Sur la route du cannabis marocain

De la ville du rif Ketama à l’ouest algérien

Sur la route du cannabis marocain

El Watan, 27 août 2015

La production du cannabis à Ketama (Rif marocain), bien gérée par un réseau, prend inéluctablement deux destinations : l’Espagne et l’Algérie.

Des véhicules s’approvisionnent selon un programme bien défini et sortent des plantations avec en moyenne deux quintaux chacun. Comme on sort d’une huilerie ou d’une cimenterie.

Inquiétant. L’Office national de lutte contre la drogue et la consommation (Onlcdt) a constaté une hausse du trafic et de l’usage de la drogue durant les cinq premiers mois de l’année en cours comparativement à la même période de l’année précédente.

De janvier à mai 2015, l’ensemble des services de lutte contre la drogue, dont les bilans sont regroupés par l’Onlcdt — Gendarmerie nationale, DGSN et Douanes —ont traité 7980 affaires : 1994 liées au trafic de drogue et 5985 relatives à la détention et à l’usage de drogue, précise cette institution dans un document téléchargeable sur son site et qu’El Watan a consulté.

Le gros des affaires a concerné la commercialisation et l’usage de cannabis et de comprimés, alors qu’une seule affaire de culture a été enregistrée par l’Onlcdt.

Comparativement au bilan des cinq premiers mois de l’année 2014, au cours de laquelle ont été traitées 5358 affaires, l’Office a constaté une hausse de 2622 affaires, soit un taux de 48,94%.

Les investigations menées par les services de lutte contre le trafic de drogue ont abouti à l’interpellation de 10 653 individus, parmi lesquels 46 étrangers. Là aussi, comparativement à la même période de l’année précédente (7 411 interpellés dont 102 étrangers), les services de l’Onlcdt font état d’une augmentation de plus de 43% tandis qu’une diminution des étrangers impliqués est constatée.

Prise en charge de 5000 toxicomanes

Le bilan relatif à la lutte contre le trafic et l’usage de stupéfiants et de substances psychotropes enregistré durant les cinq premiers mois de l’année 2015 se caractérise, entre autres, par la saisie de 55 800 kg de résines de cannabis, de 9 g de graines de cannabis, de 84 869 kg de cocaïne, de 48,3 g de crack, de 18,3 g d’héroïne ainsi que de 250 229 comprimés de substance psychotropes.

Par comparaison avec les quatre premiers mois de l’année 2014, il a été constaté une augmentation importante des saisies de cocaïne (+7110, 94%), de crack (+100%) et de comprimés (+100%). Le bilan de l’Onlcdt fait état, par ailleurs, d’une baisse de la quantité saisies de résine (-26,08%) et de graines de cannabis (-99,87%), héroïne (-94,58).

La prise en charge des toxicomanes a concerné 4593 personnes durant le premier trimestre de l’année en cours.

Les personnes prises en charge ont entre 16 et 25 ans (53,8%), suivies des 26-35 ans (28,09), des plus de 35 ans (15,54) et des moins de 15 ans (2,57%). Les célibataires (78,64%) sont les plus touchés, suivis des mariés (18,16).

La prise en charge a concerné en premier lieu les sans-emploi (28,83%), suivis des travailleurs (28,83%) et des étudiants (9,03%). Les polytoxicomanes sont les plus touchés (47,01%), suivis par les consommateurs de cannabis (24,08%) et ceux de psychotropes (17,59).

Créé par décret exécutif n° 212-97 du 9 juin 1997, l’Onlcdt, dont le siège se trouve à Dar Mustapha Pacha (avenue de l’Indépendance) n’a été installé que le 2 octobre 2002. Placé esous tutelle du chef du gouvernement, l’institution est chargée de définir une politique nationale de prévention et de lutte contre la drogue et de suivre son application.

A ce titre, l’Office a pour mission de coordonner et suivre les actions menées par les secteurs concernés par la lutte contre la drogue, puis de présenter des rapports au gouvernement sur les résultats obtenus.

