Le capitalisme agricole frappe aux portes

Le capitalisme agricole frappe aux portes

par M. Saâdoune, Le Quotidien d’Oran, 1er juillet 2008

C’est au nom de la garantie de la sécurité alimentaire du pays et du renforcement que le ministre de l’Agriculture, Rachid Benaïssa, a présenté le projet de loi d’orientation agricole. Le projet a suscité de nombreuses interventions des députés. Où est la nouveauté dans ce projet de loi ?

D’abord, le durcissement des sanctions contre le détournement des terres agricoles, allant des sanctions pénales à de la prison. Cette sévérité s’explique par des données chiffrées qui ont été livrées par le ministre: la réduction des surfaces cultivables est une réalité inquiétante. 0,25 hectare de terres cultivables par individu contre 0,75 hectare à l’indépendance. La démographie n’explique qu’en partie cette réduction. L’extension des villes au détriment des terres agricoles est une réalité.

Mais si le projet de loi muscle les sanctions, c’est qu’il doit s’accompagner par l’introduction de nouveaux acteurs dans le secteur agricole. C’est au fond le coeur de la réforme. Des personnes physiques ou morales pourront entrer dans le domaine de l’agriculture à travers une participation au capital de nouvelles sociétés d’exploitation agricole (SCEA). Après des hésitations durables sur la question du foncier agricole, les terres du domaine privé de l’Etat, attribuées à ces nouvelles sociétés, pourraient être cessibles, transmissibles et hypothécables. C’est clairement une loi de libéralisation qui devrait encourager l’émergence d’un capitalisme agricole. Les actions des sociétés d’exploitations agricoles peuvent être cédées. C’est de fait une sorte de privatisation rampante du secteur agricole. Certains s’interrogent, non sans raison, sur la capacité des actuels exploitants des EAC à résister à l’arrivée des nouveaux acteurs. Déjà, avant même cette opportunité, des exploitants des EAC avaient fait des «désistements» sur simple acte notarié au profit d’acteurs non agricoles et certaines affaires avaient fait scandale. Des procès ont ainsi été intentés à des agriculteurs, exploitants d’EAI et EAC (exploitations agricoles individuelles et collectives), qui avaient cédé leur exploitation. Les «affaires» touchant des noms connus ont montré qu’il existait un certain appétit des possesseurs de capitaux pour les terres agricoles. Certains sans doute pour les détourner de leur vocation, mais d’autres le faisaient aussi dans une logique économique.

D’une certaine manière, la nouvelle tendance des pouvoirs publics est d’accepter ce virage « capitaliste», tout en essayant de l’encadrer de manière stricte. On est peut-être, au vu de la situation financière plutôt déplorable des EAI et des EAC, vers un vrai tournant. La tendance au «désistement» qui a existé, malgré la loi, risque à l’avenir, avec la nouvelle possibilité, de s’amplifier sous forme de cession. Certains regrettent qu’on ait laissé les EAC dans une situation telle qu’elles ne peuvent être que perdantes dans ce tournant. Les exploitants actuels risquent de vendre au profit des nouveaux arrivants. C’est sans doute cet aspect qui pousse des représentants du FLN à parler «d’opacité» du texte. C’est pourtant bien la tendance. C’est sans doute ce qui explique la récente volonté des patrons de l’industrie agroalimentaire de créer une «alliance» avec les agriculteurs.


Au centre, les agriculteurs

par M.Saâdoune

Encore une fois, une loi se rapportant à l’agriculture suscite des polémiques qui n’éclairent pas les Algériens. L’agriculture n’a pourtant pas besoin de discours, elle a besoin d’organisation et de décision qui doivent partir de deux impératifs: préserver les terres agricoles de la destruction et de l’avancée du béton et la soutenir afin qu’elle puisse satisfaire une partie substantielle des besoins alimentaires nationaux. C’est à partir de ce double impératif que l’on doit évaluer les politiques et à partir de cela seulement.

Il y a un constat clair de dégradation qui ne supporte plus les discussions confuses. Le vrai obstacle serait une sorte de renoncement insidieux qui condamnerait l’Algérie à importer de plus en plus ce qu’elle consomme, alors qu’elle dispose des moyens d’inverser la tendance. Il n’y a pas de solution facile à une agriculture où les problèmes se sont accumulés faute d’action et de politique claire.

Quand la facture alimentaire double en moins de cinq ans pour passer de 2,6 milliards de dollars en 2003 à 5 milliards de dollars en 2007, cela devrait restreindre les questionnements et dispenser de rhétorique oiseuse. Si l’on ajoute la donnée démographique – l’Algérie sera peuplée de près de cinquante millions d’âmes en 2050 -, on saisit que l’agriculture n’est pas seulement à appréhender sous l’angle de l’économie pure, mais aussi de celui de la sécurité nationale.

Dans les tensions mondiales grandissantes autour des ressources, la question de la sécurité alimentaire est et sera primordiale. Comment agir dans un secteur qui, malgré les bonnes intentions, a été délaissé ? Comment préserver les surfaces agricoles et mettre en valeur les potentiels qui existent en Algérie, voilà l’enjeu. Il faut avoir un dessein et une volonté pour que les choses changent et pour que la mauvaise tendance soit inversée. S’il n’y a pas de solution miracle, il y a des choses à faire, patiemment et résolument. D’autres pays ont réussi à inverser le cap et il n’est pas dit que nous ne pouvons pas le faire. Mais il faut avoir un cap.

Un ancien ministre de l’Agriculture, Mohamed-Elyès Mesli, grand défenseur des agriculteurs, a livré récemment à un quotidien national une idée évidente mais qui semble perdue dans les discours autour de l’agriculture. Les agriculteurs, a-t-il indiqué, «d’une manière générale, travaillent la terre non en fonction de sa fertilité mais de la liberté qu’ils ont à la travailler». En d’autres termes, il faut sécuriser les agriculteurs afin qu’ils puissent se concentrer sur ce qu’ils savent faire. A charge pour les pouvoirs publics de veiller à ce que la vocation agricole des terres soit préservée.

Relancer l’agriculture n’est pas une affaire de discours, c’est un travail, une construction. Et cela ne peut se faire sans les premiers concernés, les agriculteurs. Ils sont au centre de toute relance.