De l’UNJA à facebook : Les jeunes et la politique

De l’UNJA à facebook : Les jeunes et la politique

El Watan, 3 février 2014

Quand Ahmed Ben Bella formait son gouvernement à l’issue du terrible été 1962, il prit dans ses bagages un jeune de 25 ans à qui il confia le portefeuille de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme. Il s’agit bien sûr de Abdelaziz Bouteflika.

Cinquante ans plus tard, Bouteflika est toujours là, promu, entre temps, à la plus haute fonction de l’Etat et offrant un visage qui tranche radicalement avec la bouille carnassière de jeune loup de la politique qu’il était. Un visage peu glorieux de la (jeune) RADP, en somme, et qui nous vaut les pires sarcasmes. L’image du Président cloué sur une chaise roulante et se cramponnant de toutes ses forces vacillantes au «koursi» est on ne peut plus emblématique de la gérontocratie au pouvoir. On l’aura compris, il y a urgence. Et, plutôt que d’une évacuation au Val-de-Grâce, le régime a besoin d’une sacrée cure de jouvence.

Génération «tab j’nanou»

Bouteflika lui-même l’avouait dans une de ses sorties publiques quand il martelait depuis Sétif, en mai 2012 : «Djili tab j’nanou !» (ma génération est cuite). Depuis, une formule a fait florès : «Génération Tab j’nanou». Les Algériens ne se font évidemment aucune illusion quant aux dispositions du régime à s’autoréformer et du trio Bouteflika-Saïd-Toufik à se retirer de son plein gré pour laisser la place à la «nouvelle génération». Disons-le tout de go : la variable «jeunesse» n’agit que très faiblement sur la structure du pouvoir. Au demeurant, comme le souligne Abdou Bendjoudi, membre fondateur du Mouvement de la jeunesse indépendante pour le changement, «le pouvoir a formé sa propre jeunesse». «Il peut nous mettre de nouvelles figures politiques, plutôt jeunes et dynamiques, mais qui partagent la même ligne depuis 50 ans, qui est le changement dans la continuité du régime, contrairement à ce que nous voulons, c’est-à-dire le changement par la rupture avec le régime, mais dans la pérennité de l’Etat.»

Du temps du parti unique, une organisation de masse était chargée spécialement de l’encadrement des jeunes : l’UNJA. Créée en 1975 sous Boumediène, son congrès constitutif n’aura lieu que le 6 janvier 1979. L’UNJA regroupait alors tout le spectre des «forces vives» de la nation : étudiants, lycéens, chômeurs et certaines catégories féminines. Dans une rhétorique très «années 1970», l’UNJA est chargée, comme l’indiquent ses statuts, de «trouver des solutions aux problèmes des jeunes et (…) de participer au développement d’activités de masse qui permettent aux jeunes des différentes catégories sociales de se mobiliser autour des missions nationales». A l’heure du pluralisme de façade, le régime veut des clones de l’UNJA, tout comme il a réussi à cloner le FLN, l’enjeu étant le renouvellement biologique du système et non la modernisation du mode de gouvernance.

L’électorat «jeune» toujours sceptique

S’il est admis que le rajeunissement des élites dirigeantes ou occupant des positions de pouvoir n’agit nullement sur la haute sphère décisionnelle, qu’en est-il de la base ? Quel est le niveau de participation des jeunes dans les joutes électorales ? Quel est leur niveau d’implication dans les organisations politiques, associatives et syndicales ? Et quelles sont les nouvelles pratiques militantes, si tant est qu’elles existent ?

D’abord, quelques chiffres qui permettent de donner une indication sur les tendances en cours. Pour peu que l’on convienne que le moment électoral est un baromètre significatif de la vie politique, il n’est pas anodin de jauger la participation des jeunes dans la vie publique à l’aune des résultats des derniers scrutins. Si l’on se réfère aux législatives du 10 mai 2012, ils étaient 24 916 à se présenter à ces élections. 15,29% d’entre eux avaient moins de 30 ans et 34,98% avaient entre 31 et 40 ans. Ainsi, au total, 50,27% des candidats en lice avaient moins de 40 ans. La même tendance est confirmée aux élections communales du 29 novembre 2012 où l’on pouvait constater, de visu, le nombre significatif de jeunes candidats sur les listes électorales. Un mot maintenant sur la participation des jeunes comme électeurs. Un sondage de l’association RAJ sur la participation des jeunes dans la vie politique fournit de précieux éléments à ce sujet. Réalisé peu après les législatives du 10 mai 2010 avec le concours d’Ecotechnics, ce sondage a touché un échantillon de 1219 jeunes ayant entre 18 et 35 ans répartis sur 30 wilayas. 38,9% des personnes sondées ont déclaré avoir voté lors de ce scrutin. Il se révèle ainsi que le «parti de l’abstention» (plus de 60% en l’espèce) est celui qui rafle le plus de suffrages auprès de l’électorat «jeunes».

Autres résultats édifiants : seulement 16,1% des jeunes interrogés ont déclaré avoir participé à une activité politique ou associative durant l’année du scrutin, 4,7% uniquement ont adhéré à une association, 1,7% à un parti politique et à peine 1,5% ont milité dans un syndicat. Et RAJ d’en déduire : «50 ans après l’indépendance, la jeunesse algérienne croit peu à la politique et aux institutions de l’Etat. Un climat de non-confiance s’est installé entre le gouverné et le gouvernant.» L’association dirigée par Abdelouahab Fersaoui estime que «cette population juvénile, démographiquement majoritaire, vit dans l’impasse. Elle se cherche, elle est livrée à elle-même, sans avenir clair, sans perspectives et sans repères. Les jeunes sont présents dans les discours officiels et dans les différents programmes, mais ils sont absents, voire même exclus de la sphère de prise de décision. Les problèmes de chômage, de logement, l’injustice sociale et l’absence de libertés poussent, malheureusement, les jeunes à se suicider, à s’immoler, à fuir leur propre pays (…) à la recherche d’un avenir meilleur».

