Un sens primordial

Un sens primordial

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 22 août 2009

Le Ramadhan, nous y sommes. La veille, boucheries et souks ont été pris d’assaut, comme pour signifier que le coup de starter pour la surconsommation habituelle, au mois théorique de l’abstinence, a été donné. Les prix des légumes, des fruits et des viandes ont pris feu. Les Algériens à petits revenus vont passer, comme de tradition, au moins une dizaine de jours de quasi-interdiction d’accès au marché. Les plus pauvres s’en remettront aux restaurants de la Rahma et aux couffins du Ramadhan.

Combien sont-ils ? 1,2 million de familles démunies, selon le ministère de la Solidarité. Un chiffre déjà inquiétant, même s’il est trop rond. En ces semaines où l’on a beaucoup parlé de la petite middle-class privée de crédit à la consommation ou des patrons qui n’ont pas apprécié – pas tous, il faut le signaler – les mesures contenues dans la loi de finances complémentaire, on a pu constater encore une fois que les plus pauvres parmi les Algériens ne sont pas visibles, même s’ils sont très nombreux. Normal, ils n’ont ni porte-voix ni organisation.

Une recension des « plaintes » répercutées dans la presse durant les six derniers mois montrera sans doute que ce ne sont pas les plus démunis qui se plaignent le plus dans cette Algérie assise sur un bon matelas de devises et qui importe de tout. Y compris ce qui est nuisible à la santé de ses enfants…

On ne prête qu’aux riches, dit l’adage. Il ne faut donc pas s’étonner que si nous n’avons pratiquement plus de partis politiques – on ne les entend plus et au fond c’est tant mieux -, nous avons une kyrielle d’organisations patronales qui causent, communiquent, critiquent et soutiennent. Des politologues, s’il en reste dans ce pays, pourraient faire des recherches pour comprendre qui est qui, qui fait quoi et pourquoi… On aurait une idée des raisons qui font que certains patrons sont mécontents de la loi de finances complémentaire, tandis que d’autres la portent au pinacle en y voyant une grande oeuvre patriotique.

On retiendra comme hypothèse que ces différences d’appréciation sont peut-être liées à des modalités d’accès différentes à la rente. Si les patrons ont beaucoup d’organisations, c’est qu’ils ont des intérêts divergents mais qu’ils sont tous liés à l’Etat. Certains diraient au pouvoir. Le néo-patriotisme en cours est-il un retour à la vieille option « productiviste » ou « industrialiste » disparue sous les poussières de l’ajustement structurel, ou alors n’est-il qu’un signal que le champ d’accès à la rente vient de rétrécir ?

On sait au moins que la question ne se pose pas pour les nombreux Algériens démunis. Ceux-là n’ont pas d’avis sur l’interdiction du crédit à la consommation, ni sur l’imposition du Credoc et encore moins sur le recours aux sociétés étrangères pour contrôler, préalablement, la camelote et la quincaillerie qui est envoyée au bled. Chacun de nous connaît dans son entourage, famille et voisins, ces familles démunies. Beaucoup de ces familles, par pudeur et par souci de préserver leur dignité, répugnent à aller solliciter l’aide publique. Faisons donc attention à ces parents et voisins et apportons-leur, dans la discrétion, l’aide que nous pouvons. Cela ne changera pas le monde. Mais cela pourrait, à l’échelon individuel du moins, redonner au Ramadhan sa signification primordiale.