A l’écoute des fellahs dans les champs de patates de Aïn Defla

Le quotidien des petits paysans confrontés aux ratages de la politique agricole

A l’écoute des fellahs dans les champs de patates de Aïn Defla

La wilaya de Aïn Defla est réputée pour être le leader national de la pomme de terre, avec une production de plus de 5 millions de quintaux par an. Revers de ces performances, la condition paysanne continue d’accuser une précarité manifeste due principalement à un impact insuffisant des politiques agricoles.

Aïn Defla. De notre envoyé spécial, El Watan, 26 mars 2011

Pous les habitants de Aïn Defla vous le diront : dans ces plaines majestueuses, tout pousse, et il n’est pas de plante qui n’y trouvât son humus tant les terres de la région sont fertiles. La wilaya passe même pour faire partie du top 5 des zones agricoles les plus productives du pays. A titre indicatif, la pomme de terre, sa spécialité, y a enregistré une récolte record de plus de 5 millions de quintaux en 2010, couvrant 30 à 35% de la demande nationale. 52% de la population active vit directement du travail de la terre, soit quelque 82 000 fellahs et métayers. Près de 25 000 exploitations agricoles sont éparpillées sur les quelque 180 000 hectares représentant la surface agricole utile.
Si sur le plan «macro» les chiffres sont flatteurs, il faut dire que l’effort qui les sous-tend est colossal, et qu’à l’envers de cette euphorie des statistiques, la condition paysanne à Aïn Defla comme ailleurs reste dure, et le travail des fellahs particulièrement pénible et ingrat.

60 millions pour faire fructifier un hectare

Nous nous engageons sur la route menant vers la plaine d’El Abadia, à l’ouest de Aïn Defla. Cette plaine est réputée pour être le pôle agricole le plus vaste de la wilaya. Les communes d’El Amra, El Abadia, Aïn Bouyahia, Lemkhatria sont spécialement connues pour leurs opulentes étendues. A une dizaine de kilomètres de Aïn Defla, à proximité d’El Amra, nous nous arrêtons à hauteur d’une EAC (Exploitation agricole collective) de 70 hectares qui est l’une des pionnières de la région. Elle a été créée en 1988 à l’initiative d’anciens cadres des services de l’agriculture. C’est l’EAC El Khadra, communément appelée EAC 3. Trois agriculteurs parmi les associés de l’EAC qui ont requis l’anonymat nous accueillent aimablement. Ils attendent un mandataire. Nos hôtes nous confirment d’emblée la tendance qui prévaut actuellement, à savoir une certaine dérégulation du marché qui a eu une incidence négative sur la saison en cours. «Le marché est très bas et nous peinons à rentrer dans nos frais», résument-ils.

En effet, la pomme de terre est cotée à 12 DA sur pied, 18 DA maximum, une calamité pour ces producteurs. Explication : «Les charges ne font qu’augmenter, les prix des intrants sont de plus en plus chers, les traitements préventifs contre le mildiou, qui est une maladie dévastatrice pour la pomme de terre, sont très élevés. Au total, il nous faut donc pas moins de 600 000 DA (60 millions de centimes) d’investissements par hectare de pommes de terre, entre les semences, les engrais, les traitements phytosanitaires, la main-d’œuvre et le reste. Et comme la terre est fatiguée, nous récoltons à peine 150 à 180 quintaux à l’hectare, ce qui est peu.»
Pour comprendre l’angoisse de ces agriculteurs, un petit calcul arithmétique s’impose : s’il faut 60 millions de centimes pour cultiver un hectare de pommes de terre, et que le même hectare ne produit que 200 quintaux (au lieu des 350 qui sont la norme pour cette wilaya), cela nous fait 600 000 DA pour 20 000 kilos, soit 30 DA le kilo comme prix de revient, ce qui aurait donné, en bout de chaîne, une pomme de terre à 50 DA chez le détaillant. Or, si sur le marché le légume préféré des Algériens se négocie à 25 DA, cela veut dire qu’en amont les fellahs travaillent à perte, d’autant plus qu’hormis le soutien à l’engrais (à concurrence de 20%), la pomme de terre ne bénéficie pas d’un soutien à la production, comme c’est le cas des céréales.