«Militantisme 2.0»

Si la politique politicienne ne passionne pas les jeunes, on aurait tort de conclure à une indifférence totale de notre «chabiba» à l’égard de la chose politique. Il est vrai que l’effilochement des grands récits et des grandes idéologies, notamment de gauche, a asséché les viviers de la militance. Mais d’autres formes d’engagement citoyen apparaissent ça et là, le plus souvent sans socle idéologique, notamment dans l’associatif et les réseaux caritatifs. L’engagement citoyen prend de plus en plus la forme d’actions ponctuelles pour soutenir une cause ou dénoncer une injustice. Cela passe aussi par des formes légères et décalées comme cette initiative destinée à rétablir l’amour dans la cité, baptisée «les cadenas d’amour», organisée l’été dernier sur le pont du Télemly. Sans compter les émeutes qui éclatent un peu partout et autres manifs aussi fulgurantes qu’éphémères.

Il convient également de relever toutes ces enseignes portant l’étiquette «jeunes» qui foisonnent sur facebook : Club des jeunes cadres algériens, Association de jeunes vers une citoyenneté active (Jeunesse plus), Jeunesse Tébessa, association Agir pour le développement et l’épanouissement de la jeunesse, Parti des jeunes Algériens pour le développement, SOS-Mouvement des jeunes nationalistes algériens, Algérie-Révolution, Révolution des jeunes Algériens, Harakat Echabab El-Djazaïri, etc. Pour actifs qu’ils soient sur la Toile, il faut dire que la grande majorité de ces sigles s’apparentent beaucoup plus à des forums de discussion et de partage. Très peu convertissent les centaines ou les milliers d’adhérents virtuels dont ils se targuent en militants actifs sur le terrain. Il y a aussi un travail de capitalisation de toutes ces expériences qui reste à faire de manière à opérer un saut qualitatif et passer à d’autres formes d’organisation ayant une incidence sur le réel. Ces «militants du clavier» peinent, en effet, à mutualiser leurs énergies et à faire front autour de causes communes.

Les députés n’aiment pas facebook

Ces pages, par la facilité même de leur création, offrent l’avantage de faire l’économie d’une bureaucratie liberticide qui se met en branle pour la moindre réunion publique. Il faut dire que le verrouillage du champ politique et associatif, qu’illustre parfaitement la dernière loi sur les associations, a de quoi décourager les plus pugnaces. Mais le web-activisme a vite montré ses limites. Finalement, ces collectifs ont les défauts de leurs qualités : facebook leur permet, effectivement, une grande liberté d’expression à peu de frais. Pas de local à louer ni de problème de logistique et de trésorerie à gérer. Mais beaucoup d’entre eux ont fini par payer leur fragilité organique et disparaître dans le bazar du web. Autre fait à noter en parlant du Net : les élus sont de piètres utilisateurs des nouvelles technologies.

Nous en avons fait le test. Nous avons tenté d’entrer en contact avec une dizaine de jeunes députés via leur page facebook. En vain. Aucune activité ou «réactivité» sur les réseaux sociaux, alors qu’ils auraient même pu profiter de ce nouveau médium pour accroître leur visibilité et développer leur communication. Aucun député n’a songé, par exemple, à installer une sorte de «permanence virtuelle» sur FB ou Twitter. Encore une preuve, si besoin est, que la jeunesse n’est pas forcément annonciatrice de ces «matins triomphants» magnifiés par Hugo. En attendant, «Alger égrène ses jeunes en chapelet le long des murs…» (Samir Toumi : Alger, le Cri. Barzakh 2013)

Mustapha Benfodil


Nabil Cheradi. RND

Les premiers pas d’un apprenti communicant

A 23 ans, on ne peut pas dire qu’il ait de la bouteille. Il a néanmoins intégré en un temps record la direction nationale du RND comme assistant de Nouara Djaffar à la cellule de communication du parti. Nous avons rencontré Nabil en marge de la journée parlementaire consacrée au projet de loi sur l’audiovisuel organisée récemment par le RND. Nabil faisait partie de l’équipe du protocole. Le hasard a voulu que son destin se décide sur un périmètre de quelques centaines de mètres. Résidant au quartier des Asphodèles, à Ben Aknoun, il a fait des études de droit à la fac d’à côté, avant de rejoindre le siège du parti de Abdelkader Bensalah, domicilié tout près de chez lui. Méfiant et circonspect au possible, Nabil n’est pas très prolixe sur son parcours militant.

