L’usage de la drogue s’étend et se banalise

Ecole, famille, cité et lieu de travail

L’usage de la drogue s’étend et se banalise

El Watan, 7 avril 2013

Selon Mohamed Zougar, directeur général de l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie, le taux de prévalence de la consommation est de 1,15%. La grande majorité des drogués vivent dans des cités-dortoirs construites au cours de ces 15 dernières années.
Les personnes âgées de 20 à 39 ans sont les plus accros à ce «venin» qui détruit les fondements de la société algérienne.

La drogue se consomme normalement en Algérie. Ce «poison», officiellement interdit de vente et de consommation, circule facilement en grandes quantités dans notre pays. Milieu scolaire, prison, foyer familial, cité, rue et milieu du travail, la drogue est partout. Les jeunes restent les plus accros à ce venin qui frappe de plein fouet les fondements de notre société. Des adolescents ne se gênent plus pour rouler un joint au vu et au su de tout le monde. Les autorités publiques et l’autorité familiale font défaut. Les associations et les spécialistes sonnent le tocsin et mettent en garde contre la banalisation de son usage. Une consommation qui constitue avant tout un sérieux problème de santé publique. Physique et mentale.

Les saisies record de différents types de drogue effectuées par les services de sécurité, dont les plus importantes concernent le cannabis, donnent des frissons. Les services de sécurité ont déjoué des tentatives de transit de ces poisons vers les pays de l’Union européenne ou le Moyen-Orient, ou encore vers les pays voisins comme la Tunisie et la Libye. Mais que deviennent les quantités destinées au marché local ? Celles saisies sur de jeunes délinquants pris en flagrant délit de consommation ou de commercialisation renseignent sur l’ampleur d’un phénomène qui reste encore à quantifier. Est-on au rouge concernant la consommation des stupéfiants ?

L’Algérie est-elle uniquement un pays de transit ? L’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie ne veut pas verser dans l’alarmisme et s’est basé sur les critères et paramètres de l’Organisation des Nations unies pour la lutte contre la drogue et la criminalité (ONUDC). Son directeur général, M. Zougar, affirme que le taux de prévalence de consommation est de 1,15%. Ce chiffre est tiré sur la base d’une enquête épidémiologique récente sur 9240 ménages, à savoir 48 708 personnes enquêtées, dont 44 387 (90,9%) vivent en zone urbaine. Cette enquête a permis de constater que la tranche d’âge des 20/39 ans est la plus concernée par ce fléau, suivie des plus de 40 ans.

L’adolescent de 16/19 ans ne vient qu’en troisième position. Les 12/15 ans semblent être moins concernés. Les moyens utilisés dans cette enquête et les paramètres sont ceux exigés par l’ONUDC. Dans ce sens, M. Zougar reste peu convaincu des chiffres «avancés ça et là» par certaines parties, faisant état de consommation effrénée de drogue, notamment en milieu scolaire. «Il faut certes s’alarmer, même s’il y a un seul consommateur, mais il ne faut pas quantifier anarchiquement le phénomène, car il y a des standards pour confirmer ou infirmer l’existence ou non de cette ampleur», a-t-il expliqué à El Watan.

L’ONLCDT prend au sérieux toutes les inquiétudes exprimées. Il a d’ailleurs procédé avec le ministère de l’Education nationale à une enquête pour établir un diagnostic répondant aux critères scientifiques et aux paramètres de l’ONUDC concernant la toxicomanie, ou la commercialisation de la drogue en milieu scolaire, ce qui permettra d’avoir une vision nette de l’étendue de ce fléau. Certes, les associations qui avancent des chiffres alarmants font leur travail de sensibilisation pour attirer l’attention, mais personne n’a réalisé un travail élaboré sur le fléau en milieu scolaire. L’enquête lancée par l’Office sera réalisée avec la collaboration de 17 départements. «L’office n’est pas isolé du reste de la société», soutient M. Zougar, qui explique que c’est cet organisme qui participe à l’élaboration de la stratégie de lutte contre la circulation et la consommation des drogues. Il y a des résolutions des organisations internationales, dont l’Algérie a ratifié les chartes et les conventions portant sur la lutte contre ce phénomène. Chaque pays doit s’y conformer.

15 centres de désintoxication

L’Office qui participe à l’élaboration de la stratégie de lutte prend en charge aussi les personnes toxicomanes. Pour leur prise en charge à travers le pays, 15 centres de désintoxication créés par le ministère de la Santé sont mis à la disposition des spécialistes. Il existe, selon le même responsable, 53 centres intermédiaires dotés de services spécialisés et d’un staff médical qualifiés pour la même mission.
Selon l’office, 12 302 personnes ont consulté ces services. En 2011, 13 743 personnesont ont frappé à la porte de ces services pour être pris en charge pour toxicomanie.

Fatima Arab


Drogue dans le milieu scolaire. Des enseignants témoignent

«On fait tout pour étouffer l’amère vérité de nos écoles»

Des élèves fumant du haschich à l’école, c’est une réalité chez nous. Des enseignants en témoignent et dénoncent ceux qui cherchent à cacher la vérité. «Nous avons vu des cas où de jeunes lycéens, ayant eu un parcours scolaire brillant, ont fini par tout abandonner à cause de la drogue», affirme une enseignante. La démission parentale ouvre la voie à de telles dérives. La plupart des élèves ne connaissent pas les dangers de la consommation de la drogue.

