Un huissier de justice pour acheter des engrais à Aïn-Defla

Algérie – Un huissier de justice pour acheter des engrais à Aïn-Defla

Abed Charef, Maghreb Emergent, 20 Février 2012

A Ain Defla, pour des raisons sécuritaires, les autorités ont multiplié les « dos d’âne administratifs » pour l’accès aux engrais. La pénurie créant la demande, des réseaux s’installent pour y répondre sur le marché parallèle et l’administration réplique par une aggravation des procédures. Le fellah doit désormais s’offrir les services un huissier de justice et prévoir deux bienveillantes personnes pour témoigner que le champ qu’il cultive est bien sa propriété !

Pour acheter des engrais, il faut présenter un procès-verbal d’un huissier de justice prouvant que vous cultivez effectivement un champ de pomme de terre ! C’est la dernière invention de la bureaucratie à Aïn-Defla, entrée en vigueur depuis plusieurs semaines, comme en témoignent de nombreux fellah contraints à cette extrémité pour entretenir leurs champs de pomme de terre. Au départ, raconte un fellah, il s’agissait de contrôler la vente des engrais pour éviter qu’ils ne se retrouvent entre les mains de terroristes qui les utilisent comme matière de base pour fabriquer des explosifs. Une procédure a été mise en place, avec des revendeurs, publics et privés, agréés. Il fallait notamment présenter sa carte d’agriculteur, ce qui a rapidement transformé certaines administrations et institutions, comme la chambre d’agriculture, en centres de pouvoir influents. Mais cela a rapidement créé une pénurie, car les points de vente et les quantités distribués se sont révélés insuffisants, particulièrement en période de pointe, comme entre la mi-février et la mi-mars, où on utilise abondamment les engrais pour la pomme de terre. Un petit trafic s’est alors mis en place, avec les traditionnels passe-droits et petits pots-de-vin de rigueur. La situation a dégénéré avec le temps, quand de véritables réseaux se sont mis en en place. Les services de sécurité ont mis à jour un vaste trafic de documents permettant d’organiser un véritable commerce parallèle d’engrais. Plusieurs personnes ont été arrêtées, dont l’une détenait des dizaines de fausses cartes d’agriculteur, lui permettant d’enlever des quantités importantes d’engrais aux fins de les revendre.

Multiplier les « dos d’âne administratifs »

Pour parer à cette situation, l’administration a estimé que les mesures restrictives étaient insuffisantes. Elle en a donc pris des mesures, introduisant de nouvelles procédures, en espérant que la multiplication des « dos d’âne administratifs » finirait par réguler le marché. Depuis le début de la récolte en cours, le fellah doit donc recourir à un huissier de justice qui se déplace pour vérifier l’existence d’un champ de pomme de terre. La procédure est facturée 3.000 dinars. Fort de ce document, le fellah doit se rendre à la chambre d’agriculture pour se voir délivrer un document. Mais avant d’acheter des engrais, il doit présenter un autre document, également fournir par l’huissier de justice contre 2.000 dinars, sous la forme d’un témoignage de deux personnes attestant que le champ de pomme de terre en question appartient bien au fellah concerné. Pourquoi cette ultime contrainte? Parce que certains fellahs louent leurs terres, et pourraient être tentés d’utiliser leur carte juste pour acheter des engrais et les revendre, ou les céder à des terroristes !

Retour des interdits

Selon les chiffres disponibles, et qui restent approximatifs, la wilaya de Aïn-Defla a produit près de 700.000 tonnes de pomme de terre en 2011, en y consacrant un peu moins de 20.000 hectares. Malgré une légère augmentation, cette wilaya n’est plus aussi importante dans l’échiquier national, en raison de l’apparition de nouvelles zones de culture de la pomme de terre, mais aussi en raison de l’épuisement des terres, de l’apparition des maladies, comme le mildiou, qui cause des dégâts considérables, et des difficultés rencontrées par les fellahs. Ceux-ci, traditionnellement peu ou pas organisés, sont totalement dépendants d’un environnement très défavorable.

Par ailleurs, des fellahs exploitants des EAC et EAI (exploitation agricole collective ou individuelle) ont reçu des notes, au début de la saison, leur intimant l’ordre de consacrer les terres aux céréales, comme au bon vieux temps des domaines agricoles. A la suite de l’explosion de la facture alimentaire, et en particulier des céréales, le ministère de l’agriculture a décidé d’encourager, à sa manière, la production de céréales, ce qui a abouti à cette note envoyée aux fellahs, qui se voient interdits de produire de la pomme de terre, qui reste pour eux la meilleure formule.

En 2011, la production algérienne des céréales a dépassé à peine les quatre millions de tonnes, en baisse par rapport à 2010 (4,5 millions de tonnes), après un pic de 6.12 millions de tonnes en 2009. Ces résultats ont fait exploser les importations de céréales, qui ont augmenté de près de 130 pour cent.