Né en 1990, il n’a jamais été dans une association, il n’a jamais milité dans une section de quartier de son parti. Comment a-t-il atterri au siège national ? Mystère et boule de gomme. En tout cas, à l’en croire, ce n’est pas par paresse géographique qu’il a adhéré à la formation politique jouxtant sa cité. «Le RND a donné leur chance aux jeunes», clame-t-il. «Les idées du parti m’ont séduit et c’est ce qui m’a poussé à m’y engager», ajoute le jeune militant en précisant qu’aucun membre de sa famille n’a de carte RND. Notre jeune communicant, lui, est encarté depuis trois ans. «J’ai participé à l’animation des deux dernières campagnes électorales», assure-t-il. Nabil a fait droit des affaires mais ne s’est pas encore servi de son diplôme, avoue-t-il, ses activités partisanes accaparant tout son emploi du temps. «Le RND, c’est toute ma vie. Je me consacre au parti 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Je ne fais rien d’autre, surtout qu’on enchaîne les échéances cruciales. On a eu tour à tour les législatives, les élections locales, le congrès, après, il y aura la présidentielle», explique-t-il.

Et de lancer, dithyrambique : «L’ambiance au RND est agréable, les cadres du parti sont sympas et bienveillants. J’apprends beaucoup auprès d’eux.» «Les jeunes ont pleinement leur place au RND, renchérit-il. Un quota de 30% est réservé aux jeunes dans les listes électorales.» Interrogé au sujet des dissensions internes qui tiraillaient le parti entre pro et anti-Ouyahia, le jeune cadre botte en touche : «Moi, je n’entre pas dans ces affaires. Je suis un militant discipliné et je m’aligne sur la position de notre direction. Je suis encore très jeune et je ne me mêle pas de ces histoires. Ma position, c’est celle de mon parti.» Une question sur la présidentielle et le choix porté sur Bouteflika ne nous vaut qu’un sourire gêné, suggérant : «Cela dépasse mes compétences.»

Mustapha Benfodil


Abdou Bendjoudi : « Le pouvoir a formé sa jeunesse aussi »

Abdou M. Bendjoudi, 29 ans, est connu pour être une figure du web-activisme. Son nom est surtout associé à un sigle: le MJIC (Mouvement de la Jeunesse Indépendante pour le Changement) dont il est membre fondateur.

Abdou Bendjoudi s’est notamment illustré par cette fameuse scène où il s’en est vivement pris à Khaled Nezzar au cimetière El-Alia. C’était le 29 juin 2012, à l’occasion de la commémoration du 20ème anniversaire de l’assassinat de Si Tayeb El Watani. « Vous êtes responsables de ce que nous vivons aujourd’hui ! Qui sont ces gens puissants qui sont en train de cacher la vérité sur les disparus ?Qui a assassiné Boudiaf ? » assénait le jeune activiste à l’adresse de l’ancien ministre de la Défense en chapeau de paille.

Abdou confie que ses « premiers flirts » avec la politique remontent au début des années 1990, dans les comités lycéens et le milieu associatif, en précisant qu’il est issu d’une « famille modeste mais fortement politisée ». Après le bac, Abdou suit des études de commerce et se lance aussitôt dans ce qu’il appelle « le bloguisme ». « En 2006, j’ai créé sur Internet le CDA, le « Club des Démocrates Algériens ». Nous organisions des audio-débats chaque semaine autour de thématiques précises via une plateforme voip (Skypecast). Cela a été suivi par la création, en 2008, du blog du CDA » raconte Abdou, avant de lâcher: « Malheureusement, des mains occultes censurent ce blog depuis Juillet 2011 sans aucun justificatif légal ».

En mars 2011, Abdou Bendjoudi lance, avec d’autres activistes, le MJIC, « une initiative citoyenne à vocation politique ». « Nous avons commencé par des actions « coup de poing », cassant tous les tabous et les murs de la peur ». « Nous avons un discours radical mais purement pacifique, pointant du doigt le pouvoir central mais aussi ses relais islamistes de l’ex-FIS ou autres, qui gangrènent la société à tous les niveaux » explique le jeune blogueur. Aujourd’hui, Abdou Bendjoudi s’est orienté vers d’autres formes d’expression politique tout en poursuivant ses études à l’étranger.

« Depuis trois ans, je me suis engagé sur la scène internationale, notamment concernant les affaires à caractère humanitaire, désarmement…Je collabore avec plusieurs ONG, sous l’égide de l’ONU ou de l’Union Européenne dans les affaires de régulation de conflits internationaux et de processus de paix dans la région MENA » détaille-t-il. Analysant le rapport des jeunes à la chose politique, il dira:  » Tout dépend de ce que nous voulons dire par « la politique ». Je pense que les jeunes en Algérie ne s’intéressent pas à la politique dans sa dimension institutionnelle. »

« Ils (les dirigeants, ndlr) ont diabolisé les partis politiques d’opposition, ils ont muselé la presse, ils ont « corrompu » leurs partenaires occidentaux qui ne pensent qu’à la coopération énergétique, d’émigration ou de la lutte contre le terrorisme, ils ont créé une société civile parallèle qui ne fait que vénérer les décisions du sommet à travers un faux nationalisme qui fait du populisme.» dissèque-t-il.

Sur le rajeunissement des élites politiques, Abdou Bendjoudi ne se fait pas beaucoup d’illusions: « La question du rajeunissement de l’appareil politique n’est pas vraiment l’épreuve centrale à mon sens, car fort de ses moyens, le pouvoir a formé sa jeunesse aussi». Et de conclure :« La question cruciale pour moi est : quelle alternative à construire avec toutes les forces vives de la société: jeunes ou moins jeunes, femmes ou hommes, citadins ou campagnards. Le pouvoir peut nous mettre de nouvelles figures politiques, plutôt jeunes et dynamiques, mais qui partagent la même ligne depuis 50 ans, qui est le changement dans la continuité du régime, contrairement à ce que nous voulons c’est à dire : le changement par la rupture avec le régime mais dans la pérennité de l’Etat ».

