Quel avenir pour le Sud algérien?

Quel avenir pour le Sud algérien?

Par Amar Naït Messaoud, Impact24, 12.08.2015

Le territoire algérien est formé de 80% de ce que nous avons l’habitude d’appeler le «désert», une notion qui est en train de se relativiser sur d’autres continents, par la colonisation industrielle et économique que permettent les moyens technologiques modernes. En outre, presque le même taux, c’est-à-dire 80%, de la population algérienne vit sur ce qui reste du territoire, allant des Hauts Plateaux au littoral.

 

Si la tendance du mode d’occupation de l’espace était dicté, à l’origine, par des contraintes physiques et climatiques, elle sera, en revanche, renforcée et prise pour règle au moment même où l’Algérie engrangeait ses meilleures recettes extérieures, exploitait -sans doute abusivement- le sous-sol saharien qui sera la seule rente du pays, et concoctait des plans quinquennaux qui étaient loin, à quelques exceptions près, de prendre en charge l’équilibre régional, chanté pourtant sur tous les toits et ayant été intégré comme un des principes algériens du développement depuis les années 1970.

Un flagrant déséquilibre

Les réactions irritées des populations, et particulièrement de la frange juvénile, de ces régions d’Algérie dites désertiques ou sahariennes, ont commencé à ébranler bien des certitudes à partir de 2012/2013. Alors parvinrent aux oreilles chastes de nos administrateurs et de nos gouvernants, les cris de révolte de jeunes se sentant à la marge de cette Algérie «opulente» du Nord, même si, en réalité, il s’agit d’une fausse opulence, installée dans une terrible anarchie, où personne ne trouve son compte. Mais cette vision duale existe. Et parfois, elle tire sa justification de faits réels ! Comment se fait-il que, dans cette vaste étendue qui va de Laghouat à In Guezem, et de Colonel Lotfi à Debdeb, il n’y ait ni raffinerie pour produire in situ des carburants et autres dérivés du pétrole, ni instituts de formation dans les métiers des hydrocarbures, ni une grande ville, mégapole, digne de ce nom, qui puisse abriter des congrès mondiaux sur l’énergie et de grandes usines de transformation pétrochimiques ? Cela, pour rester dans le domaine de l’énergie fossile ou de ce qui est appelé l’or noir qui -aujourd’hui, parce qu’il est n’est pas utilisé pour fonder une vraie économie qui diversifierait au maximum ses tentacules, à commencer par la valorisation des métiers de la pétrochimie- nous a joué des «tours pendables».

La Transsaharienne: Un héritage mal pris en charge

Le Sud a fini par signifier, pour les gestionnaires du Nord, une source inépuisable d’énergie qui nourrit le pays, mais sans «retour d’ascenseur» aux habitants sous les pieds desquels cette énergie est abritée, après avoir été formée depuis des millions d’années.*

Le populisme débonnaire des années soixante-dix du siècle dernier a pu, quand même, donner des aspects modernes à une ancienne piste saharienne. La Transsaharienne, qui a consommé un certain nombre de soldats de l’ANP, a été oubliée pendant une trentaine d’années. Cabossée par-ci, ensablée par-là et dégradée sur toute la longueur des 600 derniers kilomètres, on n’a commencé à en reparler qu’au milieu des années 2000, alors qu’elle était initialement destinée à rejoindre le golfe de Guinée en traversant le Niger et le Nigeria.

Un personnel «nordiste» vivant en célibataire

S’il y a un indice patent de la dichotomie de développement et de la gestion entre le Nord et le Sud, c’est bien celui du personnel administratif des wilayas et daïras du Sud. Il n’y a, au cours de ces dernières années, que les «autochtones» qui commencent à accéder timidement aux postes administratifs de responsabilité. Combien de directeurs de wilaya dans cette vaste région du pays qui vivent en «célibataires», refusant de prendre leurs familles avec eux ? Certains ne s’y présentent que pour passer un «bail» décidé par la haute administration et le tant chéri décret présidentiel par lequel sont nommés les hauts cadres de l’Etat.

On a vu des distances, entre un chef-lieu de commune et l’hôpital le plus proche, qui font 600 à 700 km. Exemple : Bordj Omar Driss et Illizi. Que peuvent corriger les huit wilayas déléguées créées en 2015, en termes d’injustice sociale, de déséquilibre régional en matière de développement et, surtout, sur le plan de la participation des citoyens à la définition de leur destin, lorsqu’on sait que tous les textes de la République, toute l’organisation politico-administrative et économique sont fondés sur un centralisme jacobin et castrateur. La pyramide institutionnelle pour un pays de 2,4 millions de km2, le plus grand en Afrique, avec, en plus, 40 millions d’habitants, est complètement obsolète. Si elle lèse les gens du Nord, elle fait des gens du Sud presque des sous-citoyens. On continue, malheureusement, à faire valoir quelques réalisations, que l’on monte en épingle, à l’image du transfert d’eau d’In Salah à Tamanrasset, pour espérer tirer son épingle du jeu.

Cependant, les temps ont changé. Les manifestations des jeunes du Sud, même si elles étaient infiltrées ou manipulées, les rassemblements contre les gaz de schiste -qui ont probablement souffert des mêmes aléas-ont immanquablement transmis le message d’une conscience citoyenne qui est en train de prendre de l’ampleur. S’opposer à cette réalité ou tenter de la neutraliser, sera, sous peu, une vaine entreprise.

Exotisme de pacotille

Tentant parfois de battre sa coulpe et de clamer l’unité du pays, l’appareil idéologique et administratif de l’Etat le fait maladroitement, en désignant justement les défauts de sa propre cuirasse. N’est-ce pas que, parfois, la culture des régions du Sud, avec ses variantes arabo-berbères, est «expédiée» vers le Nord (pour passer à la télévision ou dans des galas en salle) avec une espèce d’exotisme de pacotille ?

L’un des meilleurs représentants de la musique targuie, Othmane Bali, fut emporté par les eaux de la rivière de Djanet pendant des inondations le vendredi 17 juin 2005. L’information n’a été donnée par la télévision que trois jours après, le lundi 20 juin. A elle seule, cette information constitue une leçon de la rupture entre le Sud et le Nord du pays sur plusieurs plans.

Qu’a pu apporter de palpable le programme Sud alloué à cette région par le gouvernement en 2005 ? Selon des indiscrétions, le fonds du Sud ne serait consommé qu’à hauteur de 20% de son montant initial.

A.N.M