Cet Office est chargé également de collecter et centraliser les informations pouvant faciliter la recherche, la prévention et la répression du trafic de drogue, de proposer toutes les mesures nécessaires en matière de législation relative à la drogue et à la toxicomanie.
Nadir Iddir


Boukaoula Zohra. Psychologue à la brigade des mineurs de la Gendarmerie nationale

«Les mineurs de plus en plus visés»

Entretien réalisé par Asma Bersali

Le fléau de la drogue n’épargne personne. Qu’en est-il des mineurs ?

La toxicomanie touche toutes les franges de la société et plus spécialement les jeunes. Les mineurs représentent les futurs toxicomanes qui achèteront ces substances à n’importe quel prix. D’après les chiffres que nous détenons, sur un total de 2086 affaires traitées durant le premier semestre 2015, 75 mineurs impliqués ont été recensés.

D’après mon expérience dans ce domaine et mon contact avec les enfants, j’ai constaté que la première expérience du mineur avec ces substances est à l’âge de 10-11 ans. Il commence avec une simple cigarette puis s’adonne, au fur et mesure qu’il grandit, aux différentes sortes de drogue. Généralement, les parents ne s’en rendent compte qu’après que l’enfant est devenu dépendant.

Quels sont les types de drogue les plus consommées ?

Comme je vous l’ai dit, il commence avec la cigarette. Viennent ensuite le cannabis puis les psychotropes. Ces derniers sont les plus consommés par les jeunes sujets. La drogue plus connue et la plus répandue aujourd’hui est l’ecstasy. Sa consommation, très à la mode chez les mineurs, est favorisée par plusieurs facteurs, dont son introduction dans les paroles de certaines chansons. La consommation de drogues chez les jeunes a été banalisée au point où la notion du danger a complètement disparu. Après ces deux types viennent le kif, la cocaïne et l’héroïne.

Ces derniers temps, une nouvelle forme de drogue a été introduite en Algérie : elle ne s’inhale pas, ne s’injecte pas, ne se consomme pas mais s’écoute.

Des sons sont envoyés dans les oreilles, à une fréquence différente pour chaque côté. C’est cette différence de fréquence qui déclenche une hypnose sonore semblable aux effets des psychotropes et des autres types de drogues. Un phénomène qui mérite un peu plus d’attention de la part des parents.

Ce fléau touche-t-il un sexe plus que l’autre ?

Malheureusement, il touche les garçons et les filles à un même degré. D’ailleurs, les filles qui consomment des psychotropes sont de plus en plus nombreuses et considèrent ce comportement comme une forme de maturité ou de fait ordinaire.

Plusieurs jeunes filles me disent que c’est la vie qui leur a imposé cette règle et que la consommation est une étape obligatoire pour être à l’aise dans les rencontres avec les amis. Les filles ne prennent pas du cannabis, mais plutôt de l’ecstasy et d’autres types de psychotropes.

Elles peuvent même en vendre.

Ces jeunes sujets sont-ils immédiatement incarcérés ?

Il faut d’abord faire la différence entre un consommateur et un toxicomane. Lorsque l’enfant n’est qu’à l’étape de la consommation et n’a pas franchi le seuil de la dépendance, on ne peut l’appeler toxicomane. Dans ce cas, au niveau de la brigade des mineurs, nous demandons en premier lieu un bilan général pour savoir si ce mineur est un simple consommateur ou s’il a atteint l’étape de l’addiction.

Ce bilan nous dévoile aussi le type de drogue consommée. S’il n’est qu’à l’étape de consommateur, il n’est envoyé dans aucune structure. Sa thérapie est faite à notre niveau. Nous le suivons psychologiquement en organisant des thérapies en solo et en famille.

Si l’enfant est devenu toxicomane, nous l’envoyons au centre de soins de Bordj El Kiffan (Alger), où il bénéficie d’une cure de désintoxication. Le placer dans ce centre ne veut pas dire que nous nous en lavons les mains, nous restons en contact avec ce jeune et sa famille pour pouvoir le récupérer et faciliter son retour à la vie ordinaire.

Donc, en fin de compte, il n’y a pas d’incarcération ?

Si. Mais pour les jeunes mineurs qui ont dépassé tous les niveaux et sont devenus des commerçants. Là, ce sont le juge des mineurs et le procureur qui prennent les dispositions légales dans ce types de cas.

Si l’enfant est en danger moral, il est placé dans un centre de rééducation comme celui de Birkhadem. S’il est impliqué dans des affaires de commercialisation, il est automatiquement incarcéré, mais selon des mesures spécifiques à son âge.