M.B.


Aïbek Abdelmalek. Président du CNDDC

Quand les chômeurs se muent en force politique

Son nom complet est Aïbek Ag Salhi Abdelmalek. Age : 26 ans. Profession : chômeur à plein temps. Aïbek a arrêté ses études en terminale «afin d’aider ma famille», confie-t-il au téléphone. Il travaille notamment comme agent de sécurité à Hassi Messaoud pour le compte d’une société privée. Mais cela ne dure pas. «Les sociétés privées de gardiennage paient mal et vous sucent le sang. On est mal considérés. Ce sont des esclavagistes. Avec eux, tu n’as aucun droit», dénonce-t-il. Hormis quelques petits boulots, Aïbek ne parviendra point à décrocher un travail stable. Il enchaîne les formations : technicien en froid, en informatique, superviseur QHSE (qualité, sécurité, hygiène, environnement). «Mais je n’ai jamais réussi à travailler avec mes diplômes», regrette-t-il. Lorsque le premier noyau du CNDDC se constitue à Ouargla en février 2011, Aïbek est au nombre des fondateurs. Il a fait du chemin depuis. «En mai 2013, j’ai été désigné président du Comité, Tahar Belabès porte-parole et Rachid Aouine coordinateur national», dit-il.

Depuis sa création, le CNDDC alterne actions d’éclat et campagnes de sensibilisation sur la situation des chômeurs. L’une de ses actions les plus spectaculaires demeure évidemment la grande manifestation du 14 mars 2013 à Ouargla. Une protesta qui avait mis le pouvoir en alerte et poussé le gouvernement à lâcher du lest. «Quand on a organisé la ‘miliouniya’ du 14 mars, Sellal s’est répandu en effets d’annonce pour absorber la colère des jeunes. Mais ce n’étaient que des promesses», lance Aïbek, avant de lâcher : «L’Etat n’a pas mis fin à la mafia de l’emploi.» Selon lui, «le taux de 10% (chiffre officiel du chômage, ndlr) est complètement fantaisiste. Il ne tient pas compte des contrats de préemploi, des projets CNAC et Ansej qui tombent à l’eau». Le CNDDC ambitionne de peser sur la politique de l’emploi. «Nous sommes les premiers à être lésés par cette politique. Comme le résume mon ami Tahar Belabès, il y a les sociétés colonialistes (charikate istiîmariya) que sont les multinationales et qui ont des marchés avec le régime, et il y a les sociétés esclavagistes que sont les sous-traitants nationaux appartenant aux généraux et aux militaires. Il n’y a pas de transparence dans ces sociétés et elles ne respectent pas le droit du travail algérien.»

Pour un front social unifié

Aïbek estime que la société civile doit s’organiser en «front social unifié incluant les chômeurs, les travailleurs, les étudiants, les avocats, toutes les catégories sociales, et qui redonnent espoir au peuple». Aïbek Abdelmalek se dit méfiant de ceux qui essaient d’utiliser la cause des chômeurs à des fins électoralistes : «On ne veut pas se mêler du jeu électoral. Pourtant, on a été contactés par des formations politiques, Tahar et moi, pour figurer dans leurs listes lors des dernières élections locales. On a refusé catégoriquement. On ne veut pas qu’on exploite la cause des chômeurs qui sont la dernière classe sociale, la dernière roue de la charrette.» Des coups, Aïbek en a reçu. Il a eu son lot d’arrestations et d’humiliations aussi. «Une fois, j’ai été arrêté à Alger suite à une de nos actions. Un policier m’a lancé : ‘Rentre chez toi. Rouh lebladek’ (retourne dans ton bled !), ça m’a fait mal. Je l’ai vécu comme un acte raciste. Qu’est-ce à dire ? Qu’Alger nous est interdite ?» s’indigne-t-il. Une autre fois, il manque carrément l’enterrement de sa sœur après une interpellation. «On subit de fortes pressions : on est traqués, surveillés, placés sur écoute. Nos comptes facebook sont épiés. On se sent comme des criminels. On nous dénigre, on nous salit, on nous présente comme étant des gens qui veulent planifier un printemps arabe en Algérie», se désole-t-il. Mais il ne se laisse pas décourager. Pour lui, il ne fait aucun doute que «la relève existe». «Une nouvelle génération de militants qui aiment leur pays et qui militent avec le peu de moyens dont ils disposent. Une génération prise en otage par une bande mafieuse. Et c’est cette mafia qui a des intérêts avec l’étranger, pas nous !»
Mustapha Benfodil


D’Aït Bouaddou à l’Assemblée nationale, le parcours fulgurant de Karim Tabbou

Etre un acteur plutôt qu’un «jouet de l’histoire»

A 40 ans, Karim Tabbou a déjà un CV exceptionnel. Il n’avait pas bouclé ses 34 ans (il est né exactement le 2 juin 1973) lorsque, au printemps 2007, il fut nommé premier secrétaire du FFS.

Elu député lors des législatives du 10 mai 2012, il quitte le parti de Hocine Aït Ahmed quelques mois plus tard et se lance aussitôt dans une nouvelle aventure politique : l’Union démocratique et sociale (UDS). L’enfant d’Aït Bouaddou, issu d’un milieu modeste, s’impose aujourd’hui comme l’un des leaders les plus en vue de sa génération. Une success-story qui mérite d’être méditée en parlant de l’ascension des jeunes en politique. Karim Tabbou accepte sans peine d’évoquer avec nous les temps forts de sa carrière au long cours. Il faut reconnaître que la discussion avec lui est passionnante. Pour notre entretien, il a préféré l’ambiance décontractée d’un petit restaurant de Douaouda au décor formel d’un siège de parti.

