Ils vendent des figues pour faire face à la rentrée scolaire

Ils sont pour la plupart lycéens ou étudiants

Ils vendent des figues pour faire face à la rentrée scolaire

Liberté, 19 août 2017

Assis sur un cagot, il a disposé devant lui deux caisses pleines de figues de Barbarie tout en balayant du regard les passants.

À l’approche de la rentrée scolaire, les jeunes issus des familles démunies s’adonnent à certains métiers pour financer la rentrée scolaire ou universitaire. En ce début du mois d’août, c’est la cueillette des figues et des figues de Barbarie. Les figues mûrissent, prématurément, dans certaines régions du versant sud du Djurdjura et la demande dépasse l’offre. Une aubaine pour ces jeunes pour se faire de l’argent et des économies.
Les régions de Haïzer et Ath Laâziz sont connues pour leurs fruits saisonniers notamment les figues et les figues de Barbarie au goût mielleux qui attirent les amateurs de ces gourmandises qui ne peuvent s’en passer dès qu’ils s’approchent du périmètre d’exposition de ces fruits.
Ces jeunes, particulièrement “débrouillards”, se lèvent très tôt le matin, parcourent des kilomètres à pied afin de gagner les vergers qu’on appelle “ohriq”. Ils choisissent les figues les plus mûres, avec un flair de jeune montagnard, les disposent délicatement dans des caissettes en osier, qu’ils transportent à dos jusqu’à l’arrêt des transports publics. Direction le chef-lieu de wilaya situé à 7 km.
Au centre-ville de Bouira, plusieurs endroits sont convoités par ces jeunes qui connaissent parfaitement les lieux de grande affluence, qui leur permettent d’écouler leur marchandise à bon prix. Les grandes artères, et les entrées du marché hebdomadaire, sont des lieux privilégiés.
Karim et Samir sont deux cousins originaires de la commune de Haïzer et habitent dans un village perché au sommet du versant sud du mont du Djurdjura. Karim vient de décrocher son bac, à 19 ans, avec plus de 14/20 de moyenne. Il s’est inscrit en 1re année d’architecture à l’université de Tizi Ouzou.
Il a choisi l’entrée principale du marché hebdomadaire des fruits et légumes situé au centre-ville, un lieu très prisé et fréquenté au quotidien par plus d’un millier de personnes. Sa tenue vestimentaire dénote son appartenance à une classe sociale défavorisée.
Assis sur un cagot, il a disposé devant lui deux caisses pleines de figues de Barbarie tout en balayant du regard les passants. Avec un tempérament timide, il rassure les clients de sa voix basse, sur la qualité de ses produits du terroir, à la saveur succulente : “C’est très sucré monsieur.” Pour les convaincre et démontrer la véracité de ses propos, il les invite à goûter son produit : “Tenez, goûtez monsieur.”
Il demande à son jeune cousin d’éplucher et lance à la ronde l’invitation magique qui attire le chaland : “Goûtez, vous n’êtes pas obligé d’acheter si vous n’êtes pas satisfait.” Le prix est fixé “à 60 DA/kg.” Il peut augmenter la matinée et chuter en fin de journée. Interrogé, Karim se confie à nous. “Mon père est gardien dans un chantier. Nous sommes cinq personnes dans la famille. Je suis l’aîné. Mon père n’arrive pas à subvenir à tous les besoins de la famille”, dira-t-il timidement.
Il rougit mais continue : “Étudier à l’université suppose plus de frais surtout pour la branche architecture. Donc je dois me débrouiller afin de financer moi-même mes études, ou du moins y participer”, soutient-il. La recette engrangée lui permettra de se payer un trousseau pour la rentrée universitaire. “J’arrive à faire jusqu’à 3 000 DA/jour. C’est pas mal”, se réjouit-il.
Quant à Samir, sa situation n’est pas meilleure que celle de son cousin. Il a quatre frères. Son père est au chômage. Il vient d’obtenir son BEM et est admis à passer en 1re année secondaire. Il partage avec Karim la recette du jour. Pour les fruits qu’ils vendent, ils proviennent du verger familial. En face d’eux, un jeune de 14 ans assis devant des caisses chargées de figues semble plus dynamique
et agile.
Lui est là au côté de son père. Sa présence permet surtout d’aider son père. “Nous sommes une famille nombreuse, mon père se démène comme il peut pour nous nourrir. Nous devons donc l’aider. Cette année j’irai au CEM donc des dépenses en plus sont à prévoir. Il faut absolument que je travaille”, ajoutera-t-il. Si certains travaillent pour se payer les études, pour d’autres ce n’est pas le cas.
Djamel 17 ans, vendeur au même endroit, explique : “Moi j’ai quitté l’école à 15 ans après avoir décroché mon BEM et assuré mon passage au lycée.” Il est issu d’une famille nombreuse, avec un père sans ressources. “Je suis contraint d’entrer dans la vie active pour assurer le pain de mes frères en bas âge”, dira-t-il avec amertume.

A. DEBBACHE