La sensibilisation est-elle suffisante ?

Non. L’implication des parents est plus qu’obligatoire. Nous faisons des campagnes de sensibilisation au sein des écoles et des établissements scolaires sur la consommation de drogue, le tabagisme, les fugues…

Mais en l’absence et avec la démission totale des parents, notre travail reste limité dans le temps et à effet très restreint. Les parents sont le premier exemple pour leurs enfants.

Asma Bersali


Du Rif marocain à l’Ouest algérien : La route du cannabis…

Selon le dernier rapport rendu public en mars 2015, l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) indique que «le Maroc est toujours le premier producteur de résine de cannabis du continent africain, principalement à destination de l’Europe».

Le même document précise que «le Maroc tient le haut du classement : il est toujours le premier producteur de résine du continent et l’un des premiers au monde, même s’il semble, d’après certaines informations, que la production y soit en recul».

L’Afrique du Nord demeure la sous-région d’Afrique où ont été saisies les plus grandes quantités de résine de cannabis, note le rapport, qui précise que «ces prises ont été particulièrement importantes en Algérie, où elles sont passées de 53 tonnes en 2011 à plus de 211 en 2013».

A Ketama, dans le nord du royaume, près de 80 000 hectares produisent annuellement 100 000 tonnes de kif brut, engendrant près de 2 milliards de dollars de revenus tous les ans.

Des superficies verdâtres s’étalent à l’infini. Au milieu des champs, un nombre incalculable de hangars de stockage, d’ateliers de fabrication de différentes variétés de «zetla», du «double zéro» à la «gabba» comme on dit ici (traduisez mauvaise qualité).

Les lieux du seigneur sont inviolables ; il serait plus facile d’aller en touriste sur la Lune que de pénétrer à l’intérieur de ce site industriel à ciel ouvert. Au bord de la route, des bambins et des femmes aux tatouages bien visibles proposent de petites plaquettes de résine de cannabis à des prix concurrentiels.

Des petites quantités comme échantillon avant d’éventuelles commandes. Mais le gros trafic ne s’échafaude pas sur les trottoirs.

Ketama est l’antre du diable où l’on risque de vous fourguer de la drogue et de vous dénoncer aux barrages douaniers et de la gendarmerie royale, deux kilomètres plus loin.

Et c’est toute une spirale qui s’enclenche autour de vous. «Imaginez que si la culture du kif est permise, le trafic est une autre histoire, c’est comme cela, tout est affaire de barons et d’argent, donc de complicités à tous les niveaux», confesse un confrère marocain que nous appellerons Slimane.

La nuit, ouverture des cieux des dieux…Selon une source très au fait de ce trafic, la production de Ketama, bien gérée par un réseau, prend inéluctablement deux destinations : l’Espagne et l’Algérie.

Des véhicules s’approvisionnent selon un programme bien défini et sortent des plantations avec en moyenne deux quintaux chacun.

Comme on sort d’une huilerie ou d’une cimenterie. Une fois le droit de passage payé, les véhicules avalent l’asphalte tranquillement en direction, en ce qui nous concerne, de Oujda, capitale de l’Oriental, porte privilégiée sur cette Algérie généreuse. C’est là que la pègre négocie qualité, quantité, prix, date de passage…

Frontières fermées ou passoire ?

Et comme la frontière est poreuse, la traversée s’effectue après que «le laissez-passer est obtenu». On imagine mal que des quantités énormes passent par cette frontière, malgré les tranchées creusées par l’armée algérienne et le grillage érigé par le makhzen tout le long du tracé frontalier, sur plus de 170 km, si sur les lieux il n’y avait pas une permissivité, un deal entre protagonistes des deux côtés de la barrière !
La marchandise, convoyée de nuit ou à l’aube, généralement à dos d’âne, très peu à bord de véhicules à moteur, est acheminée à la limite de «l’escorte officielle» jusqu’aux entrepôts des villages avoisinants de Maghnia, Marsat Ben M’hidi, Souani, Sebdou…
Le convoyage de la drogue vers les villes d’Oran et Alger, vers l’Est et le Sud s’effectue d’une manière étudiée.