«Convertir la colère en projet politique»

Derrière l’image un peu sévère du tribun au verbe caustique se révèle un homme attachant, sensible et drôle. D’un esprit aiguisé, il alterne bons mots et formules assassines. Ne lui parlez pas de Bouteflika, du quatrième mandat, et surtout pas de Amar Saadani («c’est un acte de vengeance contre Abane»).
Notre commensal attaque par une assertion générale à portée philosophique. «Vous savez, l’histoire obéit à des normes et des règles. Il y a deux positions possibles : soit on est un acteur à part entière et on est au cœur de l’histoire, soit on devient un vulgaire jouet de l’histoire et on n’est plus maître de son destin», professe-t-il. On a souvent tendance à l’oublier : la première motivation d’un homme politique est d’abord l’ambition, couplée à la conviction d’avoir un «destin». Karim Tabbou le dit très clairement : il nourrissait, depuis sa prime jeunesse, de grandes ambitions politiques. «Honnêtement, je suis une personne qui a beaucoup d’ambition. En terme d’envie de faire des choses, je suis plus que jamais ambitieux.

Je le dis, je le proclame, je le revendique, je ne suis pas du tout complexé par ça, bien au contraire», confie-t-il, avant de préciser : «Mais je me projetais plus dans une dimension collective que dans un destin individuel.» Parlant de son enfance, Karim évoque fatalement son père, un paysan handicapé à vie pour avoir subi les pires sévices du temps de la colonisation. Il tient beaucoup de son caractère, dit-il, un père courageux et digne qui «a toujours eu un comportement de défi». Karim Tabbou ne s’en cache pas : il carbure à la colère. Sentiment nourri par les «injustices de l’indépendance» et le constat que «les graves humiliations subies n’ont pas abouti à une réparation». Et de lancer avec un brin de poésie amère : «Ce pays n’offre pas à tout le monde sa beauté.» Karim Tabbou situe donc sa «traçabilité politique», comme il l’appelle, dans la continuité de ce combat inachevé. «On voit que certaines attitudes du pouvoir ne sont pas loin des attitudes colonialistes», assène-t-il. «Voilà d’où vient cette énergie, cette fureur, cette colère», poursuit le militant impétueux. Toutefois, cette hargne ne doit pas rester à l’état de fiel fulminatoire, insiste-t-il, mais «a besoin de se formuler en procédures et en idées politiques parce que, dans un pays chargé de violence, on a besoin de convertir cette colère en projet et en perspective politiques».

La chambre A37 transformée en studio télé

Petit saut dans le temps. Nous voici au lycée de Boghni, où Karim fait ses études secondaires. Un technicum. Filière : gestion. Premières grèves. Premières joutes politiques avec ses professeurs. «C’étaient les années d’or de la politique, la période 1989-1991, la fameuse parenthèse enchantée. On pouvait parler politique dans un cours. C’étaient des moments d’une richesse extraordinaire», se souvient-il avec tendresse. Le jeune Karim, esprit vif, curieux de tout, se fera très vite remarquer par les vieux militants de son entourage. «J’ai été approché par un ami qui est mort depuis, Allah yerhamou. Il a tout fait pour m’enrôler dans les rangs du FFS. J’ai aussitôt hérité des clés du petit siège du parti au village de Aït Amer, dans la commune de Aït Bouaddou. J’étais tout fier de tenir le bureau du village.» Une fois son bac en poche, Karim Tabbou s’inscrit pour des études d’économie à l’université de Tizi Ouzou. Et c’est là qu’il explose. Le jeune étudiant est sur tous les fronts : politique avec le FFS, syndical avec le Comité autonome, et il est également un militant fougueux du MCB.

Anecdote croustillante : Karim raconte en souriant comment il avait aménagé sa chambre universitaire, à la cité de Boukhalfa, «la chambre A37» exactement, en parodie de plateau télé. «On organisait des débats dans les règles de l’art. Il y avait des étudiants qui préparaient des questions. On invitait un militant du RCD, un militant du FFS, un militant du PST, et on s’évertuait, chacun, à défendre ses idées. Tous les étudiants affluaient dans ma chambre pour suivre nos débats.»
Son dynamisme à toute épreuve lui fait gravir rapidement les échelons au sein du parti. Lors du 2e congrès du FFS, en l’an 2000, Karim Tabbou est élu au conseil national. Dans la foulée, il assume la fonction de chargé de com’ à la fédération de Tizi Ouzou.

Première rencontre avec Aït Ahmed

En 2001, il est convié à partir en Suisse rencontrer «Da l’Ho». «Pour moi, c’était un rêve qui se réalisait que de le voir en chair et en os. Aït Ahmed est un repère important dans mon parcours», dit Karim. «J’ai appris par la suite que j’avais été proposé au poste de premier secrétaire déjà à cette époque-là», glisse-t-il. La rencontre a lieu dans un hôtel à Lausanne. Karim découvre un homme affable, accessible et très à l’écoute de ses collaborateurs. «Aït Ahmed est quelqu’un de très humain. Les séances de travail avec lui étaient des moments de discussion et d’échange. Je pense lui avoir apporté beaucoup d’éléments sur la vie d’un militant qui vient de la base, et le sentiment des gens qui vivent le militantisme de terrain. Et lui, il avait le recul qu’il fallait, il avait le regard, l’expérience et les outils pour évaluer, au mieux, la situation, distinguer le vrai du faux, le possible de l’impossible, l’utile de l’inutile.