Les producteurs excédés par la bureaucratie bancaire

«Tant que la pomme de terre est à 10, 12 DA (prix de gros), personne ne cherche après nous, mais si ça grimpe à 40, 50 DA, le gouvernement va recourir à l’importation pour calmer le peuple. Dans tous les cas, les intérêts des fellahs sont relégués au second plan et personne ne se soucie de notre sort quand nous serons à terre», s’indigne un agriculteur. Et de détailler : «Depuis quatre ans, les prix des intrants ne font qu’augmenter. Nous sommes asphyxiés par les charges. On achète les semences et l’engrais au prix fort. Heureusement que nos fournisseurs sont patients. La semence, nous la payons à 63 DA le kilo et c’est un prix d’ami, l’engrais à 6000 DA le quintal et nous utilisons 14 à 18 quintaux à l’hectare. Il faut au moins 500 DA/jour par travailleur saisonnier. Sans compter les factures d’électricité pour les chambres froides et d’eau pour l’irrigation. Au total, on se retrouve avec 60 millions de centimes par hectare, soit 600 millions pour seulement 10 hectares. Un investissement difficile à amortir.»

Quid des financements bancaires ?

Des dispositifs de soutien de l’Etat ? La plupart des agriculteurs que nous avons rencontrés s’accordent sur un point : la difficulté de l’accès au crédit et le poids de la bureaucratie dans les dispositifs de soutien. Nos hôtes de l’EAC El Khadra recourent, comme nombre d’autres producteurs, aux emprunts privés pour travailler. «Nous gardons une mauvaise expérience des crédits bancaires. C’est trop bureaucratique. Une fois, pour un crédit de 70 millions de centimes, ça a été la croix et la bannière. La banque nous impose de prendre un notaire, de payer un expert pour évaluer le matériel à mettre en gage. Il fallait aussi payer une assurance crédit, et nous nous sommes retrouvés avec de faux frais tels que le crédit devenait très, très cher.» De leur côté, les autorités louent les vertus du crédit Refig. Il s’agit d’un crédit à court terme à 0% d’intérêt. En outre, la DSA parle de 1600 agriculteurs de la wilaya de Aïn Defla qui ont bénéficié de l’effacement de leurs dettes. Toujours est-il que nombre de fellahs que nous avons rencontrés affirment ne pas se retrouver dans ces dispositifs, tout comme beaucoup avant eux ont été exclus du très controversé Fonds national de régulation et de développement agricole (FNRDA, «bras financier» du PNDA) qui avait favorisé l’émergence d’une faune de parasites.

L’engrais toujours soumis à «l’état d’urgence»

Abdelkader, un fellah originaire de Khemis Miliana, trépigne d’impatience devant le bureau du directeur des services agricoles. Son
problème : l’acquisition des engrais. «Il faut des autorisations spéciales pour acheter l’engrais», nous explique-t-il, cela étant lié aux dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme. Il faut croire donc que l’engrais, élément essentiel dans la fertilisation des terres, est toujours soumis à «l’état d’urgence». «Mais pour avoir ces autorisations, il nous est exigé l’acte de la parcelle que nous exploitons, et qui compte 36 hectares. Or, cette terre, que nous louons chez des tiers, est dans l’indivision et ne dispose pas d’acte», se plaint-il. C’est pour ces raisons que de nombreux agriculteurs ont jeté l’éponge. C’est le cas notamment des petits fellahs qui n’ont pas les capitaux, les entrées et les moyens mécaniques nécessaires pour faire de la culture intensive de façon à parer les humeurs de la terre, du temps et du marché. Ammi Rabah, un vieux paysan qui a passé 50 ans dans l’agriculture, de guerre lasse, s’est converti en mandataire. «La pomme de terre est une culture éreintante et ingrate. L’agriculture n’a que des dépenses. Le fellah est en train de bouffer son capital à force de cumuler les pertes», lance-t-il, avant d’ajouter : «Hier, la patate premier choix, qui est à 21 DA, a été vendue 32 DA au marché de gros de Bougara (ex-Rovigo). Ce n’est pas juste ! Pourquoi je vais me tuer à cultiver la terre alors que des gens font de gros bénéfices sur le dos des pauvres fellahs. Ce n’est plus rentable ! Dans ce cas, je préfère vendre et acheter moi-même au lieu de trimer pour rien.»
Mustapha Benfodil


Achour Merazga. Directeur des services agricoles de la wilaya de Aïn Defla

«Nous faisons tout pour stabiliser le marché de la pomme de terre»

– En écoutant les doléances des agriculteurs, il ressort que les uns peinent à bénéficier des dispositifs de soutien mis en place par l’Etat, tandis que d’autres déplorent la bureaucratisation excessive qui gangrène le secteur, notamment l’accès aux crédits. N’avez-vous pas le sentiment qu’il y a un décalage criant entre la réalité et la politique dans le monde agricole ?

