Quotidien des enfants des bidonvilles

Quotidien des enfants des bidonvilles

Entre pain sec et cigarette

par M.B., Le Jeune Indépendant, 3 janvier 2006

Collées l’une à l’autre, les baraques du bidonville Aïn El-Malha, situé aux lisières de la commune d’Aïn Naâdja, offre un sinistre décor d’impécuniosité et de malaise social. Erigées au début des années 1990, ces habitations précaires n’ont pas cessé de gagner du terrain.

Actuellement, ces maisons de fortune abritent des milliers d’âmes. «Cela fait plus de dix ans que nous habitons ici. Le terrorisme nous a contraints à abandonner nos fermes et nos terres à Aïn Defla. Au départ, c’était pour nous une question de semaines, le temps de trouver un logement décent.

Mais le destin en a voulu autrement. Mon mari n’a pas trouvé de travail et nos économies se sont épuisées au fil des jours. Cette baraque de misère est devenue notre seul salut», nous a raconté Nedjma, la quarantaine à peine entamée, mais qui paraît être plus âgée.

La baraque, le seul salut Confrontée à la dure réalité de la vie, cette famille a dû se rendre à l’évidence. Habiter un logement décent est un désir éphémère. Les semaines sont alors devenues des mois et les mois des années. Abordant l’état de santé des enfants de ce bidonville, Nadjia, mère de six enfants dont l’aîné est âgé d’à peine 15 ans, nous a déclaré, non pas sans peine, que «plusieurs enfants de ce quartier sont asthmatiques.

L’humidité et la pauvreté ont eu raison de la santé de nos petits. En été, on souffre de la canicule, et en hiver, on grelotte de froid. La majorité des habitants de ce bidonville n’ont pas les moyens d’acheter un chauffage électrique ou même à butane».

Les mieux lotis se réchauffent à l’aide d’une résistance ou encore d’un feu de bois. Vêtu d’un survêtement, d’une paire de bottes en caoutchouc et d’un bonnet en laine rouge, Redouane, onze ans, presse le pas pour arriver à l’heure à l’école.

«Le gardien ferme la porte à 14 h. Il ne tolère aucun retard. C’est notre dernier jour d’école aujourd’hui, les vacances d’hiver commencent demain», nous a-t-il lancé. «Comment ça se passe à l’école ?», lui a-t-on demandé. «Ch’ouia [un peu].

Je n’ai personne pour m’aider à faire mes devoirs. A la maison, il est difficile de se concentrer sur ses études. Nous sommes sept personnes à occuper une pièce et une cuisine seulement», a-t-il répondu. Enfant dans la peau d’un adulte Cet enfant reste convaincu que l’école est un passage obligé de la vie, qu’il faut néanmoins écourter.

Triste perception des choses. «La majorité des enfants de notre bidonville quitte l’école avant la 6e année fondamentale. Ils préfèrent travailler et aider aux besoins matériels de leur famille», nous a-t-il dit d’une voix à peine audible.

Ces mineurs occupent le bas de l’échelle tertiaire. Ils sont vendeurs de cigarettes, receveurs dans des minibus privés ou encore «ramasseurs» de pain sec. «En moyenne, je gagne 150 dinars par jour. De cette façon, je contribue à subvenir aux besoins de ma famille.

Mon père est contractuel dans un chantier de construction. Il ne gagne que 6 000 dinars par mois. C’est maigre pour une famille de neuf membres.» C’est par ces propos que Salah, treize ans, a tenté de nous expliquer sa façon de voir la vie.

Pour Salah, quitter l’école était une manière de s’affirmer et de s’inscrire dans une logique sociale. «L’école n’est pas faite pour les gens comme nous. Mon père ne peut me garantir à chaque rentrée scolaire un cartable, des fournitures scolaires, des habits, etc.

Si j’étais leur seul enfant, les choses ne seraient pas aussi compliquées…Nous sommes sept frères et sœurs. J’aurais aimé avoir une scolarité normale, mais c’est comme ça et pas autrement. J’ai appris à accepter ma vie. Il ne sert absolument à rien de se lamenter sur son sort», a-t-il tenu à préciser.

Le cas de Salah n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Ils sont en effet des centaines d’enfants à vivre la même situation. Travailler est devenu leur «jeu» favori. Un «jeu» de survie, dans un lieu où la misère est palpable. De lourdes responsabilités sur des épaules d’enfants.

Ni le bruit assourdissant ni les vibrations des trains ne gênent les habitants du baraquement longeant la voie ferrée El-Harrach-Samar. Le train fait partie du cadre de vie de ces citoyens «occasionnels». Leur citoyenneté n’est reconnue qu’en période électorale.