Je constituais un des agrégats, un des matériaux par lesquels Aït Ahmed pouvait voir d’une façon plus claire l’avenir et les perspectives du parti. A partir de là, il m’a exprimé très clairement son vœu de me voir prendre des responsabilités au sein du parti.» Le 6 avril 2007, Aït Ahmed nomme Karim Tabbou premier secrétaire du parti. Comment négociait-il son autonomie de pensée et de décision à l’ombre d’une figure tutélaire de la trempe de l’ancien chef de l’OS ? «Il ne s’agit pas de négocier, parce qu’on essayait de traduire au mieux la pensée d’Aït Ahmed mais avec une version actualisée, parce que nous étions des acteurs de terrain», rétorque Karim Tabbou. «Aït Ahmed avait quelques secteurs dans lesquels il était la personne la plus indiquée pour prendre une décision. Quand il s’agit de questions internationales ou d’événements qui engagent le pays tout entier, son avis était, bien sûr, important. Son aura, le poids de son parcours faisaient que son choix a toujours été adopté par conviction et aussi par sécurité», argue-t-il.

«L’archaïsme est autant dans le pouvoir que dans les partis»

Dans l’appareil du parti, l’ascension du jeune cadre fait jaser. Pour dire les choses crûment, certains voient mal un militant débarquant de nulle part, issu d’un milieu modeste, n’étant pas coopté par les hiérarques du parti, ni soutenu par un clan, et ne se prévalant pas de liens familiaux avec Hocine Aït Ahmed, trôner au sommet de la hiérarchie.
«La culture ambiante chez nous fait que l’on refuse de reconnaître à un jeune la compétence de gérer nos propres affaires. On est dans un pays où on n’apprend pas aux gens à se voir grands mais à se voir petits», déplore l’ancien premier secrétaire. Karim Tabbou voit trois sortes d’hommes politiques : «Ceux qui sont soutenus par leur tribu, ceux qui ont la puissance de l’argent et ceux qui ont bénéficié des soutiens directs du pouvoir.

On considère qu’en dehors de ces trois possibilités, il n’y a aucune chance de devenir homme politique.» Et de lancer : «Il n’est pas bien admis qu’un militant, fils d’un paysan qui vient d’un village, puisse jouer dans la cour des grands. Ce regard ‘‘diminutif’’ à l’égard des petites gens est très ancré dans la mentalité de nos politiques parce que le pouvoir a structuré cela dans nos têtes. On n’a pas laissé se développer l’idée du mandatement par le peuple, de la légitimité par le peuple. On a toujours appris aux Algériens que la meilleure façon de réussir est de chercher des soutiens dans les appareils, pas dans la société.» Et de constater : «L’archaïsme est autant dans le pouvoir que dans l’opposition, et plus encore dans l’opposition.»

«Sortir de cette élite consommée»

Le 18 novembre 2011, Karim Tabbou est remplacé par Ali Laskri. L’ex-premier secrétaire accepte, par «discipline partisane», tient-il à préciser, de se présenter aux législatives du 10 mai 2012. Il attribue à un «accident de l’histoire» le fait qu’il soit député. En juillet 2012, et suite à des divergences avec la nouvelle direction du FFS, il claque la porte en même temps qu’une soixantaine d’autres cadres et militants du parti. Karim Tabbou n’a pas trop chômé politiquement.

En septembre 2013, il annonce officiellement la création de l’UDS, un parti qui «s’inscrit dans l’opposition et revendique le changement pacifique radical». A travers cette nouvelle formation, il espère réinventer la politique. Pour lui, «le pouvoir a développé l’art d’organiser le désordre» et a perverti le champ politique en alternant la violence et la corruption. «Il y a des partis fabriqués par le pouvoir, qui veulent qu’on leur donne un cap pour le suivre. Ils attendent qu’on leur dise c’est ‘‘flen’’ le candidat pour se mettre en rangs serrés derrière lui. Ils sont dans l’agenda du pouvoir et ne savent pas ce qui se passe dans la société», martèle le leader de l’UDS. Il considère que «le pouvoir a discrédité le travail politique de manière générale mais a associé des structures politiques qui avaient la réputation d’être des contre-pouvoirs afin de gagner en crédibilité et les discréditer auprès de la population. Cette logique a fait que le pouvoir a consommé un nombre important de personnes et de partis politiques dans ce pays. D’où la nécessité de créer une nouvelle classe politique et sortir de cette élite sclérosée, complice, consommée, discréditée».

Poursuivant son réquisitoire contre la classe politique, il développe : «On voit des procédures qui sont les mêmes que celles de la police politique, des procédures dictatoriales, des logiques de putsch, des logiques de clan exister dans les partis politiques. Elles sont une reproduction de la logique du système, avec d’autres personnes, d’autres mots, mais ce sont les mêmes pratiques que celles du système. D’où la crise qui touche autant le pouvoir que les partis. D’où leur incapacité à constituer une alternative crédible. Les partis, le plus souvent, acceptent le mandatement par le pouvoir, acceptent les sièges qui leurs sont donnés par le pouvoir, acceptent les espaces qui leurs sont cédés par le pouvoir. Ils ne sont pas trop inquiets par leur poids dans la société.»

«A quand le premier mandat du peuple ?»