Des voix désabusées par tant d’hypocrisie entourant l’ampleur de ce trafic indiquent : «Personne n’est dupe, les trafiquants achètent la route pour faire passer leur poison (…). Ici, nous sommes tous en situation de sursis, le pouvoir de l’argent peut nous broyer en un clin d’œil. Quant aux barons, les vrais, ceux qui font et défont les lois locales, ceux-là on ne les voit pas.

L’ostentation vient de leurs proches, mais bon…

Il est difficile de mettre en doute les propos de nos différents interlocuteurs, en ce se sens que pour traverser cette frontière officiellement fermée (tranchées, grillage, postes avancés de militaires, patrouilles de gendarmerie, des Douanes, des brigades de lutte contre les stupéfiants, barrages fixes de différents services de sécurité…), il faut monnayer. Tout le monde le sait et tout le monde se tait !

D’énormes quantités de drogue sont saisies à des kilomètres du tracé frontalier, souvent sur l’autoroute Est-Ouest ou carrément dans le Sud algérien. Parler encore de frontière fermée, c’est ridicule !

Notre confrère marocain Slimane, toujours sous le sceau de l’anonymat, dans un sursaut d’orgueil, opine : «Tout compte fait, c’est bien beau de jeter l’anathème sur le Maroc, mais, s’il n’y avait pas d’acheteurs (les Algériens), il n’y aurait jamais de vendeurs (les Marocains) ! C’est un business qui rapporte pour toutes les parties et le trafic de drogue est universel… »

Depuis janvier dernier, les saisies de kif opérées par les Douanes et les différents services de sécurité algériens ont dépassé les 100 tonnes. Qui arrêtera les trafiquants ? Certainement pas les tranchées et le grillage…
Chahredine Berriah

La région Ouest est la plus touchée

L’ONLCDT, qui centralise les bilans des trois services de sécurité chargés de la lutte contre la drogue (Gendarmerie nationale, DGSN, Douanes) a constaté que l’Ouest concentre le plus gros du trafic.

Ainsi pour l’année 2014, il a été relevé que 80,80% de cannabis saisis l’ont été dans cette partie du pays. Les services de sécurité font des saisies presque quotidiennes de quantités de drogue provenant de l’Ouest, à la frontière avec le Maroc, grand producteur mondial de cannabis (70%). Le ministère de la Défense nationale (MDN), à travers ses différentes unités, est impliqué dans la lutte contre ce trafic.

Des bilans presque quotidiens font état de grosses saisies faites par les éléments de l’armée nationale qui font face à des réseaux transfrontaliers puissants. Il est à préciser que durant l’année 2014, l’Office a fait état du traitement de 11 130 affaires, dont 3097 liées au trafic de drogue et 8019 relatives à sa détention et son usage. 14 affaires liées à la culture du cannabis et d’opium ont été signalées. L’Office fait état d’une baisse des affaires traitées par rapport à l’année 2013 (-20,44%).
Nadir Iddir


Plus de 14 000 personnes interpellées

Le bilan de l’Office national de lutte contre la drogue et la consommation (ONLCDT) a fait état de l’interpellation de 14 629 personnes, dont 183 étrangers, accusées dans les affaires de drogues durant l’année 2014.

Une baisse du nombre de personnes impliqués dans les affaires de drogue a été constatées par l’Office comparativement à l’année précédente (19 167). Le bilan de la lutte contre le trafic et l’usage de stupéfiants et de substances psychotropes enregistré durant l’année 2014 se caractérise par la saisie de 181 942 kg de résine de cannabis, de 5 g de graines de cannabis, de 1 050 612 comprimés de substances psychotropes de différentes marques.

Le bilan, consultable sur le site de l’institution placée sous la tutelle de la chefferie du gouvernement, fait état d’une augmentation du trafic de certains produits par rapport à l’année 2013.

La société civile est impliqués par l’ONLCDT dans sa mission de lutte : quelque 80 associations sont ainsi regroupées. Des séminaires sont ainsi organisés pour sensibiliser sur les dangers de la consommation et sur les moyens à mettre en œuvre pour faire face à un phénomène qui touche de plein fouet la société algérienne. Les jeunes sont les plus affectés par ce fléau qui exige l’implication de toutes les parties : familles, écoles, services de sécurité, imams, etc.
Nadir Iddir