Malgré les cris d’alarme des différentes associations de prise en charge des jeunes et des enfants concernant les dangers de la drogue en milieu scolaire, «il y a tendance à étouffer cette réalité», estime Mme Zineb Belhamel, enseignante dans le secondaire. Le phénomène existe dans plusieurs lycées(*) de la capitale et des wilayas de l’intérieur du pays, apprend-on également du Conseil des lycées d’Algérie, se référant au compte rendu des enseignants concernant toutes les formes de violence et de dépassement sur lesquelles travaille le syndicat depuis quelque temps. «Nous avons eu des discussions avec nos collègues de plusieurs établissements, le phénomène touche aussi bien les établissements situés dans des quartiers défavorisés que ceux des quartiers huppés», révèle notre interlocutrice. Plusieurs enseignants et des membres d’association tirent la sonnette d’alarme quant au nombre effarant d’élèves fumeurs. «Des élèves fument au CEM.

Ce qui est très dangereux, la cigarette pouvant être un moyen d’accès à la drogue», s’alarme Mustapha Saâdoun, commissaire général de l’association des Anciens scouts musulmans algériens (ASMA). Les dealers profitent de la facilité de contact avec ces enfants pour écouler leur poison et inciter ces élèves à les goûter. «Nous avons appris, à travers les discussions que nous avons eues avec de jeunes toxicomanes dans le cadre d’une caravane organisée récemment, que les jeunes touchent à la drogue pour la première fois, par curiosité.» Mme Belhamel estime, elle aussi, que les élèves touchant à la drogue ne sont pas forcément issus de milieux défavorisés. «Nous avons vu des cas où de jeunes lycéens, ayant eu un parcours scolaire brillant, ont fini par tout abandonner à cause de la drogue.» Dans un établissement du secondaire situé dans la capitale, un jeune lycéen, promu à une carrière brillante, a fini par embrasser le monde de la toxicomanie. «Je suis sûr qu’il a été influencé par d’autres élèves qui se droguaient», révèle un enseignant. Un doigt accusateur est pointé du côté des responsables des établissements scolaires «qui font tout pour étouffer ce types d’affaire».

Lycéens drogués livrés à eux-mêmes

Des enseignants révèlent que même signalés, les élèves se droguant ne sont pas pris en charge. «Ils sont gérés par l’administration jusqu’à la fin de l’année. Ils passent en conseil de discipline, et là, soit ils quittent définitivement l’établissement scolaire, soit ils sont “récupérés”. Mais dans les mêmes conditions», déplorent des enseignants. «J’ai signalé le cas d’un élève concerné par ce fléau, rien n’a été fait par la direction de l’établissement. L’élève a été exclu à la fin de l’année, mais a trouvé une place dans un autre établissement.» Au niveau des syndicats de l’éducation, une revendication est exprimée quant à la prise en charge de cette situation. «Cela ne sert à rien d’exclure ces élèves ou de les punir, mais il faut les prendre en charge d’une façon sérieuse et médicale», soutient Mme Belhamel. La drogue est souvent derrière la recrudescence des actes de violence dans les établissements scolaires.

Des enseignants d’un établissement du secondaire, situé à Bab El Oued, citent un gang de dealers ayant investi un lycée d’Alger pour récupérer sa «marchandise» «retenue» par un élève revendeur. Une bagarre avec des armes blanches a failli dégénérer. «Les événements se sont déroulés il y a une année, mais aucune mesure n’a été prise jusqu’à présent», déplore un professeur d’arabe. Les enseignants réclament qu’il y ait intervention de la tutelle pour la prise en charge des cas signalés. «Il est impossible de continuer à cacher ce phénomène. Au contraire, il faut protéger les autres élèves et proposer une vraie solution aux jeunes qui ont des problèmes de consommation», conclut Mme Belhamel.

* Les noms des établissements ne sont pas cités par mesure de sécurité.


Association des anciens Scouts musulmans : «La drogue est chez nous»

Une caravane de sensibilisation des jeunes sur les dangers de la drogue et de la toxicomanie est organisée par l’Association des anciens Scouts musulmans algériens du 23 mars au 15 avril. Cette initiative vise à expliquer aux jeunes les dangers de ce fléau. «Il s’agit aussi de sortir les jeunes en difficulté de leur solitude et de les pousser à s’exprimer et de se confier, dans le but de les aider à être pris en charge par les services spécialisés», indique Mustapha Saâdoune, commissaire général de cette association.

Selon ce militant, cette initiative a été prise en collaboration avec la DGSN dans le cadre des campagnes de proximité, élaborées dans le but d’aider les jeunes toxicomane à se confier et à reprendre confiance, et sensibiliser l’entourage quant aux dangers de la drogue. «Nous avons constaté que les jeunes s’initient à ces drogues par curiosité, nous véhiculons donc des messages pour prévenir les parents et les jeunes eux-mêmes», indique M. Saâdoune.

Au total, 300 jeunes ont participé à cette manifestation qui consiste en des échanges de séjours et à la distribution de dépliants et l’animation de conférences et de débats dans des établissements scolaires. Selon le même commissaire, «d’après ce que nous avons recueilli, la consommation des drogues est étroitement liée à la déperdition scolaire, d’où la nécessité de créer des solutions alternatives pour les jeunes qui quittent tôt les bancs de l’école». F. A.

Fatima Arab