Non, je ne le pense pas. C’est vrai qu’il y a ce problème de bureaucratie, mais en termes de soutien financier, nous avons le dispositif de l’Etat, et nous avons un dispositif complémentaire sur les crédits bancaires. Vous connaissez les institutions financières, elles ont leurs propres conditions de «banquabilité». Elles veulent faire du chiffre, et quand elles financent, elles prennent toutes leurs précautions. Mais il ne faut pas oublier que les crédits bancaires, par le biais, entre autres, de la CRMA et de la BADR, ont participé avec un peu plus de 200 milliards de centimes durant les dix dernières années. C’est vrai qu’il y a quelques problèmes au niveau des institutions financières. Nous l’avons toujours signalé. Les banques ont leurs propres conditions. Elles vous donnent le crédit, mais elles exigent des garanties. Et la première garantie demandée, c’est l’hypothèque du foncier. Or, la problématique du foncier est que la plupart des propriétaires privés ne disposent pas d’actes, les terres étant souvent dans l’indivision.

– Le foncier agricole n’est pas assaini…

Non, il n’est pas assaini. Nous avons commencé à l’assainir dans le cadre de la nouvelle loi. Il s’agit de la loi 03-10 qui consacre le transfert de l’exploitation concédée dans le cadre de la loi de 87, en un droit de concession. Nous avons déjà reçu 3000 dossiers à cet effet. Avant, la loi 87-19 sur les EAC installées sur les terres de l’Etat ne leur permettait pas d’hypothéquer leur terre. Maintenant, avec cette loi sur les concessions, ils peuvent l’hypothéquer. Les fellahs peuvent donc déposer leur acte et avoir le crédit. Mais je ne vous cache pas qu’il y a toujours des problèmes avec les institutions financières. Ça ne marche pas comme nous le voulons en tant qu’agents de développement. Mais quand même, depuis deux ans, nous avons lancé le crédit «Refig». Il s’agit d’un pré-financement à 0%
d’intérêt : vous prenez votre semence, votre engrais et tout le nécessaire, vous ne payez rien du tout. Quand vous récoltez, vous payez. Et ça, les banques le font. L’an dernier, on a octroyé 120 millions de DA de crédits Refig.

– L’effacement des dettes a touché combien de fellahs ?

Cela a concerné plus de 1600 agriculteurs de la wilaya de Aïn Defla. Toutefois, les gens qui ont bénéficié de chambres froides ou de huileries et autres unités de transformation agroalimentaire ont été écartés du dispositif. Mais, probablement, d’autres fellahs vont bénéficier de l’effacement de leurs dettes.

– Les agriculteurs se plaignent, par ailleurs, de l’écart sidérant entre le prix à la production et le marché. A quoi attribuez-vous ce dérèglement ?

Cela vaut spécialement pour la pomme de terre. Le fait est que les prix de gros ont chuté, ils tournent autour de 10, 13 à 15 DA. Et ce prix ne couvre effectivement pas les charges par hectare pour le producteur. L’année passée, à la même période, les prix de gros oscillaient entre 25 et 28 DA/kg, cela arrangeait tout le monde. Notre objectif en tant qu’administration, c’est de protéger le producteur. Mais d’un autre côté, nous devons également sauvegarder le pouvoir d’achat du citoyen, parce que si l’Etat donne un soutien, c’est bien pour que le citoyen consomme la pomme de terre à un prix raisonnable fixé à 30 ou 35, pas plus de 40 DA. Encore qu’à 40, on commence à crier. Cette année, on a eu une chute des prix. Celle-ci est due en premier lieu au fait qu’il y a une production complémentaire. Nous avons 60 000 tonnes de production complémentaire qui est due au gain sur la productivité. Nous avons enregistré 20 qx/hectare de plus par rapport à l’année passée.

