs se sont reconvertis dans la production agricole»

– L’agriculture est aujourd’hui mise au-devant de la scène économique, dans un contexte où l’on compte beaucoup sur les investissements dans ce secteur pour sortir de la dépendance pétrolière. Où en êtes-vous justement avec tous ces projets d’investissement annoncés  ?

Nous sommes actuellement en train de mener deux actions importantes. La première est de finaliser le processus qui était déjà en cours. Il y avait beaucoup de projets d’investissement en cours de réalisation et qui, aujourd’hui, arrivent à maturité.

Je peux vous citer l’exemple du projet aquacole de Ouargla, que nous venons de visiter, qui a démarré il y a deux ans et va entrer maintenant en phase de production. Nous avons énormément de projets d’investissement, publics ou privés, dans différentes filières, à l’amont ou dans la transformation, accompagnés par les différents dispositifs d’aide et de soutien, mais qu’il faudrait, aujourd’hui, faire aboutir pour qu’ils entrent en production et viennent impacter véritablement la situation économique du secteur, notamment en commençant à substituer à l’importation un certain nombre de produits agricoles, comme le lait, les céréales, la pomme de terre et autres.

Mais il faut être conscient, aujourd’hui, que nous devons, à moyen terme, c’est-à-dire dans les deux ou trois années à venir, insuffler une dynamique avec de nouveaux investissements devant avoir un impact sur la production, la substitution à l’importation, l’exportation, l’emploi et la valeur ajoutée. C’est la raison pour laquelle nous sommes en train de voir ceux qui peuvent porter ces investissements. Et là, il faut être concret et cibler des filières précises.

– Ces investisseurs sont-ils aujourd’hui identifiés ?

Bien entendu, ils sont identifiés et nous avons déjà entamé des discussions avec eux. Ce sont tous des opérateurs qui ont exprimé leur volonté d’investir dans le secteur agricole. Je vais même vous étonner en vous disant que beaucoup parmi ces opérateurs sont des importateurs, et c’est tant mieux car le secteur a besoin de ce genre d’opérateurs pour profiter de leur savoir-faire et de leurs capitaux. A titre d’exemple, dans la filière arboricole, beaucoup d’investisseurs, qui commencent d’ailleurs à faire leurs plantations, étaient des importateurs nets mais qui se sont reconvertis dans la production parce qu’ils savent que la durabilité et l’avenir sont dans la production et non pas dans l’activité commerciale.

– Pour investir dans le secteur, il faut nécessairement bénéficier de terrains. Des chiffres précis sur ce volet ?

Pour l’année 2015 seulement, pas moins de 200 000 hectares ont été attribués, dont une part importante à des investisseurs. Si l’on ajoute les 200 000 hectares attribués depuis 2011, cela nous donne une superficie appréciable de 400 000 hectares. Maintenant, tout l’effort doit se faire sur l’aspect encadrement et accompagnement, en collaboration avec les autres institutions (banques, assurances…) pour que ces investissements se concrétisent.

– Justement, y a-t-il de nouvelles mesures pour accompagner et faciliter l’investissement dans le secteur agricole ?

Il faut d’abord préciser que nous avons reconduit les mesures qui existaient auparavant et qui concernent l’encouragement de l’investissement agricole. Mais il y a aussi de nouvelles mesures que nous sommes en train de mettre en place. Parmi les plus importantes, je peux citer celles entrant dans le cadre de l’encouragement de la production de fourrages qui est liée à la production de lait, avec cette volonté d’encourager les investissements intégrés dans des pôles où l’on aurait, à la fois, des systèmes d’élevage conséquents (de 500 à 1000 vaches) mais avec une laiterie intégrée, une pépinière de génisses, une exploitation de production de fourrage. Dans le maraîchage, beaucoup d’investisseurs sont en train de mettre en place des serres multichapelles pour industrialiser cette filière.

– Dans les différentes commissions mixtes que l’Algérie tient avec ces partenaires étrangers, on entend souvent parler de l’investissement dans l’agriculture. Mais réellement, les investisseurs étrangers ne se bousculent pas dans ce secteur…

Il y a des investissements étrangers, mais ce sont des relations de privé à privé. Nous ne sommes pas obligés d’être dans des formules uniques qui passent automatiquement par les relations formelles bilatérales et gouvernementales. La majorité des pays avec lesquels nous travaillons ont des économies privées. Les relations que nous pouvons avoir au niveau gouvernemental concernent les mesures de facilitation et d’accompagnement. Le vrai socle demeure la relation privé/privé.

Il y a énormément d’exemples pour illustrer cette relation, mais qui ne sont pas visibles parce qu’ils ne sont pas médiatisés du fait que les privés ont tendance à vouloir ne pas ébruiter ce qu’ils font. Le plus important, pour nous, est de profiter des partenariats pour bénéficier du transfert de savoir-faire et de technologie dans le secteur, comme l’agriculture intensive et hyperintensive, les fermes laitières de grande taille et autres.

– Dans quelles filières tous ces investissements et ces projets de partenariat devront prioritairement être orientés ?

Nous avons deux types de filières : celles où l’on enregistre des déficits importants et dont les produits sont importés en grande partie, comme les céréales, le lait et un peu les viandes rouges, notamment le bœuf. Nous essayons donc d’orienter les investissements pour se prémunir et se mettre dans une situation de sécurité. Et il y a aussi toutes les autres filières qui commencent aujourd’hui à produire des excédents. Certes, nous exportons actuellement des produits agricoles et de la pêche, mais les quantités ne sont pas significatives et ne pèsent pas fortement sur la balance des paiements et des échanges. C’est pourquoi il faut faire en sorte que ces exportations s’élargissent en quantité et en qualité.

– Pour les céréales, vous avez récemment annoncé qu’on serait même en mesure d’arrêter les importations de blé dur à l’horizon 2019. Est-ce possible ?

Je n’ai pas dis que nous allons arrêter les importations. J’ai dis que nous sommes un pays traditionnellement de blé dur et, d’après tout ce que nous avons pu étudier, nous avons aujourd’hui le potentiel pour nous donner un objectif et rattraper nos déficits en blé dur. Pour le blé tendre, nous sommes encore loin. Ce constat est partagé par les professionnels, les opérateurs et même le gouvernement et notre stratégie sera d’axer un peu plus le travail sur le blé dur. Si ce travail est fait, on peut se donner l’objectif de réduire fortement l’importation et de devenir, à moyen terme, au moins en partie, autosuffisants en blé dur.

– Selon les experts, le renforcement de la production céréalière en Algérie passe nécessairement par la généralisation de l’irrigation d’appoint Or, beaucoup de céréaliculteurs se plaignent du niveau faible de soutien financier à l’acquisition du matériel nécessaire…

Je pense que la question n’est pas circonscrite à une affaire de niveau de soutien. Aujourd’hui, pour généraliser l’irrigation d’appoint il faut, certes, des équipements.

Nous en avons équipé les coopératives pour les louer ensuite aux agriculteurs à des prix étudiés ne devant pas grever leur trésorerie. Mais nous avons constaté que cet équipement n’est pas utilisé à 100%. Le problème est parfois dans le mode d’organisation, la volonté ou encore dans la vulgarisation. Car dans le savoir de certains agriculteurs, les céréales se cultivent à sec et l’irrigation concerne les légumes, l’arboriculture et autres cultures.
Lyès Mechti