Espoirs pour la filière engrais après la levée du «dos d’âne » européen

Salim Hairouz, Maghreb Emergent, 20 Février 2012

Pour deux entreprises de droit algérien, Fertial, un partenariat entre l’espagnol Villar et Asmidal, et la Sorfert, joint-venture entre Sonatrach et Orascom Constructions Industries (OCI) censée démarrer mais qui tarde encore pour des raisons inexpliquées, la levée de la taxe protectionniste imposée par l’Union Européenne est une bonne nouvelle. D’autant que l’ambition de l’Algérie d’être un grand pôle de production d’engrais a été renouvelée par Youcef Yousfi

Sous la pression des producteurs européens d’engrais, les produits de Fertial étaient soumis à une taxe « anti-dumping » et l’ont de fait éliminé du marché européen. Cette taxe était un des motifs de « discorde » entre l’Algérie et l’Europe. Les responsables algériens l’ont constamment présenté comme un cas d’école d’une certaine mauvaise foi européenne et de la tendance de l’UE à interpréter l’accord d’association à sens unique. Cette levée de la taxe anti-dumping de 13% imposé aux produits algériens sous l’argument d’un prix de gaz subventionne – chose niée catégoriquement par les responsables algériens – a été prise en 2009 pour n’entrer en vigueur qu’en 2012 avec sa publication dans le Journal officiel de l’Union Européenne. Mieux vaut tard que jamais. L’industrie algérienne des engrais avec l’entreprise algéro-espagnole Fertial (Asmidal 34% et Villar Mir 66%) et le complexe d’engrais de la Sorfert (Orascom Industrie 51% et Sonatrach 49%) dont le décollage, prévue en janvier 2012 n’est toujours pas effectif, ne peut que se réjouir de la levée de cette barrière protectionniste érigée sous la pression des producteurs européens de fertilisants.

Des discussions avec des producteurs mondiaux d’engrais

Le ministre algérien de l’énergie, Youcef Yousfi a souligné, récemment à la radio algérienne, ’importance de cette levée de la taxe anti-dumping pour l’avenir de la filière engrais dans le pays. Il a indiqué que l’une des priorités de l’Algérie est d’être un grand pôle de production d’engrais que ce soit par le biais du phosphate ou par le gaz naturel. Et selon les propos de M.Yousfi, d’autres investissements devraient avoir lieu dans cette filière jugée « stratégique ». Le ministre a souligné qu’une priorité allait être donnée à la « transformation des phosphates car nous avons des réserves très importantes. Notre objectif est de transformer dans une première étape cinq millions de tonnes de phosphate pour en faire des engrais ». L’Algérie compte également valoriser davantage sa production de gaz. «Nous allons tirer de l’ammoniac du gaz que nous produisons pour ensuite l’utiliser dans la fabrication d’engrais, l’objectif à terme est que l’Algérie devienne un pôle important de tous les types d’engrais » a-t-il précisé. Les engrais fabriqués localement seront destinés à la couverture des besoins nationaux mais également à l’exportation. D’après le ministre de l’énergie, des négociations sont en cours entre son département et de grandes compagnies internationales qui produisent et commercialisent des engrais chimiques. L’annulation de la taxe anti-dumping vient donc renforcer les ambitions algériennes d’exportation de fertilisants industriels vers l’Europe.

Retard inexpliqué pour le complexe de la Sorfert

Pour Fertial, c’est enfin une entrave injustifiée qui est levée pour l’accès au marché européen. Le terrain européen est ainsi d’emblée dégager pour le complexe ammoniac et urée d’Arzew réalisée dans le cadre la joint-venture Sorfert par le groupe égyptien Orascom Construction Industrie (OCI) et Sonatrach. La vraie source d’interrogation est le report de fait successif du démarrage du complexe. La dernière annonce de Nassif Sawiris, PDG d’OCI situait l’entrée en production à janvier 2012. Un autre rendez-vous manqué pour un complexe qui devait, selon le propos de Sawiris, permettre à OCI de devenir le troisième producteur mondial d’engrais azoté. Il semblerait que le directeur du complexe, Mohamed Zemmouri ait été limogé de son poste. Aucune information officielle n’a été délivrée mais dans la page Facebook « Sorfert Algérie », créée par des employés du complexe, on lit ce message de regret : « SORFERT est aveugle sans vous monsieur le directeur ! Vous resterez dans nos cœurs… ». Le complexe d’Arzew comprend une unité de production d’ammoniac et d’urée d’une capacité de 1,2 million de tonnes par an et d’une seconde unité de production d’ammoniac de 800 000 tonnes. Le 22 février 2009, Sonatrach et Sorfert Algérie, ont signé un contrat de vente et d’achat de gaz naturel d’une durée de vingt ans. L’accord portait sur la fourniture, à compter de 2010, de 1,75 milliard de mètres cubes par an de gaz naturel pour alimenter le complexe pétrochimique d’Arzew. On est en 2012…