Deuxième facteur : on n’a pas eu de problème d’eau. Troisième élément : on n’a pas eu de problème de maladie. En même temps, à l’échelle nationale, on est passé de 14 wilayas productrices de pomme de terre à 24 wilayas. Ajouté à cela que cette année cela a coïncidé avec la récolte de Oued Souf qui a fait dans les 5 millions de quintaux. Face à cette situation, le ministère a mis tout de suite en alerte le système de régulation des produits agricoles de large consommation (Sypalac). Le prix de référence de base a été fixé à 20 DA. Le ministre a pris une décision courageuse en ajoutant 2 DA à condition que la pomme de terre soit de qualité, c’est le premier dispositif de régulation. Le deuxième levier de régulation a consisté à faire appel à des établissements stockeurs qui ont signé avec nous des conventions de stockage. Nous disposons ainsi de 156 000 mètres cubes pour un volume de 30 000 tonnes de pomme de terre. Nous mettrons cette quantité sur le marché au cas où celui-ci est perturbé. Cela survient généralement dans la période demi-creuse, en mars-avril. Il y a à ce moment-là des coupures de production, alors nous interviendrons, le cas échéant, pour stabiliser le marché.
Mustapha Benfodil


Quand les prix s’enflamment

L’une des aberrations de notre système agricole, c’est l’écart effrayant entre les prix «sur pied» et ceux pratiqués en bout de chaîne chez les détaillants.

Un fellah nous a rapporté à ce propos un témoignage édifiant : «Je suis cultivateur de poires. La poire premier choix sort de mes vergers à 60 DA le kilo. Un jour, j’ai rendu visite à un ami qui était hospitalisé à Chlef. Ayant été pris de court, j’ai dû lui acheter quelques fruits chez un marchand situé près de l’hôpital.

Et quelle ne fut ma surprise lorsque j’ai trouvé mes propres poires revendues à 220 DA le
kilo !» Les marges que se permettent, en effet, mandataires et détaillants au détriment des fellahs expliquent en partie la hausse vertigineuse des prix de certains fruits et légumes. «Mais c’est surtout au niveau des fruits que la différence est la plus indécente», glisse un autre agriculteur, avant d’ajouter : «La pomme de qualité sort d’ici à 30 DA et on la retrouve à 140 DA sur le marché. Idem pour la Thomson ou la Clémentine. Dans les champs, elle fait 50 DA maximum, et elle atteint 150 DA sur les étals. Ce n’est pas équitable ! »
Mustapha Benfodil


Des terres fatiguées à force de cultures intensives

«Lardh aâyate», «la terre est fatiguée», cette sentence, nous l’avons entendue de la bouche même de nombreux fellahs à Aïn Defla. Ils parlent surtout de la culture de la pomme de terre.

Pour eux, à terme, la productivité risque de chuter à force d’exploitation intensive du sol. Le recours soutenu aux fertilisants et autres produits phytosanitaires ont altéré le terreau agraire. Les chiffres, eux, indiquent plutôt une hausse constante de la production, passant de 3 400 000 qx de pomme de terre en 2008, à 4 746 950 en 2009, avant d’atteindre les 5 205 500 qx en 2010. Le rendement est passé d’une moyenne de 180 qx par hectare à 320, voire 350. Toutefois, selon plusieurs agriculteurs, ces performances masquent mal la situation critique de moult exploitations qui voient leur productivité baisser d’année en année.

Achour Merazga, directeur des services agricoles, reconnaît lui-même cette situation : «Nous avons des pointes de production dans certaines communes, comme Djendel, El Abadia, Djelida. Nous avons atteint 500 à 600 qx/ha», dit-il. «Maintenant, sur le plan foncier, c’est vrai qu’il faut désormais réfléchir à transférer le programme de semence. Peut-être que la consommation, ça peut passer, mais le programme de semence qui est très important, il faut lui chercher d’autres zones, parce qu’au niveau de la wilaya, les zones de production de semence sont usées. La caractéristique de l’agriculture, ici à Aïn Defla, c’est cette forme d’intensification à outrance.

Nous n’avons pas un mètre carré au repos. Nous faisons trois cultures par année sur la même parcelle. Dès lors, nous commençons effectivement à sentir que nos terres sont usées, fatiguées. Nous sommes en train d’essayer de convaincre les fellahs de laisser ces terres se reposer. A ce rythme, on risque de multiplier les maladies. Nous sommes exposés à une maladie redoutable, le mildiou, qui est un véritable napalm et qui est en train de se développer. Cette année, fort heureusement, il a touché à peine une centaine d’hectares. Nous disons, nous en tant qu’experts, attention, nos terres sont fatiguées, il faut les laisser respirer.
En France, quand ils cultivent de la pomme de terre sur une parcelle, ils n’y reviennent que trois ans après.»
Mustapha Benfodil