Karim Tabbou attend toujours l’autorisation de tenir son congrès constitutif. «Je suis prêt à faire des choses qui n’existent pas dans les sciences politiques», menace-t-il avec son sens de la formule, en cas de refus d’autoriser son parti à tenir ses assises. Se verrait-il lui-même un jour candidat à la présidentielle ? Pour le rendez-vous d’avril prochain, la question n’est même pas à l’ordre du jour. «Quand on voit le dispositif actuel, c’est le même que celui qui a encadré les élections de 1999, 2004 et 2009. La tendance globale plaide pour le maintien des mêmes appareils, des mêmes gestions, des mêmes personnels», estime-t-il. «Devant cette situation, il va falloir mesurer de manière sereine, rationnelle les forces en présence et essayer de peser au mieux sur le rapport de forces pour faire basculer le pays dans le sens du changement positif. C’est un combat à mener pour réaliser le premier mandat du peuple», préconise Karim Tabbou, avant de conclure : «Depuis 1962, nous avons été dans le même mandat qui se prolonge indéfiniment, et qui est le mandat du pouvoir !»

Mustapha Benfodil


 

Amine Menadi. Algérie pacifique

«Tout le monde se prend pour Ben M’hidi !»

Parmi les nombreux groupes qui pullulent sur facebook et qui ont fait parler d’eux à un moment donné, Algérie pacifique.

Son fondateur, Amine Menadi, 31 ans, a bien voulu revenir sur cette expérience fort emblématique des nouvelles formes militantes induites par les réseaux sociaux. Amine a commencé à militer au sein de l’association Solidarité nationale estudiantine (SNE) alors qu’il suivait des études de commerce international et de management à l’université de Blida. Enfant de Bou Ismaïl, il doit beaucoup aussi, dans sa formation militante, à l’association culturelle El Ismaïlia. Question généalogie politique, Amine Menadi a grandi dans un milieu FLN, «mais dans une approche plutôt à la Mehri», précise-t-il. «Le FLN, c’est une histoire de famille chez nous», confie-t-il en évoquant le martyrologe familial lié à la guerre de Libération nationale. Le nom d’Amine Menadi jaillit à la surface médiatique à la faveur des émeutes de janvier 2011.
Son engagement, au tout début, tenait plus «de la réaction que de la réflexion», souligne-t-il. «Quand je voyais les jeunes de mon quartier, mes voisins à Bou Ismaïl, qui sortaient dans la rue pour crier leur colère et qu’on les accueillait avec des lacrymos et des balles, ça m’a fait réagir.»

Comment est né Algérie pacifique  ? Dans un premier temps, Amine Menadi adhère au groupe Envoyés spéciaux algériens qui relayait les événements dont la presse ne rendait pas forcément compte. Il est également très actif sur les réseaux sociaux. Il lance un appel pour la tenue d’un sit-in le 13 janvier 2011. «C’est alors que j’ai pensé à quelque chose de fédérateur. Je me suis dit : on est en train d’appeler à des actions pacifiques et j’ai naturellement pensé : Algérie pacifique.» L’action mobilise quelque 200 personnes, se souvient-il. A partir de cette initiative, Amine redouble d’ardeur et se lance dans une autre action, cette fois conjointement avec un autre collectif qui avait vu le jour sur FB : le Mouvement de la reconquête citoyenne.

Un rassemblement est organisé le 15 janvier, place de la Liberté de la presse. Au fil des actions, Amine se découvre une nouvelle responsabilité à laquelle il n’était guère préparé : «Les gens venaient me voir et me disaient : on veut adhérer à Algérie pacifique. Sauf qu’il n’y avait pas de structure, il n’y avait que moi…» Amine sera très vite porté sur le pavois avec la naissance de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD). «Je ne m’attendais jamais à ce qu’un jour, je sois placardé sur un magazine français (L’Express, ndlr) qui me désigne parmi les six opposants les plus actifs en Algérie. Je me retrouve aux côtés d’un Ali Yahia Abdennour que je ne voyais qu’à la télé. Ça me faisait bizarre. Je suis la preuve vivante de la défaillance politique dans ce pays. Ce n’est pas normal qu’un gars qui lance une action de 200 bonhommes en deux jours devienne du jour au lendemain une icône de la résistance citoyenne en Algérie !» Finalement, ce nouveau statut, il va le prendre à bras-le-corps, multipliant conférences, sit-in et manifs à travers plusieurs wilayas. «J’ai compris qu’il y avait un énorme travail à faire. Qu’il fallait se projeter à moyen et long terme plutôt que de se dire on va provoquer le changement tout de suite», tempère-t-il.

«Il faut travailler la société en profondeur»

Aujourd’hui, Amine Menadi a pris du recul et penche plutôt pour un think tank «à la manière de Nabni», privilégiant la réflexion à l’activisme intempestif. «Moi je milite pour un printemps algérien qui s’étale sur 10 ans, sur 20 ans… Il faut travailler la société en profondeur, pas d’une manière saisonnière, parce que le printemps de cette année sera éclipsé par l’hiver d’après, et ça ne m’intéresse pas», analyse «Monsieur Algérie pacifique», avant de reprendre : «On a inspiré des peuples du monde entier, on n’a pas de leçon à recevoir. On a fait tellement de révolutions ! C’est un pays en révolte depuis la Kahina. On ne s’est jamais arrêtés. L’année dernière, il y a eu 9000 foyers de tension. La révolution est en cours, mais il faut qu’elle soit encadrée.» Et de lâcher : «On assiste à un délire collectif. Chacun pense que c’est lui le chef.