Ces habitations sont construites avec des parpaings et des plaques de zinc en guise de toit. «J’ai acheté cette baraque il y a trois ans. Avant, je vivais avec ma femme et mes trois gosses chez mes parents. J’ai postulé pour un logement social, mais en vain.

Pour le moment, j’attends l’attribution du prochain quota de logements et j’espère être sur la liste des bénéficiaires», nous a déclaré d’emblée Youcef, 35 ans, chauffeur de bus. Sur un ton d’amertume et de révolte, il a abordé la question de la précarité du cadre de vie dans ce bidonville.

«Il est très difficile de vivre dans un bidonville. Les conditions de vie sont pénibles. Les branchements d’eau et d’électricité sont piratés. Nos enfants tombent souvent malades à cause de l’humidité et de la salubrité de l’environnement.» Prenant le relais, Nadia, épouse de Youcef, a ajouté : «Nous sommes obligés de vivre dans cet endroit.

J’ai peur pour l’éducation et la fréquentation de mes deux gosses scolarisés. Ils sont en 4e et 5e année primaire. Lorsque j’ai un peu de temps, je préfère les attendre à la sortie de l’école. De cette façon, je peux les surveiller de près.

J’ai même peur pour leur santé physique. Ils tombent souvent malades à cause du froid et de l’humidité. Les médicaments sont de plus en plus coûteux». Toutefois, l’espoir de bénéficier un jour d’un logement social la fait vivre. A quelques pâtés de maisons de chez Youcef, nous avons rencontré une mère de famille qui ne s’est pas fait prier pour répondre à nos questions.

Cette dame, qui habite dans ce bidonville depuis douze ans, nous a expliqué que «toutes les institutions étatiques, administrations, hôpitaux, etc., sont concentrés à Alger. Ici, il y a plus d’opportunité de travail pour mes enfants.

Ils ont interrompu leur scolarité à un âge précoce, mais je n’ai pas à me plaindre. Ils ont tous un salaire régulier. Les études ne sont plus synonymes de réussite sociale, semble-t-elle dire. Notre interlocutrice ne regrette pas le fait d’avoir quitté son village natal après la mort de son mari, assassiné par les terroristes, pour s’installer à Alger.

«J’ai fui le terrorisme. Je ne voulais pas que mes enfants connaissent le même sort que leur père.» De point de vue psychologique, il est primordial pour l’enfant d’évoluer dans un milieu qui lui garantisse un bien-être spirituel et matériel.

«Une grande partie des enfants des bidonvilles brûlent les étapes de sa croissance psychologique. Ils passent de l’étape de la petite enfance à celle de l’adulte sans transition. Ils sont obligés de travailler pour subvenir et aider matériellement leurs familles.

Une tâche qui revient principalement aux adultes», nous a expliqué une psychologue à l’hôpital Mustapha. Les constructions précaires influent aussi sur l’état psychologique de l’enfant. «Les baraques, faciles à détruire, n’offrent pas à l’enfant la sécurité qu’une maison doit en général procurer.

Cette situation lui donne le sentiment de se perdre dans l’espace. Il se sent déstabilisé, il n’a pas de maison qui le protège des dangers extérieurs. De cette manière, il risque d’y avoir des lacunes dans la construction de sa personnalité», a-t-elle ajouté.

Côté officiel, M. Boudina, chargé de la communication au niveau de la wilaya d’Alger, nous a affirmé qu’actuellement, la capitale compte environ 25 000 baraques, avant d’ajouter qu’un programme d’éradication de l’habitat précaire est en cours.

«L’éradication des bidonvilles figure parmi les préoccupations majeures des pouvoirs publics, et il existe une réelle volonté pour mener à terme ce programme qui s’inscrit dans la durée», a-t-il noté. Toutefois, il est important de signaler que cette opération a été retardée par les deux catastrophes naturelles qui ont frappé Alger et Boumerdès, respectivement en 2001 et en 2003.

Il s’agit des inondations du 11 novembre 2001 et du violent séisme du 21 mai 2003. Ce tremblement de terre a fait 130 000 sans-abri. De ce fait, les responsables locaux étaient dans l’obligation de recaser les familles sinistrées dans des logements destinés initialement aux habitants des bidonvilles.

Il est à signaler qu’en vue d’éviter l’implantation d’autres bidonvilles, après le relogement de ses occupants, les premiers responsables de la wilaya d’Alger tablent sur «la prévention et la vigilance». Pour cela, un dispositif d’information est mis en place, nous a indiqué M. Boudina.

Il est grand temps que les pouvoirs publics se penchent sérieusement sur le phénomène de la ghettoïsation. Il est reconnu que les ghettos sont des foyers latents de troubles et de soulèvement populaire. M. B.