Quelles dépenses sacrifier face à la baisse des cours du pétrole ?

Subventions, investissement de prestige, importations

Quelles dépenses sacrifier face à la baisse des cours du pétrole ?

El Watan, 27 octobre 2014

Le pétrole ayant perdu un quart de sa valeur depuis trois mois, le gouvernement algérien a toutes les raisons de s’inquiéter quant à l’évolution à moyen et long termes des finances du pays. Certains experts prédisent déjà un prix du baril dans la fourchette des 75-80 dollars pour au moins les deux prochaines années. L’Algérie, dont la loi de finances est basée sur un prix de référence de 37 dollars, a besoin d’un baril à plus de 100 dollars pour assurer ses équilibres budgétaires.

L’excédent commercial fond comme neige au soleil, et alors que les réserves du pays à l’étranger permettent d’assurer au moins trois ans d’importations, il faudra penser à trouver les financements pour le prochain programme quinquennal doté d’une enveloppe de 269 milliards de dollars. L’Algérie avait bénéficié d’une conjoncture pétrolière très favorable pour se refaire une santé au début des années 2000 jusqu’à éponger complètement sa dette extérieure. Cependant, les prévisions sur l’évolution du marché énergétique dans l’immédiat sont beaucoup moins réjouissantes.

Une croissance mondiale au ralenti, une demande pétrolière en berne, un excédent de production estimé par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) à 500 000 barils/jour, et des enjeux géopolitiques indéterminés menacent de plomber les cours. A cela, il faut ajouter une progression de la production américaine de pétrole de schiste. Selon l’AIE, les Etats-Unis devraient même dépasser dès cet automne l’Arabie Saoudite en termes de production. Ces deux pays sont accusés d’entente pour tirer les cours vers le bas dans le cadre d’une guerre à distance menée contre la Russie et l’Iran. L’éditorialiste du Wall Street Journal estimait la semaine dernière que les deux pays faisaient en sorte de baisser les prix à un niveau qui mettrait à mal les finances russes et iraniennes. Mais pas uniquement.

«L’ensemble des producteurs de pétrole viennent d’entrer dans une période beaucoup plus difficile dont la durée dépendra du retour de la croissance mondiale. Si les économistes qui estiment que ce retour prendra des années plutôt que des mois ont raison, la baisse des cours n’en serait donc qu’à ses prémices», affirme Frédéric Lasserre, Président de Belaco Capital, société de gestion spécialisée dans les matières premières, dans une contribution au journal Le Monde.

Menaces

Dans cette conjoncture, le gouvernement bien que rassurant, se veut réaliste, d’autant que le brut de référence algérien, le Sahara blend, a encore baissé en septembre à 97 dollars, selon le rapport mensuel de l’OPEP. Mohamed Djellab, le ministre des Finances a déclaré que «les dernières fluctuations des marchés pétroliers présagent un recul des prix du baril», mais si la tendance se confirme, «elle ne constitue aucune menace sur les équilibres externes et internes du pays, mais se veut une alerte que le gouvernement doit sérieusement prendre en charge.» Et il y a de quoi s’alarmer. Selon le ministère des Finances, les recettes de la fiscalité pétrolière ont déjà accusé une baisse de 10% au premier semestre 2014, par rapport à la même période de 2013.

De son côté, un responsable de Sonatrach a situé les recettes prévues cette année autour des «60 milliards de dollars sous réserve (…) que la stabilisation des prix intervienne», ce qui constitue déjà une baisse par rapport à l’année dernière. Par ailleurs, au 1er semestre 2014, le Fonds de Régulation des Recettes (FRR) a reçu à peine 292 milliards de DA contre 470,2 milliards de DA à la même période de 2013, selon le ministère des Finances. (voir graphique 2 ci-contre). L’élaboration du projet de loi de finances 2015 «s’est faite en tenant compte de la conjoncture internationale», a pourtant assuré le ministre des Finances.

Le prix de référence de 37 dollars retenu depuis quelques années était considéré comme une mesure de prudence, au moment où les dépenses réelles étaient effectuées sur la base d’un prix à plus de 80 dollars. Le professeur Abderrahmne Mebtoul note pourtant que «le budget de fonctionnement et d’équipement entre 2013/2015 se fonde sur un cours de 115/120 dollars le baril» ; on est donc loin des chiffres officiels. Le texte prévoit d’ailleurs un déficit budgétaire de plus de 4100 milliards de DA, soit l’équivalent de 22,1% du PIB.
«On ne peut pas continuer sur cette dépense inconsidérée compte tenu que nos revenus ne viennent que des ressources des hydrocarbures et celles-ci sont en train de dégringoler», prévient un économiste.

Quelles coupes budgétaires ?

Une baisse des cours s’inscrivant dans la durée pourrait donc amener le gouvernement à sabrer les dépenses. Certains experts estiment peu probable que les dépenses d’investissement soient touchées, même si des projets à faible impact de croissance et beaucoup plus à caractère prestigieux peuvent être «révisés ou annulés». Ce type de dépenses a déjà coûté des milliards au budget de l’Etat ces dernières années (100 millions d’euros pour le Festival panafricain, 5,4 milliards de dinars pour «Alger capitale de la culture arabe», plus de 10 milliards pour «Tlemcen capitale de la culture islamique…»). Le gouvernement serait, selon certains économistes, plus enclin à aller chercher du côté des dépenses de fonctionnement. «Ce n’est pas dans les dépenses de l’Education ou de la Santé qu’il faut chercher», insiste un professeur d’économie. Le premier poste de dépense à considérer serait celui des subventions. «Il faut ouvrir ce dossier. Y aller à pas fermes. Aujourd’hui, on subventionne tout le monde».

L’idée n’est pas de les supprimer, mais de les redistribuer de manière plus efficiente. Le FMI a déjà suggéré au gouvernement de les supprimer progressivement compte tenu de leur poids (jusqu’à 30% du PIB). Cependant, la grande question est de savoir «qui peut avoir le pouvoir de bousculer cet ordre sensible dans le contexte international très difficile ? En Algérie, les équilibres sociaux, politiques sont très sensibles», indique un professeur d’économie.

A défaut, le gouvernement devra trouver d’autres solutions, comme mettre en place des mesures pour réduire les transferts de devises et les 60 milliards de dollars d’importations de marchandises. Jusque-là, toutes celles qui ont été prises (Credoc, suppression du crédit à la consommation, etc.) pour enrayer la hausse de la facture ont été vaines. Pour au moins trois ans, l’Algérie pourra néanmoins compter sur ses réserves de change qui ont atteint près de 195 milliards de dollars au dernier décompte. Au-delà, c’est l’incertitude. Un espoir cependant : certains experts internationaux ne croient pas à une baisse plus prononcée des cours du pétrole compte tenu de son impact sur l’économie mondiale.

«Un prix du pétrole faible favorise les pays importateurs et les consommateurs de Brent, mais une chute brutale de l’activité pétrolière aux Etats-Unis ne peut que freiner la croissance outre-Atlantique et avoir pour effet d’aggraver la menace d’un ralentissement général de la croissance dans le monde», préviennent les analystes du cabinet Convictions AM (cités dans Le Figaro). Selon eux, une stabilisation du prix dans une fourchette de 90 à 100 dollars à plus long terme semble «envisageable». Pour d’autres, comme Frédéric Lasserre, spécialiste des matières premières, des prix à moins de 75 ou 80 dollars désavantageraient les producteurs de pétrole de schiste américains qui situent leur coût marginal de production dans cette fourchette-là, ce qui laisse imaginer une stabilisation des prix à ce niveau-là.
Safia Berkouk