En 2011, il faut voir : j’étais entouré de Ben M’hidi. Tout le monde se prenait pour Ben M’hidi. On se croit tous des Che Guevara !»
Amine préfère s’investir désormais sur le terrain social et culturel. C’est ainsi qu’il a lancé, à Bou Ismaïl, une initiative baptisée «Le grand frère». «C’est un accompagnement qu’on offre via de jeunes cadres qui ont réussi, qui vont dans des écoles, dans des associations pour apprendre aux jeunes certaines choses et leur parler de leur expérience. Vous avez des jeunes qui sortent du lycée ou même de la fac et qui ne savent même pas rédiger correctement un CV.» Amine envisage également de monter un one man show humoristique et de créer un festival dont il tient déjà le titre : «Drôlement sérieux». C’est vrai que la politique, parfois, prête sérieusement à rire…

Mustapha Benfodil


 

Zoulikha Arab. Union nationale pour le développement social

Une marathonienne du caritatif

Si la politique politicienne ne passionne pas à la folie les moins de 30 ans, le champ caritatif, en revanche, demeure un très bon recruteur parmi la jeunesse et s’évertue, ainsi, à combler le vide laissé par le terrain de «la» politique.

De nouvelles associations à caractère social continuent d’ailleurs à émerger, défiant les entraves bureaucratiques et la paresse citoyenne pour porter assistance aux catégories les plus fragilisées de notre société. Parmi les dernières à voir le jour, l’Union nationale pour le développement social (UNDS), une association créée il y a moins d’une année et basée à Draria. Zoulikha Arab en est la vice-présidente. Débordant d’énergie, sa marotte du moment est la collecte de vêtements et de couvertures pour les plus démunis. Baptisée «Famille pour famille», l’opération est menée simultanément dans plusieurs wilayas. Nous avons rencontré Zoulikha au parc de Ben Aknoun où elle avait pris part à une randonnée militante à l’occasion de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes.

La veille, elle avait participé à une journée de sensibilisation sur le sida organisée par la Chaîne III. Le 5 octobre, elle crapahutait sur les hauteurs de Chréa, une marche pour la lutte contre le cancer. Et avant cela, elle courait dans un semi-marathon de solidarité avec les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Il n’est pas étonnant qu’elle enchaîne les manifestations : Zoulikha a fait du sport de haut niveau. «Je suis une ancienne athlète. J’ai fait plusieurs disciplines sportives : j’ai été escrimeuse, j’ai fait du kung-fu, de la voile, après, je suis devenue prof d’aérobic», énumère-t-elle sans la moindre vantardise. Aujourd’hui, Zoulikha qui, soit dit en passant, est diplômée en management, est conseillère pédagogique au lycée sportif de Draria. Zoulikha a tété l’engagement citoyen dès l’enfance. Son altruisme, elle le tient de sa défunte mère, nous dit-elle : «C’est ma maman Allah yarhamha qui m’a communiqué cette fibre. Elle nous a toujours dit : ‘Donnez, donnez, donnez !’ On a grandi avec ce mot. Ce que je fais, c’est un peu un hommage à elle.

En été, par exemple, on mettait de l’eau dans le frigo et on l’offrait aux gens qui travaillent sur les chantiers, aux policiers…» Aujourd’hui, avec son association, elle offre même des chauffages en période de grand froid. Les dons sont prodigués sur la base d’enquêtes sociales. «On ne fait pas de l’assistanat», souligne notre interlocutrice. «On cible les gens qui sont dans l’extrême pauvreté. On fait des statistiques, on ne travaille pas comme ça. On fait des enquêtes sur les familles. On classe les gens par ordre de priorité», explique-t-elle. Outre l’UNDS, Zoulikha milite également au sein de l’APAM, l’Association des parents et amis des déficients mentaux. Sorties en plein air, petites fêtes, tournois de foot et autres activités récréatives sont proposés aux pensionnaires des hôpitaux psychiatriques, dont celui de Cheraga. «On s’occupe surtout de la réinsertion sociale des malades à leur sortie de l’hôpital», indique notre marathonienne au grand cœur. Zoulikha n’a qu’un mot d’ordre : le civisme. Pour elle, c’est la base de la citoyenneté. «Je travaille aussi sur l’environnement», dit-elle.

«Quand on voit tous ces tas d’ordures partout, les gens qui crachent à tout-va, ça fait mal au cœur. Je suis scandalisée. Je vis cela comme une agression», tonne-t-elle. Et d’ajouter : «D’ailleurs, nous avons un programme spécial civisme. On essaie d’aller vers les plus petits» car, paradoxalement, «parfois, ce sont eux qui montrent les bonnes manières aux parents. J’en ai fait l’expérience : il arrive que ce soit l’enfant qui dise à son père : ne jette pas les ordures par la fenêtre. Les petits nous écoutent, je crois, beaucoup plus que les grands.»
Zoulikha en est convaincue : «Les Algériens sont très généreux. Ils ne demandent qu’à donner, qu’à s’impliquer. Jamais je n’ai demandé quelque chose et on me l’a refusé. Les gens ont juste besoin d’un cadre pour s’exprimer.» La page officielle de l’UNDS sur facebook nous apprend qu’une opération de collecte de vêtements a été lancée en partenariat avec le centre commercial Ardis.
Pour envoyer vos dons, appelez le 0669 620 938 ou composez le 0557 367 714. Merci Zoulikha !

Mustapha Benfodil